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REVUE
DE PARIS.
REVUE
DE PARIS.
SECONDE EDITION.
TOME DIXIÈME.
OCTOBRE 1834.
BRUXELLES f
H. DUMONT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
1834.
COMPIEGNE.
les trois camps. — 1698. — i73g. — l854.
<jler.
En 1698 , 60,000 hommes formèrent un camp à Compiègne. Le
roi témoigna qu'il comptait que la tenue des troupes serait belle.
Si le roi n'avait pas témoigné ce désir, peut-être, au lieu d'une
armée habillée à neuf, propre , luisante , n'eût-il trouvé qu'un ra-
mas de recrues en guenilles. Aujourd'hui, la discipline, l'esprit
national, la masse du régiment , cette incroyable comptabilité qui
s'exerce à perte de vue sur des fractions de centimes, ne laissent
pas aux rois la peine de désirer. L'armée fut magnifique. Les offi-
ciers se ruinèrent en bagages , en uniformes somptueux , qui au-
raient pu figurer dans les fêtes de la cour; des colonels , des capi-
taines , tenaient table ouverte. Six lieutenans-généraux et quatorze
maréchaux-de-camp s'illustrèrent par une folle dépense. Mais par
l'abondance et le bon goût de la chère , par la magnificence et la
politesse du service, le maréchal de Boufflers obtint au camp cette
supériorité que les idées militaires de i854 accordent au meilleur
manœuvrier. Les vins français et étrangers , le gibier, la venai-
son , encombraient les offices du maréchal ; les côtes de Norman-
die, de Hollande , d'Angleterre et de Bretagne, étaient dévalisées,
et les poissons les plus monstrueux venaient se rencontrer dans des
timbres à glace, tandis que de petites voitures de poste, échelon-
nées sur la route, apportaient devinez? de l'eau de Sainte-
Reine , de la Seine et des sources les plus estimées ; quelle injure
pour l'Oise ! Des maisons de bois somptueuses comme les hôtels de
Paris , des tentes magnifiques , avec circonstances et dépendances ,
des cuisines, des sommelleries, formaient nn spectacle où l'intel-
10 l
0 REVUE DE PARIS.
ligence du tapissier et du maître queux déprimaient singulièrement
le génie militaire.
Les soins du maréchal de Boufflers ne furent pas perdus. Deux
rois, qu'il eut l'honneur de seoir lui-même à table, dînèrent
dans sa tente , et son beau-père , le duc de Grammont , l'assistait
dans cet hommage rendu à Louis XIV et au roi d'Angleterre. Ce
fut sa récompense. J'oubliais un présent de 100,000 livres. Une
goutte d'eau dans un puits desséché !
A l'imitation du magnifique courtisan , les officiers et les corps
de troupes vidèrent leur épargne. Nos soldats , avec leur paie
de 48 centimes par jour, dont 11 pour la masse, 32 pour l'ordi-
naire , 5 pour la poche , et nos sous-lieutenans avec leur solde
de 112 fr. par mois , ne rivalisent plus que de tenue, de discipline
et de précision à l'exercice. Autres temps! autres sous-lieutenans!
Nos camps modernes sont des foyers d'instruction , des cours de
perfectionnement, des rendez-vous de régimens qui viennent se
connaitre, fraterniser, manœuvrer par brigades et par divisions;
l'oisiveté, les caquetages de cour , les bruits de ruelle , remplis-
saient les trois mois d'un camp au dix-septième siècle, dans ce
temps où des armées en présence s'abouchaient à l'amiable pour
prendre des quartiers d'hiver. Un beau jour, au petit lever, les
courtisans (il y en avait alors) disaient : Si nous formions un
camp! comme ils auraient pu dire : Sinous faisions une grande
chasse à contre \ Un officier s'y rendait avec ses gens et toute sa
garde-robe , ses dentelles, ses aiguillettes, ses bas de soie et ses
gants bouffans 5 la livrée occupait l'antichambre de sa coquette
baraque; et le matin , les yeux gros des fatigues d'un bal , la tête
pleine de vapeurs et chargée de trois cents papillotes , un colonel
recevait , en pantoufles et en bonnet de coton , l'ordonnance qui
lui portait une invitation à dîner, ou les messages ambrés qu'il glis-
sait dans les plis de sa Tobe de chambre en damas. Ces mœurs par-
fumées étaient celles de l'Europe entière. On s'entendait d'ennemi
à ennemi pour être paresseux et brave. Depuis on a pu dire de tous
les peuples du continent ce que Voltaire écrivait sur les Moscovi-
tes. « Ce sont des hommes infatigables formés à la plus grande
» discipline; ils couchent en plein champ, couverts d'un man-
» teau, et souvent sur la neige : » les raffinemens militaires ne
profitent à aucun parce qu'ils sont imités par tous. Quand nous
aurons des fusils Robert, les Allemands auront le fusil Hermann
REVUE DE PARIS. /
ou Schneider , les Russes le fusil Basiloff. Qu'aura t- on gagné?
Gomme il y avait à Compiègne un grand nombre de dames,
Louis XIY voulut montrer ce qui se faisait en guerre. D'après son
ordre, et souslesyeux delà reine, lareinedefait, Mme de Maintenon,
deMmela dauphine et de Mmes les bâtardes du roi, on simula le siège
de Compiègne, avec tranchées, sapes et batteries. Le roi ne préside
pas à cheval , le harnais sur l'épaule , aux jeux de sa chaleureuse
noblesse 5 il se trouve plus à son aise . non pour voir les mouve-
mens des troupes, mais pour causer avec la veuve Scarron, sur
un vieux rempart de plain-pied avec son appartement. Au fort
de l'action, M. de Crénan expédie vers le roi M. de Canillac , co-
lonel de Rouergue, pour prendre un ordre de sa majesté. Le colo-
nel escalade le rempart, il est sur la plate-forme. A la vue de ce
jardin de femmes, émaillé de riches parures , parsemé de brode-
ries et suspendu sur ce donjon démantelé, le militaire poudreux,
qui croit se trouver face à face avec son roi, entouré de ses maré-
chaux , la lorgnette braquée sur la plaine , reste .béant et sans
voix. — Parlez donc , Canillac, dit Louis XIV. — L'œil fixe et la
bouche ouverte , Canillac ne répond pas. — Allez , monsieur. —
Canillac ne se le fait pas dire deux fois et disparait ; le roi reprend
paisiblement sa causerie avec Mme de Maintenon, qui , mollement
reposée dans sa chaise à porteurs, voyait le roi de France, le grand
roi , se tenir chapeau bas à sa portière , frapper souvent contre la
glace pour la faire ouvrir, et se baisser pour expliquer un détail
stratégique. A coup sûr , il y avait dans l'émotion muette de Ca-
nillac autre chose que de l'étonnement.
Ce siège simulé fut suivi de l'image d'une bataille. Le premier
lieutenant-général du camp , M. Rose, commandait une ligne;
l'autre était sous les ordres de M. de Boufflers. La chance du
combat, réglée à l'avance par le roi, désignait Rose comme vaincu :
il fallait plier j trois sommations ne purent déterminer Rose, qui
voulait tenir ; un ordre du roi seul le fit obéir, mais de fort mau-
vaise grâce. Le lieutenant-général Rose n'a pas donné seul l'exem-
ple d'un tel dépit. De nos jours encore, une petite guerre ne se
termine pas sans de vifs débats : aussi l'usage s'en perd-il ; et
quand le camp de Compiègne sera levé, M. le duc d'Orléans , dont
l'avis est partagé par toutes les capacités militaires , n'aura pas
essayé de ces amusemens sans utilité , mais non sans danger pour
l'amour-propre et la vie des combattans.
8 REVUE DE PARTS.
C'était le dimanche 21 septembre 1698, les carrosses de la
cour se rendaient au champ de manœuvre , écrasés de dorures
et de laquais , traînés par des chevaux espagnols , à la crinière
flottante , à la queue cocardée , écumans sous leurs bricoles de
maroquin rouge ; des têtes de femmes apparaissaient derrière les
glaces de leurs portières sculptées , et s'encadraient dans ces ri-
ches bordures comme des miniatures de Petitot. Le bruit des clai-
rons déchire l'air : à travers un voile de poussière on distingué
bientôt les banderolles des trompettes , relevées en broderies aux
armes du roi • c'est un premier détachement des gendarmes
dauphins qui arrive au grand trot } puis viennent les grands cha-
peaux chenilles de plumes blanches, les casaques larges et galon-
nées , les bottes fortes et les mousquets de la deuxième compagnie
de la maison du roi. Sur toute la ligne, les troupes prennent les ar-
mes , formant ces singuliers pelotons, ces masses carrées, dont
l'art moderne a simplifié la profondeur. Partout du mouvement, du
bruit , puis du silence , de l'immobilité 5 on bat aux champs : —
C'est le roi!
Louis XIY , avec une grâce infinie (il était convenu que tons
les rois de France avaient de la grâce), montait un andalous bouil-
lant , rhéteur de manège, qui jouait l'impatience et feignait de
dévorer son mords pour attester l'adresse de son noble cavalier. Le
roi , ayant à son côté M. le maréchal de Boiifflers, passa devant le
front des troupes, salua les étendards, et rentra. C'était la revue
d'adieu. Le lundi , 22 septembre, on sonna le boute-selle aux
gendarmes de Flandre et à messieurs de la troisième compagnie.
Sa majesté s'en alla avec sa même carrossée à Chantilly, resta le
mardi , et le mercredi se reposait à Versailles.
Louis XlV avait amusé sa cour , ses ducs , ses femmes, le roi
d'Angleterre, Ferreiro, l'ambassadeur de Savoie, ruiné ses officiers,
et leurs troupes , et s'était ennuyé.
511.
Un jour, Louis XV, toujours attentif à rendre ses amuseinens
utiles, résolut de joindre aux plaisirs de la chassé quelques exer-
cices militaires : en conséquence , il ordonna à plusieurs corps de
troupes de se rendre à Compiègne. Tel était le motif de la forma-
tion du camp. On voit ici que la grosse bête est le principal, le
KEVUE DE PARIS. 9
camp l'accessoire : déjà, cependant, la science de la guerre est de-
tenue assez sérieuse, pour qu'il soit un peu moins question de
carrosses, de chaises à porteurs, de turbots et de vins d'Espagne,
un peu plus d'exercices militaires. Le bataillon royal d'artillerie
étant arrivé le 29 avril i?3g, aidé par la milice de Soissons et de
Senlis , commença par construire , dans la plaine , un front
d'hexagone , et tout fut préparé pour un siégs en règle. Le roi ,
parti de Chantilly, arriva le 10 juin à Compiègne , et le 17, sur les
six heures du soir, monta à cheval pour visiter le camp, pendant
que messieurs de l'artillerie prenaient les alignemens des capitales
des pièces qu'on devait attaquer. Cependant les bonnes traditions
n'étaient pas absolument perdues, et M. le comte d'Fu donna chez
lui un grand souper. Yoici ce qu'il faut entendre par le chez lui
de M. le comte d'Eu :
Deux corps-de-garde veillaient à l'entrée des parterres de fleurs
séparés par une allée qui conduisait à un grand pavillon formé de
trois compartimens 5 c'était le lieu des grandes réceptions et des
conseils ; là se traitaient les affaires militaires du camp. Après
avoir traversé ce pavillon, on entrait dans une grande allée bor-
dée d'arbres en caisses , de pots à fleurs et de deux plates-bandes
de gazon. Au bout de cette grande allée , coupée par deux autres
de douze pieds de large et deux pelouses d'avoines, s^élevait au
milieu de magnifiques orangers et d'arbustes rares , la tente pro-
prement dite 5 or, ce n'était pas un sévère cabinet d'éludé, jonché
de compas , de lunettes , criblé d'outils mathématiques , tapissé
d'atlas ; on n'y voyait pas, empilés sur des rayons , errans sur des
tables, les traités militaires anciens et modernes; mais c'était bien
une vaste et confortable chambre , dans tout l'éclat d'un luxe de
grand seigneur, avec ses glaces, ses épais et riches tapis, ses por-
celaines , et jusqu'à ses magots ; à droite et à gauche , deux dépen-
dances de la tente principale , sans lesquelles le séjour d'un camp
ri'était pas supportable', une salle à manger et un salon. Le corol-
laire de ces dispositions arrive tout seul ; c'est un monstrueux dé-
veloppement de cuisines qui, à elles seules , occupent cinq tentes
sans compter celles des buffets : un grand nombre de barraques
pour les gens, les écuries et remises formaient l'arrière-partie de
tout cet ensemble qu'on appelait le quartier de S. A. S. M. le
comte d'Ev.
Le roi soupa donc chez M. le comte d'Eu, et ce soir-là , les par-
10 REVUE DE PARIS.
terres et les guérites furent illuminés 5 on avait aussi, de quatre
pieds en quatre pieds , placé des goudrons sur le bord du petit fossé
qui ceignait le quartier.
Quoique M. le duc de Biron n'eût pas déployé autant de splen-
deur , il eut aussi l'honneur de recevoir sa majesté, qui remplissait
ses heures en amusemens de toute sorte et surtout en parties de
chasse, but principal de son voyage, comme il ne faut pas l'ou-
blier. Pendant ce temps , les mineurs , arme déjà très-appréciée ,
travaillaient à la construction du fortin , et messieurs de l'artil-
lerie faisaient de fréquens exercices à feu auxquels un jour vint se
mêler un capucin nommé frère Philibert. Avec une aisance surpre-
nante , le moine brisa d'un coup de canon le bras d'un homme de
bois, et jeta une bombe à une toise seulement du but, en ligne directe.
Enfin , les fortifications terminées , l'armée assiégeante arrive.
Ce sont les détachemens des régimens de Gondrin, Blaisois et Bour-
bonnais ; ils campent entre royal artillerie et la forêt et dressent
leurs tentes en présence même du roi et du dauphin. Il y avait dans
cette partie du camp 400 hommes de Gondrin, 200 de Blaisois et
600 de Bourbonnais. Le roi les passe en revue ainsi que son régi-
ment composé de 2040 hommes.
Les troupes s'étant mises en bataille entre Marigny et Venette,
le roi vint devant le front avec la reine, le dauphin et le cardinal
de Fleury ; il avait convié à cette fête le prince de Lichtenstein ,
les ambassadeurs d'Espagne et d'Angleterre. Sa majesté, dit-on,
fut particulièrement frappée des moustaches énormes que portaient
les grenadiers de son régiment , revenus d'Italie.
Dans ce temps , où tout ce qui émanait de la royauté était rimé,
peint , chanté, mis en musique, où l'on dessinait le plan et la coupe
d'une salle de bal provisoire , où la vue des feux d'artifice de la
cour était magnifiquement gravée, on conçoit quelle importance
devait s'ajouter à ce siège simulé en présence du roi. Les tradi-
tions de l'époque parlent avec une gravité comique du courage qui
fut déployé par les assiégeans et les assiégés , disant que le re-
gard du roi les animait et leur donnait une chance égale. Pour
rendre plus complète la parodie d'un assaut, on fit jouer des mines
qui jetaient en l'air des bras, des têtes, des jambes d'homme9...
de bois — rassurez-vous. Le besoin d'illusion était poussé si loin ,
que les assiégés n'obtinrent merci qu'au moyen d'une capitulation
conservée au procès-verbal du camp, et que je reproduis ici comme
REVUE DE PARIS. 11
un chef-d'œuvre d'enfantillage, comme un joujou royal échappé
aux outrages du temps.
m Le gouverneur de la place fit battre la chamade et planter un
» drapeau blanc sur l'angle flanqué du bastion. Un officier s'en ap-
3> procha aussitôt et demanda de quoi il s'agissait. On lui fit ré-
:> ponse que c'était pour capituler ; ensuite on proposa des otages,
3> et on se mit en état d'en faire l'échange. La place donna deux
» officiers ; les assiégeans leur en envoyèrent un pareil nombre. »
Toici quelle fut la capitulation :
« Nous , gouverneur , ayant considéré l'état de notre place ,
» l'avantage des assiégeans , nulle espérance d'être secouru , avons
» assemblé un conseil de guerre , dans lequel, après avoir consi-
» déré notre situation , il a été délibéré que nous rendrions la
)> place aux conditions suivantes, savoir:
» i° Que les bourgeois de la place ne seront molestés pour
» quelque sujet que ce soit ; qu'on les laissera libres dans les
d exercices de leur religion , et qu'on ne leur ôtera aucun des pri-
» viléges dont ils ont toujours joui , et dans lesquels nos rois les
» ont toujours autorisés 5
» 2° Que plusieurs bàtimens privilégiés , tels qu'hôpitaux ,
» églises, maisons de ville, qui ont été détruits parles assié-
» geans, seront rétablis à leurs dépens ;
)> 3° Que les déserteurs ne seront point recherchés j
» 4° Que tous les prisonniers faits de part et d'autre , pendant
a les sorties , seront rendus sans avoir égard au nombre ;
i) 5° Que les malades , de quelque nature que soient leurs ma-
» ladies , seront soignés par les assiégeans j
» 6° Qu'il sera accordé quatre chariots couverts pour emporter
» les meubles et autres effets des assiégés , sans qu'il soit permis
3» d'y regarder ;
» 70 Qu'il sera fourni quatre carrosses pour plusieurs dames de
» condition, qui se sont trouvées enfermées dans notre place,
» dans le temps du blocus , et que l'on n'a pas voulu laisser sor-
» tir , quoique nous l'ayons demandé |
» 8° Que nous sortirons accompagné de notre garnison , avec
» tous les honneurs de la guerre , c'est-à-dire tambours battant ,
» mèches allumées , drapeaux déployés , le fusil sur le bras , le
)> pouce sur le chien , balle en bouche , huit pièces de canon, huit
» mortiers, armes et bagages.
12
REVUE DE PARIS.
y> Promettons , sur notre parole, qu'il sera fourni au comman-
» dant du détachement qui fera notre escorte un sauf-conduit dû-
» ment signé pour se retirer en toute sûreté sur les terres de la do-
11 mination des vainqueurs.
» Signé le chevalier d'Aelemant, gouverneur,
i) Et Chabi.es de Bourbon , comte d'Eo. »
La plaisanterie ne s'arrête pas là. Sur cette demande de capitu-
lation , un débat très-vif s'engage, débat tranché par l'arbitrage
royal. Les assiégés demandent huit pièces de canon: le roi en ac-
corde quatre ; ils demandent huit mortiers : le roi en accorde deux.
Quel mimodrame !
A Compiègne , on joua aux soldats , comme dans le hameau de
Chantilly on jouait pendant trois jours au berger , à la bergère , au
meunier , à la laitière. Rousseau vint à son tour, qui proposait à
«on siècle de jouer à l'animal et de marcher à quatre pattes.
§111.
Cinq lieues à l'avance , le Parisien qui fait le voyage de Dieppe
tire la manche du conducteur pour lui demander la mer. Dès les
premiers arbres de la forêt de Compiègne, je cherchais un camp.
A gauche de la route, un revers de colline m'apparut, couronné
d'objets blancs , qui de loin ne ressemblaient pas mal à un trou-
peau de moutons ; je ne pouvais croire que là fût le but de mon
voyage : je l'appris le lendemain. Pour le premier jour, je vécus
sur les souvenirs des deux camps fastueux de Louis XIV et de
Louis XV 5 et mes impressions , que je voulais rendre exclusive-
ment militaires , furent , dans cette soirée lardée d'impatience ,
purement historiques et municipales 5 car j'avais pris logement à
côté de l'Hôtel-de-Ville. Ce monument , un des plus coquets du
vieux temps , excite médiocrement les esprits à recherches : il est
si voisin de Paris ! Indifférent aux gens de l'endroit, négligé par
les visiteurs , le pauvre édifice en est réduit , pour obtenir un re-
gard d'attention, à implorer l'assistance de trois Jaquemarts qui
frappent rudement sur les timbres de son horloge. Ces automates
traduisent les divisions du temps en sonneries larmoyantes et mul-
REVOE DE PARIS. 1 3
tipliées à l'excès. Pour un quart d'heure , trois coups en la bémol ,
— pour la demi-heure, six, — pour les trois quarts , neuf, —
sans compter le nombre de coups nécessaires a 1 heure elle-même»
Celle-ci gémit sa complainte sur un autre ton. Quel abus du ca-
rillon ! Louis II et Louis Y furent inhumés dans la belle abbaye de
Saint-Corneille. L'abbaye est rasée, la cendre des rois dispersée.
Au reste, les rois de la première et de la seconde race ne con-
naissaient pas l'usage des camps en pleine paix j ils n'ont rien
à faire ici.
Il ne faut pas croire néanmoins que la vie militaire soit circon-
scrite à Compiègne dans l'enceinte du camp. Le soir même quel-
ques abeilles s'échappent de la ruche et viennent bourdonner sur
les places et dans les lieux publics. Mouvement Tif et rapide où se
choquent de jeunes épaulettes et des graines d'épinards , des pa-
trouilles, des diligences, et même des fiacres apportant des voya-
geurs de Paris qui viennent se disputer des chambres de rouliers
et s'arracher des manches de gigot. Le secret de Jésus-Christ qui
nourrit quatre mille hommes avec cinq pains a été retrouvé par les
aubergistes de Compiègne j ils ont fractionné à l'infini le logement
et la nourriture. Jusqu à minuit ce branle-bas agite la ville j les ca-
fés , illuminés de punch , sont livrés aux frénésies de la poule et
du domino. Tournez la tête c'est le choc d'un carambolage : jetez
l'œil vers cette fenêtre, il y a là un sublime effet de queue. Puis al-
lez dormir s'il plaît à Dieu et aux Jaquemarts.
Les camps sont comme les jolies femmes ; c est le matin qu'il faut
les voir pour connaître à fond la beauté de l'humeur du soldat ;
l'enveloppe garance et bleue, qui prend le fantassin de la tête aux
pieds et constitue le défenseur de la patrie, ne laisse pas deviner
cette nature à part, ces mœurs qui modifient la figure, la démar-
che, le langage et l'ame d'un paysan raide comme un canon de
fusil.
Il est curieux de surprendre ces secrets de toilette , de compter
ces ficelles qui rassemblent les élémens de propreté , depuis les
cordons de chaussette (quand chaussette il y a), jusqu'à la bre-
telle en lisière qui soutient le pantalon. Les premiers sons de la
diane font tressaillir huit mille têtes enfouies dans la paille , le
tambour fait rafle de tous les rêves , bons ou mauvais. Le corps du
soldat n'étant pas son exclusive propriété, il doit à l'état de soigner
avant tout cet individu dont la possession ne lui reviendra nette et
10 2
1 A REVUE DE PARIS.
libre que dans huit ans. Lavez-vous , mes braves, peignez-vous,
la patrie le demande. Au premier appel, cette fourmilière d'hommes
est sur pied. Chacun bientôt passe en revue les articles importans
de sa tenue. Le fantassin possède un habit , une capote, une veste,
trois chemises, deux cols, deux paires de souliers, une paire de
guêtres noires , deux idem, de blanches, un caleçon, une calotte
de coton pour la nuit, une trousse garnie, trois mouchoirs , un
livret, quatre brosses , un martinet, du blanc, du savon, delà
cire, un tire-balle. Où est le mobilier qui renferme cette riche
garde-robe ? Elle est contenue dans ce petit parallélogramme en
peau de veau qui s'adapte à ses épaules , dans son sac. Le sac, c'est
la commode, le secrétaire, le bureau, l'oreiller, le cabinet de toi-
lette du soldat.
Je me suis fait expliquer comment se passait la première journée
d'un camp. Arrivées sur le terrain choisi par les officiers de l'état-
major-général, les troupes, ayant reçu de l'administration mili-
taire le matériel de campement , terrassent l'emplacement comme
l'arène d'un jeu de paume, dessinent des rues qui s'arrondissent
en dos d'âne , et indiquent des rigoles pour l'écoulement des eaux
Les architectes voyers de la ville de Paris prendraient là de bonnes,
leçons. Des guenilles de toile grise froissée se dressent sur des
traverses de bois et prennent la forme de tente ordinaire ou de
marquise , selon le grade des officiers. Parfaitement alignées , ces
tentes bordent chaque côté de la rue qui parcourt toute la pro-
fondeur du camp. Cette profondeur est de 120 centimètres au camp
de Compiègne. Quant au front de bandière , calculé de façon à ce
qu'il soit égal à la longueur du front de bataille de toutes les
troupes sous les armes, il porte 1187 centimètres. Une fois les
logemens fixés et les premières mesures d'installation accomplies ,
le soldat songe à la décoration de sa demeure , comme un locataire
qui fait pendre ses tableaux et poser ses tapis après l'emménage-
ment des gros meubles. Les premiers frais de poésie sont consacrés
au drapeau, ce symbole d'honneur, fétiche de soie et de bois doré
à qui tant d'hommes sacrifieront, s'il le faut , leur famille, leur
vie. Une tertre gazonné , un simulacre de monument, pyramide ou
colonne, lui sert de piédestal. Ici apparaît la haute littérature, le
sonore alexandrin :
Français , libres et fiers sous le règne des lois,
Sachez vivre ou mourir pour le meilleur des rois.
REVUE DE PARIS. 15
Plus loin la prose formule de nerveuses sentences : «Les peuples
» esclaves ont un pays , mais point de patrie. »
Ces sentimens généraux n'épuisent pas la verve du régiment, et
chaque compagnie collabore à l'érection d'un monument spécial cù
se révèlent les fantaisies , les prédilections de la chambrée. Les
unes se plaisent dans l'image d'un fort en gazon avec pont-levis,
bastions et caponnières. Aux sympathies actuelles transcrites avec
des coquillages et delà craie coloriée, un grand nombre ajoute un
souvenir de l'empire , que la colonne résume tout entier pour le
soldat. Aussi vous trouvez là vingt exemplaires en plâtre de cette
colonne, hauts de dix-huit pouces, et surmontés d'une grotesque
figure du grand homme.
J'ai vu un jardinet qui avait la prétention de rappeler Sainte-
Hélène. Une tombe grande comme la main , surmontée d'un cha-
peau gros comme un dé , portait cette inscription : Gloire immor-
telle à son petit chapeau ! Le metteur en scène de ce tableau tou-
chant et puéril a fiché dans le tertre des branches d'arbustes qu'il
avait tordues pour les forcer à pleurer comme des saules.
Une tombe aussi aux victimes de juillet. Des tables de mémoire
rappellent les dates des trois jours. Cette colonnade, cette grille,
sont fidèlement rendues. Une guérite s'élève dans ce champ de re-
pos 5 elle abrite un pauvre caniche en mastic. C'est le chien du
Louvre, qui n'a jamais existé.
Dix bataillons détachés de cinq régimens, le 11e léger, le 3ie,
le 25e, le 22e et le 35e composent tout le camp. L'exaltation poéti-
que du 3ie mérite une attention à part. Ce régiment possède l'au-
teur de cette sublime apostrophe : ((Français, respecte les femmes,
« n'abuse jamais de leur faiblesse, et meurs plutôt que de les dés-
<( honorer. » Sur la foi d'une pareille maxime, on peut épouser une
cantinière du régiment avec auîant de confiance qu'une demoiselle
de Saint- Denis. Avec des hommes pareils , Jeanne d'Arc eût sans
peine accompli sa mission.
Louis XIV prodigua des millions pour faire monter l'eau jusqu'à
Versailles. Le 22e s'est passé une fantaisie aussi difficile à justifier :
un voltigeur hydraulique a doté ses camarades d'un jet d'eau qui
s'échappe d'un réservoir alimenté par les soins de tous. C'est un va
et vient continuel du camp à l'un des puits qui bordent le front de
bandière. Plaisir royal renouvelé de Versailles et de Saint-Cloud,
et dont un seau d'eau fait les frais. Deux soldats s'amusaient de-
16
REVUE DE PARIS.
vant moi à diriger dans leur bouche ce jet fluet et malingre. Ils bu-
vaient la cascade du régiment.
C'est sur le front du camp que règne ce musée d'architecture,
cette exposition qui vaut bien celle des Petits-Àugustins. Le reste
est partagé en rues sans épisode artistique, qui s'appellent rue Amé-
lie, rue d'Orléans, rue d'Âumale, ou qui portent un nom de bataille
dont le régiment se souvient , Belida , Sidi Kalef , Tarlé , Sidi Fer-
ruch, 3Iodon : c'est' de la jeune gloire.
Vers l'extrémité opposée au front sont creusées les cuisines ,
sorte de trous enfumés où se ratisse la carotte et se taille le pain
delà soupe 5 si la nourriture du soldat est trop souvent préparée
sans art, elle paraît du moins propre et saine; et pour la durée du camp»
le prince royal a fait accorder aux troupes 8 centimes de plus par
jour pour être employés en douceurs d'ordinaire, en vin, par exemple.
L'insouciance et la nécessité d'obéir expliquent cette résigna^
tion, mêlée de gaieté, qui compose le type militaire. Pendant les
dernières chaleurs , les soldats ne pouvaient rester sous la tente —
ils l'appellent cloche à melons. Le prince royal vint à passer de-
vant un groupe de fantassins, et leur demanda comment ils s'accom-
modaient d'un temps pareil? Monseigneur , nous mettons notre
nez à V ombre de nos épaules, répondit le plus hardi. Quand le so-
leil dardait sur leur peau, il y avait toujours un plaisant pour dire:
C est un bon temps pour le raisin ! Et pendant les pluies d'orage
qui venaient pourrir la paille de leur couche, il fallait èe consoler
parce que citait un bon temps pour les gasoris. C'est devant les
tentes, pendant le nettoyage des armes ou des effets, que se tient le
congrès des loustics , si fertiles en ingénieuses consolations. Je ne
parle pas ici du congrès scientifique de Poitiers ; il paraît que rien
ne porte au chant et à l'esprit comme V astiquage des bassinets et
le nettoyage des buffleteries. Je recommande l'un aux artistes de
l'Opéra-Comique, l'autre aux petits vaudevillistes. Chaque côté de
rue est bordé de bancs de gazon , meubles d'une immense utilité,
c'est le seul point d'appui sur lequel les soldats puissent s'asseoir, dé-
monter leurs fusils, manger la soupe, cirer leurs souliers et jouera la
drogue. Ce jeu a pris un développement furibond; les drogues mo-
dernes sont énormes , comme pour des trompes d'éléphans. Il n'y a
pas de nei qui ne s'amoindrît sous cette effrayante pression. Encore
un progrès, et nous aurons une armée de camards! Le cerf-volant
tricolore est le jeu favori des enfans de troupes.
REVUE DE PARIS. 17
On bat la retraite à sept heures, à huit heures l'extinction des
feux. Le tambour peut bien réveiller le soldat, le tambour ne le force
pas à dormir ; et quand les chandelles s'éteignent, la gaieté s'al-
lume. A cette heure vous entendez des rires étouffés parles parois
de la tente , des grognemens qui s'assourdissent dans la paille du
plancher. C'est le loustic aux prises avec le plastron , ou le narra-
teur de la chambrée qui s'est rendu maître de la parole et récite les
merveilleuses aventures de Cri Cri, ou V Histoire de La Ramée;
son imagination s'égare assez volontiers dans des contes de fée9,
dont le dénoûmënt flatteur pour l'amour-propre du fantassin amène
toujours le mariage d'un soldat avec une princesse turque. Écoutez
aussi cette chanson récitée avec des fioritures chromatiques : c'est
un hymne en l'honneur de la soupe et de l'ordinaire. Quand j'eus
fini mon exploration nocturne, entendu assez de cantates sur l'Em-
pereur, le besoin de changer de musique m'entraîna jusqu'au théâ-
tre de la ville. J'ai vu jouer là le Comédien du roi de Prusse, puis
Emma ou la Promesse imprudente. Ce second titre était devenu
une épigramme contre la troupe, qui promettait plus qu'elle ne pou-
vait tenir. L'acteur qui représentait Frédéric dormait tout debout,
— c'est à la lettre ; — son interlocuteur chiquait. Je voudrais sa-
voir pourquoi les acteurs de province ne savent jamais leur rôle ,
portent des cols de papier, pourquoi toutes les actrices ont un
énorme ventre et un double nez. J'aime tant cette sentence de
M. Planard : Quand le crime est impossible , c'est au crime de
punir, que j'assistai encore à une représentation de la Prison
d'Edimbourg. Sara avait, comme de raison, un énorme ventre, un
double nez, plus un coup de lance dans la joue droite.
La salle est du reste fort jolie. C'est le roi Louis-Philippe qui
en a doté la ville.
Quand on a surpris un camp en déshabillé , quand il vous a li-
vré tous ses mystères d'intérieur, le secret de ses petites misères ,
compté devant vous ses chemises, lavé ses mouchoirs et recousu
ses guêtres , on doit aux soldats comme réparation de les aller voir
dans les solennités de la grande manœuvre ; une fanfare venait
d'être sonnée à chaque coin de rue par les trompettes des carabi-
niers; la trompette est un langage riche qui a ses mots, ses phra-
ses, ses périodes, qui exprime toutes les idées utiles, qui dit à un
homme : Lève-toi ! — Mange ta soupe! — Réponds à l'appel ! —
Monte à cheval ! —Fais-toi tuer ! — Charge! — Bats en retraite si
10 2.
18 REVUE DE PARIS.
tu n'es pas mort! — Mange encore ta soupe ! — Va te coucher ! Sur
la première de ces invitations, des cavaliers traversaient la ville
traînant sur le pavé leurs bottes sonores, cuirasse au dos, la bride
à la main, allant chercher leur cheval et rejoindre l'escadron. Ce
qu'il y a de plus pressé à faire en pareil cas , c'est de gagner au
plus vite le plateau, d'assister à la prise d'armes du camp, et de
voir déboucher la cavalerie.
Les cinq régimens d'infanterie en bataille font face à la route
qui borde le front de bandière : le ier et le 2e de carabiniers ,
musique en tête , sortent du défilé qui plonge dans Compîègne, et
rejoignent les 2e et 3e dragons, arrivés des villages voisins, où ils
sont cantonnés. Un galop de chevaux , le tambour qui bat aux
champs, annoncent l'approche du prince royal et de son état ma-
jor, qui se rendent au champ de manœuvre. Par un mouvement
à gauche, l'infanterie s'ébranle et forme une silencieuse et puis-
sante colonne dont l'effet vigoureux se détache sur les fonds ten-
dres et rosés du matin ; la fraîcheur du temps , les molles vapeurs
de l'atmosphère, l'aspect toujours terrible d'hommes armés dont
chacun porte avec lui la mort d'un homme, donnaient à ce tableau
une teinte calme et forte ; ce faisceau des soltats ne présentait plus
que deux jambes et une tête. Quand il sort de sa tente, le soldat,
comme le philosophe ancien, porte toutsurlui. On lui dit : Au champ
de manœuvre', il va. On peut lui dire : En Russie ! il ira. Le voilà
prêt 5 ces huit mille volontés sont dans la main du général.
Pas de temps perdu. En avant ! L'infanterie se meut, se dé-
ploie, se replie, s'entr'ouvre, mêle ses divisions comme un jeu de
cartes. Au trot ! la cavalerie ; — -au galop ! et la poussière tour-
billonne et s'enroule en anneaux jaunâtres : cavaliers et chevaux
disparaissent; par intervalle un casque vient à luire, une lame
de sabre vient a flamber à travers ce nuage de sable , comme les
dernières étincelles d'un brasier mourant sous la cendre. Dans sa
course, l'artillerie jette sur les ravins ses affûts et ses caissons,
pont aériens qui ne posent pas à terre, s'arrête, gronde de toutes
ses pièces et s'enveloppe à plaisir dans un linceul de fumée blan-
che que déchire la langue de feu du canon. — Repos ! — Un cliquetis
pacifique suit ce commandement ; les rangs s'ouvrent, les groupes
se forment, les plus animés se concentrent autour du prince royal,
le commandant du camp,l'ame de cette petite armée. Esprit appli-
qué, formé par l'élude , l'observation et la pratique. M. le duc
REVUE DE PARIS.
19
d'Orléans a trouvé auprès de tous les officiers remarquables qui
l'entourent de grandes sympathies ; ce n'est pas à son rang, à ses
seules qualités personnelles qu'il les doit , c'est surtout comme
militaire studieux, comme théoricien distingué, qu'il a voulu les
acquérir. Cette opinion , dont je suis l'écho, se manifeste cha-
que jour à Compiègne sous les tentes du camp, dans les délasse-
mens du café , aux tables d'officiers 5 là je l'ai recueillie. Dans les
intervalles du repos, des causeries s'engagent sur les manœuvres,
sur les mouvemens qui viennent de s'exécuter ; les hi'ioches , s'il
y en a, sont relevées sans aigreur et les discussions soumises sou-
vent à l'arbitrage du prince et des vieux généraux qui l'accom-
pagnent. Pendant ce temps, la musique des régimens mêle les sons
tremblés de la Walse de Reichstadt, ou les phrases mélancoliques
de la jeune Fille aux yeux noirs , aux cris des cantinières , au
choc des verres, au tintinnahulum des marchands de coco. — Un
roulement. — A cheval ! — Rompez les faisceaux ! Et le travail re-
commence.
Au bout d'une heure , les lignes se décomposent , les divisions
se fractionnent, l'infanterie retourne, l'arme à volonté, mûrir
sous ses cloches à melon; les dragons, dont la crinière se héris-
sait tout à l'heure dans les furies de la charge , gagnent au pas
les cantonnemens. Les carabiniers , ces colosses des temps primi-
tifs , s'alourdissent à présent sur leurs selles, car le soleil , qui
chauffe à plaisir leur four de campagne, poursuit ses jeux de re-
flets sur ces cuirasses polies 5 puis cette tortueuse colonne de cui-
vre s'enfonce dans le défilé du faubourg, et disparaît dans les mai-
sons de la vieille ville picarde comme un long serpent aux écail-
les d'or qui regagne la fente de son rocher. Du hennissement des
chevaux , du choc des sabres droits, de tout ce murmure d'une
cavalerie en marche, on n'entend plus que les vibrations entre-
coupées de la trompette et les derniers coups de baguette du petit
timbalier à la chenille tricolore. L'empire, qui entendait merveil-
leusement l'oripeau militaire , répandait à profusion les timbaliers
dans la cavalerie. Aujourd'hui c'est le monopole de deux régimens.
L'enfant de troupe, hissé sur un énorme cheval noir qui a l'hon-
neur de blouser pour le compte du ier carabiniers, est entretenu ,
équipé aux frais du roi. Le régiment du colonel Brack, le 4e hus-
sards, est doté du même privilège.
A la suite de ces hommes qui rentrent au quartier , haletans
20
REVUE DE PARIS.
sous le casque, la basané trempée, les joues veloutées de pous-
sière , et duvetées comme des pêches d'automne , se traîne une
caravane de curieux éreintés qui ont suivi les mouvemens des bri-
gades, comme s'ils couraient sus à des feux follets : les uns à
pied, d'autres sur ces quadrupèdes excentriques qui ne naissent et
ne vivent que dans les champs. L'omnibus temporaire du camp se
mêle aux cabriolets des fermiers et accroche quelques voitures fas-
hionables des environs. J'ai reconnu d'assidus spectateurs qui ne
manquent pas plus une manœuvre que M. Ang... ou feu le bailli
deFerrette, une représentation des Bouffes. C'est une dame qui
se distingue surtout par cette passion stratégique ; sa calèche pré-
cède la division sur le plateau et ne rentre en ville qu'après elle :
on dit que le matin sa femme de chambre vient sonner la diane à
son chevet. Les cantines établies à quarante pas du camp , espèce
de banlieue autour de la ville militaire , attardent aussi quelques
traînards qui paient les délices d'un verre de pousse-café par le
plaisir de rejoindre à pied le 'poulet d'Inde resté plus fidèle à son
rang que le cavalier. Cette petite déroute complète la série d'épi-
sodes d'un jour de grande* manœuvres. — Les exercices ordinai-
res ont lieu pour la cavalerie le9 lundis, mercredis et vendredis j
pour l'infanterie les mardis , jeudis et samedis.
Une heure après le retour , les chevaux sont bouchonnés, lui-
sans comme des gibernes , dévorent l'avoine et se roulent dans la
paille, pendant que les hommes sèchent leurs chemises et mangent
la soupe. Les passe -temps de garnison absorbent jusqu'au dîner les
officiers que le service ne réclame pas : le billard , la promenade,
quelques visites , le tir du sieur Féret , qui possède de fort bons
pistolets et une carabine-modèle.
A six heures, les tables d'hôte rassemblent les membres dissé-
minés du corps d'officiers. Le matin c'était le cavalier emboîté
dans le fer ; à présent l'élégante tenue du frac avec l'épée argentée
a remplacé le pesant harnais. Là se mêlent à toutes les armes, à
l'artillerie, à l'infanterie, les oisifs Parisiens qui ont trouvé chej
leurs amiâ une hospitalité comme l'entendent les militaires : cela,
veut dire qu'un officier vous offre sa chambre , ses chevaux , galope
avec vous , lui rassasié d'équitation , dans une forêt qu'il a traver-
sée cent fols, et le soir vous offre une glace au banquet delà
pension. — La cordialité et l'extrême politesse de ce9 réunions
d'hommes ne sont pas plus frappantes que le ton des discussions,
BEVUR DE PARIS. 21
toutes spéciales qui sont mises sur le tapis, ou plutôt sur la nape.
Ces causeries remplissentles intervalles du barbillon au fricandeau,
du rôti à la salade , que Tiennent arroser quelques extra des pen-
sionnaires en fond ou en bonne bumeur. .. à tour de rôle.
Quelques-uns ont manqué à l'appel. Ils se sont rendus à l'invi-
tation de M. le duc d'Orléans 5 car une liste générale des officiers
est entre ses mains, et tous successivement, depuis le colonel
jusqu'au sous-lieutenant, ont l'bonneur de dîner au cbàteau. D'une
part les militaires conviés et les officiers placés auprès du prince ,
en outre les personnes reçues à Compiègne , invitées à y passer
plusieurs jours , viennent à sixbeures précises prendre place à la
table dressée dans la galerie de la Paix. Pour le moment , cette ga-
lerie , décorée dans le style moderne avec colonnes corinthiennes
dorées et caissons à fresques, est transformée en salle à manger.
Le prince , assis au milieu d'une table oblongue , désigne les per-
sonnes qu'il désire avoir à ses côtés , ou placer à la gaucbe et à la
droite de Faide-de-camp de service. Les autres arrangemens sont
fortuits. Il n'y a que des hommes parmi les convives.
Après ce dîner, aussi masculin, mais moins austère qu'un re-
pas de trappistes , le prince se rend dans les salons, ou dans le
jardin , si la soirée est belle ; alors le café se prend en plein air,
sur le perron qui fait face aux beaux monts. Sur l'invitation de
M. le duc d'Orléans, cette réunion d'hommes, de militaires sur-
tout, ne dissimule pas ses sympathies Dour le cigare, et des pro-
meneurs disséminés vont illuminer des feux de la Havane la ma-
gnifique treille , imitée de Schcenbrùnn , souvenir de mille mètres,
galanterie de grand homme que Napoléon offrit à l'archiduchesse
autrichienne.
L'hospitalité de Compiègne fait honneur au tact et à l'aménité
du prince qui l'exerce. Otant aux formes de la représentation tout
ce qui peut la rendre moins cordiale , on le voit , sachant le nom de
tous , adresser la parole à tous , amener les conversations dans un
cercle sérieux, ou les maintenir sur un ton de franchise et de gaieté.
Chaque jour le même accueil attend de nouveaux hôtes. MM. Thiers,
Guizot, de Montalivet , M. le comte Sébastiani , MM. d'Harcourt ,
de la Neuville , le maréchal Mortier, le maréchal Grouchy , le gé-
néral Keigre, ont été reçus au château et remplacés par d'autres
visiteurs.
M. le duc d'Orléans reçoit tous les jours à peu près le même
ÀÀ REVUE DE PARIS.
nombre de convives , mais nne fois par semaine il y a soirée au châ-
teau , quelquefois spectacle. C'est un divertissement de fort bon
goût, et de plus une compensation des lamentables choses qui se
voient au théâtre de la ville , autorisé par monsieur le maire. Les-
tocq est venu jusque-là avec son orchestre , ses uniformes russes
et ses fourrures. Or Lestocq ne voyage pas comme le Philtre du Pa-
lais-Royal, concentré tout entier dans la petite personne de Mllc Dé-
jazet. Il faut à Lestocq une suite, des convois, des bagages. Les-
tocq ne se dérange pas à moins de traîner avec lui cent dix person-
nes, qui couchent dans cent dix lits. Par bonheur, le château est
vaste, les cbambres nombreuses , et les lits excellens. Lestocq est
un grand seigneur moscovite qui se fait respecter, comme on voit.
Yendredi dernier, le Gymnase avait détaché sur Compiègne, Jenny
Tertpré , entourée d'acteurs accessoires, et quelques figurans , en-
tremêlés de violons et d'altos.
La représentation de Christophe, des Vieux Péchés, de la Cha-
noinesse , était fort piquante. M. Potier fils, qui revient je ne sais
d'où , y avait apporté le masque , les gestes et le comique de l'en-
rouement que lui a légués son père j mais à coup sûr , la comédie
n'était pas toute au château, une partie était tombée sur la route.
Si je n'avais pas été à Compiègne pour les voir jouer , j'aurais voulu
me trouver sur leur chemin pour les voir passer, ces artistes accé-
lérés. Qu'on s'imagine une immense gondole, sans panneaux,
comme la grande voiture de Sceaux, traînée au grand trot de poste.
Sur six banquettes se pressent six rangs de choristes, de figurans,
de musiciens, hommes et femmes , les uns assoupis, les autres gais,
ronflant ou chantant , riant sans distinction de sexe ou d'emplois ,
avec l'égalité de la grande route; sur l'impériale reposent les in-
strumens de la profession, manuscrits , violons, cahiers de musi-
que, friperie dramatique, contre-basses, dont le manche énorme
s'élève au milieu du trophée comme un mât de navire.
Une hospitalité complète attendait cette caravane, qui, deux
heures après, se mettait à l'oeuvre. Les pots de rouge retrouvés , les
garde-robes triées et les perruques rajustées, l'aplomb et la mé-
moire présens , la petite troupe attendit l'entrée du prince , qui ar-
riva ponctuellement à l'heure indiquée parles billets d'invitation ,
par la porte qui communique de la salle aux appartemens ; dans la
loge royale, qui peut être comparée, par la distribution, sauf la
proportion , bien entendu, à l'amphithéâtre de l'Opéra , se trou-
REVUE DEPARIS. 23
raient MM. les généraux Marbot et Baudrand, les officiers d'or-
donnance, le marquis de Saint-Simon , l'ambassadeur de Naples ,
M. de Butera ; MM. d'Oraison, de l'Aigle, de Marmier et de Bé-
renger.
Dans cette salle mignonne , coquette et dorée , pas une robe , un
cbapeau de femme ; en revancbe , quatre cents fracs d'officiers; le
parterre offre l'aspect d'une mosaïque de pai emens jaunes , de col-
lets rouges , d'épaulettes d'or et d'argent. On pourrait faire de
belles études sur les variétés de moustaches qui se dessinent aux
premières loges. Aux secondes galeries, encore des moustaches;
moustaches partout !
Après le spectacle , plaisir de contemplation , délassement d'es-
prit, le prince royal reçoit dans la graude galerie : là , des rafrai-
chissemens sont offerts, un buffet dressé, et, jusqu'à une heure
du matin, le bruit des fourchettes atteste l'excellence de l'état sa-
nitaire de la garnison.
§ IY.
Le tableau de ces trois camps porte avec lui ses contrastes, ses
points de comparaison , ses inductions historiques et militaires.
De ma narration, qui a tout juste la prétention d'un journal de
voyage, il doit résulter que le camp de Compiègne est, comme
tous les camps modernes, une école d'application ; qu'on n'y perd
pas comme jadis du temps, de l'argent et de la poudre en puérili-
tés sans fruit, en simulacres coûteux iaits pour désennuyer des
femmes vaporeuses. Les amusemens des généraux et des officiers
ne se prennent que sur les momens de repos du soldat, et jamais
ne se prélèvent sur la sueur de son corps. Mme de Maintenon , qui
bâillait à la petite guerre de 1698, bâillerait bien autrement aux
exercices sévères de 1 854 ; et c'est pour le coup que Louis XV
n'aurait pas laissé la trace d'un daim pour une grande manœuvre
par dnisions , où 1 on dédaigne de combattre un ennemi fictif. 11
n'y a plus là de militaires débraillés, ruinés par les aiguillettes,
criblés de billets doux, plus de maison rouge, de mousquetaires
gris, de gendarmes écossais, de gardes suisses, de royal-?' avarre,
de royal-Lorraine , ce régiment qui avait seul le droit de porter
des bourses blanches à ses étendards ; plus de royal-Roussillony
royal-étranger, avec leurs mestres-de-camp propriétaires, man-
geant leur paliïmoiue , et considérant la guerre comme un car-
u
REVUE DE PARIS.
rousel : braves gens qui recevaient les balles dans des jabots de
point d'Angleterre, se faisaient amputer une jambe en bas de soie,
et tenaient à mourir poudrés ! Plus de place aujourd'hui pour ces
élégantes folies. La discipline a plié aux mêmes devoirs les natures
les plus contraires ; la loi a consacré les droits de l'armée. Un sé-
vère uniforme nivelle les fortunes : tous les officiers sont égaux
devant le pantalon garance.
Dans son langage de cour , dans ses insouciantes causeries, un
duc de Saint-Simon aurait sans doute refusé une mention au camp
que je viens de visiter. 11 n'y eût pas trouvé à qui parler sur des
étiquettes de logis , des préséances de ducs , des arrangemens de
carrossées royales. Le grand seigneur eût peut-être négligé les ta-
bleaux dont j'ai été frappé , ces images purement militaires, cette
poésie d'un camp d'autant plus impressive qu'elle touche de plus
près aux réalités de la guerre. Ici l'on n'a pas traité de question
intéressante comme celle dont s'agitait M. le comte de Tessé , ce
colonel des dragons , inquiet de savoir s'il devait porter un bonnet
ou un chapeau gris pour saluer le roi à la tête des troupes. Le
camp de Louis XIY fournit à Saint-Simon quinze pages spirituel-
les. En décrivant celui de i834,je me contente d'avoir été nar-
rateur véridique.
Nbstor Roqueplan.
+S3*
SUZANNE.
Recevoir à minuit la bénédiction nuptiale est un usage de
nos provinces méridionales , et cette cérémonie nocturne est
un spectacle que Ton aime à se donner quand on en trouve
l'occasion. On sort du théâtre ou du bal , on passe devant
l'église, la lumière brille à travers le vitrail, et on entre.
Ces mariages de nuit ont l'attrait d'un chapitre de roman , et
quand on voit , à la lueur des flambeaux , les deux époux de-
vant l'autel, on cherche malgré soi, derrière le pilier, l'a-
mant enveloppé dans son manteau, et la jeune fille aban-
donnée qui doit s'évanouir au oui fatal.
Dans l'église de Saint-***, à Antibes , une douzaine de
curieux attendaient l'heure, se promenant à travers les nefs
profondes, admirant la majesté des ténèbres sous les hautes
voûtes , et les bizarres effets de l'ombre sur les reliefs et les
peintures. Au bruit de deux voitures que l'on entendit rou-
ler sur le pavé de la rue et s'arrêter devant le portail , ils
allèrent à la hâte se ranger aux environs de la chapelle pré-
parée pour la cérémonie. De là , ils virent s'ouvrir la porte
de toile du tambour, et s'avancer un groupe noir , au milieu
duquel se détachait une forme blanche et aérienne , — la ma-
riée, — unejeune fille grande et svelte , qui , à quelques pas
de l'autel , se sépara vivement de ceux qui l'accompagnaient,
et vint s'agenouiller sur la marche de pierre. Ce fut une ac-
tion pleine de foi et d'effusion à toucher les plus impies. Il y
avait une adorable grâce dans cette pose de suppliante , à
genoux , penchée , oubliant sa toilette de gaze , la tète ca-
chée dans les mains , sans souci de sa coiffure de noces , et
cassant dans ses doigts les fleurs d'oranger de sa couronne.
C'était là une dévotion vraie qui vous gagnait et vous péné-
10 3
26
REVUE DE PARIS.
trait, et à voir cette jeune femme ainsi prosternée, et le
tremblement de son voile , et l'agitation de son sein , on son-
geait avec émotion que dans sa prière , il y avait sans doute
un adieu bien triste ou un vœu bien fervent.
L'époux vint lentement se placer à côté d'elle , et quand
d'elle les yeux se portèrent à lui , il y eut une pénible sur-
prise de le voir vieux et chélif. C'était un vieillard débile , la
tête à peine couverte de longs cheveux blancs, voûté et
traînant la jambe ; un vieux militaire , comme on le devinait
à ses croix et à une large cicatrice sur le front. L'âge du
guerrier, ses blessures, tout ce qui ailleurs lui méritait
l'intérêt et le respect, ici soulevait le murmure: car, si
grands que fussent ses services, on ne leur eût pas voulu
cette retraite ; on lui eût souhaité une autre part de bonheur,
un autre rayon de soleil. Mais cette fille belle et jeune n'é-
tait pas faite pour lui, et on la plaignait de venir ainsi s'a-
briter au foyer d'un soldat invalide. Lorsque , sa prière
achevée , elle releva la tête , on admira ses traits angéliques,
pâles et empreints d'une mélancolie profonde et résignée ;
mais il était aisé de reconnaître que cette expression tou-
chante n'appartenait point à un chagrin de circonstance ,
venu de cet inégal hymen ; c'était la trace d'une de ces dou-
leurs originelles qui s'empreignent sur un front d'enfant ,
et dont la marque est vieille quand le visage est jeune encore.
Si bien que dès lors on eut moins pitié de son mariage , en
songeant que sa peine n'était pas là.
Pendant que les spectateurs faisaient ces remarques , et in-
terprétaient, chacun à sa façon, les mystères de cette tristesse
et de cette union mal assortie; pendantqu'ils s'intriguaient de
ce couple disparate , se mariant à petit bruit, sans famille, —
car il n'y avait là ni père, ni mère, ni personne qui eût les lar-
mes aux yeux , aucune affection rayonnante ou attendrie ,
mais quatre témoins seulement , indifférens et calmes , — la
cérémonie marchait, le prêtre récitait son office à demi-
voix et l'assistance écoutait. Puis, lorsque, venant aux
époux avec les anneaux bénits , le prêtre demanda au mari
si, devant la sainte église, il consentait à prendre pour
femme Suzanne Thibaut , le vieux soldat se redressa , et , à
voix haute et ferme, il répondit : - Oui !
BEVUE DE PAEIS. 27
Et lorsque la question sacramentelle fut faite à la mariée ,
aucune parole ne sortit de sa bouche ; elle répondit simple-
ment par un signe de tête affirmatif.
Le prêtre se contenta de ce signe, le trouvant valable
pour engager l'épouse et la lier devant Dieu.
Parmi ceux qui suivaient les mariés , nul ne parut surpris ;
les curieux venus là par hasard et désœuvrement s'étonnè-
rent seuls . et une voix , derrière eux, fit entendre cette fai-
ble exclamation : Pauvre enfant ! A ces mots . un des specta-
teurs se retourna vers une femme placée à l'écart , et il vit
le seul visage qui fût ému , les seuls yeux qui fussent mouillés,
C'était une loueuse de chaises qui, dès qu'elle eut aperçu le
mouvement du jeune homme , se trouvant assez interrogée
par les trois pas qu'il avait faits et par son regard , n'atten-
dit pas une question mieux formulée pour lui répondre :
— Oh! c'est une triste, triste histoire ; mais, puisque
vous le désirez, je vous la vais dire.
Elle se nomme Suzanne. C'était, il y a treize ans, la plus
jolie enfant de la ville; une petite fille blanche et rose,
toute bouclée , de grands yeux bleus, gaie , vive, avec un
sourire toujours sur ses lèvres vermeilles. Aux promenades,
dans les rues , on s'arrêtait pour la voir, on admirait sa
figure, on raffolait d'elle, de sa grâce, de ses heureuses
reparties. C'était notre merveille, monsieur , cette petite.
Mais . hélas! il y a un mauvais sort qui en veut aux pré-
coces enfans ! et puis sa mère était restée sept ans stérile;
elle n'avait obtenu cet enfant qu'à force de prières , de mes-
ses , et après une neuvaine à la Vierge, et vous le savez,
mon bon monsieur, enfant de neuvaine , enfant de peine.
Un jour donc, dans une promenade sur mer que Suzanne
faisait avec sa mère , le bateau chavire , et tous ceux qui
étaient dedans tombent dans l'eau et disparaissent. On s'é-
lance àleur secours, mais sur sept personnes cinq périssent ,
et la mère de Suzanne est du nombre des victimes. Suzanne ,
elle , fut sauvée; on la retira des flots demi-morte . et lors-
que à force de soins on lui eut fait reprendre ses sens et
qu'elle voulut appeler sa mère, ce fut en vain! Sa langue
était paralysé*; la frayeur et la souffrance l'avaient rendue
muette.
28 REVOE DE PARIS.
Combien fut triste Penfanee de l'orpheline avec ce deuil
et cette infirmité! Tout avait changé pour elle, plus de mère,
plus d'amis; on ne regardait plus la petite fille avec sa robe
noire , ses joues pâles , ses yeux ternes , la petite fille qui he
répondait pas quand on lui parlait.
Et plus tard , comme pour lui rendre plus amer son mal-
heur, voilà qu'elle crût en beauté et en grâce. Sa jeunesse
n'en fut pas moins triste , retirée chez une vieille parente
qui l'avait recueillie par charité , jamais on ne la voyait avec
les jeunes filles de son âge. Sa seule joie était de venir ici.
Elle était pieuse. Les fêtes de l'Eglise étaient ses seules fêtes.
Elle attendait avec impatience nos jours solennels, Pâques
et ses chapelles de fleurs , Noël et sa messe de nuit , la Fête-
Dieu et les longues processions qui s'en vont par les rues
pavoisées , les hautes bannières , le genêts et les roses jetés
au vent , et les jeunes filles qui ont des ceintures neuves.
C'était son seul jour de parure à elle , avec sa robe blanche
et le long voile qu'elle brodait tout l'année pour ce jour-là ;
6on seul jour de promenade à travers la foule qui la regardait
passer, les yeux sur son livre , et seule silencieuse parmi ses
compagnes dont la voix faisait retentir les saints cantiques.
Souvent , dans ces solennités , elle entendait sur son passage
de doux complimens qui lui serraient le cœur. Aussi, le
lendemain, elle avaii toujours les yeux rouges, et ses prières
étaient plus longues. Enfin , la vieille parente qui l'avait
prise , étant morte cet hiver , Dieu ait son ame ! Suzanne
resta sans ressources. Elle allait, disait-on, se faire reli-
gieuse, et cela aurait fait, je vous assure, une bien douce
et sainte sœur de charité ! mais le Ciel en a décidé autre-
ment. Voici qu'il y a un mois , un ancien ami de la famille
vint ici pour régler des affaires. C'était un vieux général bien
riche, qui , la voyant malheureuse, abandonnée , et méri-
tant si bien un sort meilleur, lui a offert de l'épouser. Elle a
accepté.
Le récit de la bonne femme s'acheva en même temps que
la cérémonie. Avec leur étroite escorte et au milieu de ru-
meurs diverses, les deux époux sortirent de l'église, les
curieux se dispersèrent, et l'impression produite par le spec-
tacle de cette union se dissipa vite au vent frais de la nuit.
REVUE DE P*KIS. 29
Une heure après , la voiture qui avait amené les mariés à
l'église, les emportait sur la route de Paris.
A deux ans de là , nous retrouvons le général et sa femme
dans leur petit hôtel de la rue Chantereine : une charmante
méi=on parisienne , entre cour et jardin, pleine de luxe et
d'élégance , riante et ornée. C'était là que le général avait
conduit Suzanne aussitôt après leur mariage. Soldat depuis
les premières campagnes de la république , le général avait
désarmé le lendemain de Waterloo. Riche par hasard , et
toujours passionné pour l'empereur dont il avait été le ca-
marade, il avait acheté cet hôtel dans la rue et près de la
demeure qu'avait habitée le premier consul. Ce voisinage
consacrait le culte d'admiration , de souvenirs et de regrets
qu'il avait voué à Bonaparte.
Auprès de lui, vivait un vieux compagnon, soldat du Nil
et de la Loire, un de ces débris rares déjà aujourd'hui.
George , licencié , était tout simplement venu s'établir chez
son général , sans titre, sans fonctions, car le général n'avait
mis aucune condition à son hospitalité. Bientôt il avait pris
la haute main dans îe ménage et dans la fortune. Insouciant
et fatigué , le général s'estimait heureux d'avoir rencontré
cet actif et probe intendant qui, à force de fidélité et de
scrupules , faisait pour ses intérêts mieux que n'eût fait
l'homme d'affaires le plus expert. Et puis , c'était une bonne
compagnie que George, un imperturbable auditeur au coin
du feu l'hiver et l'été sous les marroniers du jardin. Ils vé-
curent ainsi neuf ans.
Lorsque George reçut d'Antibes une lettre où le général
lui disait : « Je me marie , » il ne le crut pas. Le général ,
vieux et impotent ,se marier ! c'était une dérision. Combien
de fois , dans leurs veillées, ne lui avait-il pas avoué qu'il
ne s'était jamais occupé de femmes , et que bien rarement,
dans sa plus verte jeunesse , il avait été sous-lieutenant sur
ce chapitre. Dans tout son répertoire d'anecdotes , de ré-
cits, de descriptions, il n'y avait ni une figure de jeune
fille , ni une aventure d'amour. Et c'était à cette heure qu'il
se ravisait ! Le soleil du Midi lui aurait donné ce mauvais
conseil , et il l'aurait suivi ! Allons donc ! George pensa que
le général avait voulu se jouer de lui et tenter sa crédulité.
10 3.
30 - REVUE DE PARIS.
Aussi serait-il difficile de peindre sa stupeur , au retour ,
lorsqu'il s'élança vers la chaise de poste, et qu'il vit dans
le fond de la voiture le générai et sa compagne. Le général
eut beau lui présenter Suzanne et lui demander son compli-
ment, George ne trouva pas un mot à dire. Seulement, en
la voyant si belle , il comprit la folie du vieillard; il l'ex-
cusa lorsque le général lui dit : — a Elle était pauvre , elle
est infirme . c'est une bonne action que j'ai voulu faire. *
Mais il n'en fut pas moins affligé d'abord en songeant que
tout allait changer dans cette maison, où il avait si douce-
ment vécu pendant de longues années.
Comme le prévoyait George , tout changea de face dans
la maison du général dès que Suzanne y fut entrée. Le petit
hôtel se fit pour elle luisant et décoré ; les appartemens , au-
trefois nus et en désarroi , prirent pour elle du vernis et du
lustre. Ce fut de son règne que data l'élégance de cette ha-
bitation , qui devint une des plus somptueuses de la Chaus-
sée-d'Antin,
Il en fut du maître comme du logis. Par exemple, depuis
la première semaine de son mariage, le général n'avait
pas touché à sa belle pipe orientale , garnie d'ambre et de
vermeil , qu'il avait reçue en présent d'un pacha , au Caire ,
autrefois. Il laissait son tabac du Levant , blond et parfumé ,
se dessécher dans ces belles blagues de soie et de perles
qu'il suspendait jadis à sa boutonnière , le matin , lorsqu'il
fumait en se promenant au soleil dans le jardin , marchant
au hasard dans les plates-bandes et brisant les jacynthes
ïOiis son pas nonchalant. Le jardinier maintenant cultivait
en paix ses fleurs , qui ne périssaient plus qu'en bouquet à
la ceinture de Suzanne ou en pyramides devant les glaces
du salon ; et les pipes étaient allées rejoindre les vieilles
armes , les épauleites noircies , les uniformes troués , à l'ar-
senal , comme ils disaient avec George, et il en était d'elles
comme des vieilles épées rouillées , ce n'était plus qu'un
souvenir. Il avait suffi d'un signe de Suzanne pour le faire
renoncer à cette ancienne et chère récréation , et cela sans
éclat, sans ostentation , sans faire sonner le sacrifice. Aux
observations de George , il répondit simplement : « Elle
n'aime pas l'odeur de la pipe. »
REVUE DE PARIS. §1
Tontes ses douces habitudes du camp, il les dépouilla
ainsi une à une, sans murmure , sans effort, se pliant à de
nouvelles choses comme un enfant qui change de tuteur. Il
avait oublié les refrains du bivouac; il ne racontait plus à
George les combats où George avait assisté à ses côtés. Tout
s'était refait en lui, mœurs, langage, caractère. Autrefois il
était d'une humeur inégale . brusque , inquiet , violent. Il
avait des jours pleins de colère , les jours où l'atmosphère
pesait sur ses vieilles blessures , qui toutes avaient un nom
de bataille. En ce temps-là, le matin , lorsque George ouvrait
sa fenêtre , et voyait ou tomber la pluie ou souffler le vent ,
il disait en hochant la tête, a La journée sera rude, c'est
mauvaistemps pour Leipsick ! « Ou bien : ^ Dresde nous coû-
tera quelques porcelaines aujourd1hui! • Mais maintenant ,
ventou grêle, neige ou tempête, le général était tous les jours
gai , affable et souriant.
Lui qui n'aimait pas le monde, qui l'ignorait, qui, façonné
à une dure école , s'était toujours révolté aux formes satinées
et menteuses de la société parisienne, s'était soumis à cette
gêne; il s'était fait habitué de brillans salons, pilier de soirées,
dilettante. Il se serait fait danseur , malgré sa jambe malade,
si sa femme avait voulu !
Lui qui ne s'amusait qu'au Cirque-Olympique ou aux Va
riétés, passait maintenant des soirées entières àl'Opéra-Ita-
lien, sans fermer l'œil.
Lui qui avait si grand besoin de repos, qui était si casa-
nier, sià l'aise dans son fauteuil, était tout le jour par voies et
chemins, au bois, aux Tuileries, toutelanuit par fêtes et bals et
concerts , car il aimait à accompagner sa femme , à la pro-
duire; il était bien avec elle, heureux et fier d'elle! Et George,
qui s'était si fort étonné d'abord de ce mariage et de cette
métamorphose . avait fini par céder à la même pente ; son
âpre écorce s'était amollie; il était devenu bientôt le zélé ser-
viteur , l'esclave dévoué de cette femme qu'il avait vue venir
avec tant de répugnance !
Et vraiment c'était merveille que cette attraction et cet
empire exercés par Suzanne. On l'aurait compris d'une
femme bonne et douce, qui eût pansé les blessures de ces deux
vieux soldats, qui les eût attendris et consolés; mais loin de là,
32 REVUE DE PARIS.
carSuzanneavailcbangé aussi dans le mariage; ce n'était plus
la pauvre fille modeste et mélancolique, oubliant son mal-
heur dans les travaux du ménage , et ne s'en souvenant aux
rares jours de fêles, que pour verser le lendemain quelques
larmes de plus. La fortune avait relevé cette douleur si hum-
ble dans la médiocrité. Cette pauvre Suzanne, dont l'enfance
avait passé si obscure, si close , s'était vite épanouie au so-
leil du monde, elle avait vite mûri de corps et d'ame. Qui
l'eût vue une fois à l'église , le soir, faisant un signe de tête
au prêtre qui la mariait, et puis l'eût revue un an et demi
après dans son salon de Paris , ne l'aurait guère bien recon-
nue peut-être. Elle avait grandi , elle s'était développée de
taille et de visage ; ses traits avaient pris une expression
forte et fière , ses yeux bleus avaient perdu ce regard plein
d'une grâce rêveuse qui les rendait si charmans , leur teinte
avait bruni j ses sourcils se dessinaient plus vivement; la
touchante jeune fille avait disparu : ce n'était plus aujour-
d'hui qu'une femme admirablement belle.
Son caractère avait changé de même. Elle était devenue
capricieuse , bizarre, emportée , exigeante ; elle avait pris
une humeur commune à bien des femmes , mais avec moins
d'enveloppe que chez les autres. Ses vivacités étaient sans
frein, ses vouloirs sans accommodement ; elle ne regardait
à rien et ne ménageait personne : mais on l'aimait comme
cela. Son infirmité couvrait tous ses défauts d'une excuse
attendrissante ; on la plaignait de ses torts, on ne s'en croyait
tenu qu'à plus de soins et d'égards: de sorte que ce n'était
pas la jeune femme qui veillait sur son époux souffrant , ce
n'était pas elle qui soutenait ce pas débile et cette vieillesse
mutilée , mais lui , au contraire , qui prêtait à cette jeunesse
affligée ses consolations et son appui. Il avait pour elle de
touchantes attentions , d'ingénieuses tendresses ; pour elle il
épuisait cet art des petits soins que les vieillards possèdent
si bien, qu'ils possèdent seuls, et c'était à serrer le cœur sou-
vent que l'indifférence et la froideur dont Suzanne payait Ces
marques d'une délicatesollicitude. L'amour du général pour sa
femme était tout de bienveillance et d'orgueil , une affection
de père autant que d'époux, une tendresse à part, qui n'a rien
à demander pour soi et tout à donner , qui ne veut rien en
REVUE DE PARIS.
33
retour, désintéressée , satisfaite , si un sourire accueille ses
soins. Lorsque le soir , dans le petit salon qui séparait leurs
deux appartenons , il la quittait pour la nuit , le bon vieil-
lard se croyait payé de sa journée toute de prévenances et
de fatigues pour elle , si elle avait appuyé le front sous son
baiser , si elle lui avait pris et serré la main, si elle lu1
avait dit avec son langage qu'il comprenait si bien : a Je
suis contente de la soirée que vous m'avez donnée; la musi-
que du concert m'a touchée, la danse du bal m'a mise en
joie, l'acteur du drame m'a émue. Merci ! »
Ce langage il avait mis à l'apprendre une incroyable in-
telligence , et , à force de travail , de persévérance et d'a-
mour , il était parvenu à le deviner tout entier. Il saisissait
à merveille ses nuances les plus délicates , sondait ses plus
profonds mystères , interprétait ses plus hardies expressions
etsespluslarges ellipses. Son instinct de pitié et de tendresse
lui avait révélé toute cette parole admirable d'une femme
qui ne traduit pas sa pensée par des sons vulgaires , mais
qui vous parle avec tout son être , avec toute sa beauté ; qui
vous parle du geste et du regard , avec le sourire de ses lè-
vres et la flamme de ses yeux; qui pose devant vous: qui
met en jeu sa grâce et sa passion ; qui se fait un verbe de
tous ses traits, de toutes ses formes ; qui a des mots dans
les prunelles, dans les bras, dansla taille^qui metsa pensée en
relief et vous la donne à voir et à toucher. Admirable discours,
ciselé, pittoresque, silencieux, plein de drame, de peinture et
de fascination ! Le général s'était rais en rapport parfait avec
cet idiome; il avait trouvé le secret de ses accidens, de ses sym-
boles, de ses aventures, et Suzanne lui savait plusgré de cette
intelligence que de tout autre chose, plus que de celte vie de
fêtequ'illuifaisaitjdecette richesse qu'il lui avait donnée, de
cet hôtel somptueux où il l'avait placée, de ces gens et de ces
carrosses mis à ses ordres, de ces parures, de ces dons sans
cesse renouvelés, et de cette délicieuse maison des bois, à Meu-
don, où elle pouvait passer l'été et l'automne, si bon lui semblait.
Par contre-coup, elle en voulait fort à ceux qui ne com-
prenaient pas ses signes à première vue , et qui , comme
George quelquefois, la regardaient faire d'un air hébété, sou-
riant à ses gestes rapides et haussant niaisement les épaules.
84 REVUE DE PARIS.
Pour ceux-là c'étaient des colères et des haines. Ce qui lui
répugnait surtout , c'était d'écrire son discours. Partout ,
chez elle , sur tous ses meubles , se trouvaient des albums
ouverts, des crayons, des tablettes; mais elle ne s'en ser-
vait qu'à contre-cœur et en désespoir , et maintes fois , dans
ses mauvais momens , il lui arriva de briser tout cet attirail
qui était là comme l'enseigne de sa misère. Ces moyens la
révoltaient, parce qu'il y avait en eux quelque chose de
faux , d'étranger à elle , d'emprunté ; c'était un secours , une
béquille dont elle avait honte.
Riche et baronne, Suzanne était bien plus à plaindre que pau-
vre et obscure fille. La fortune lui avait mesuré tout son mal-
heur,et semblait ne lui avoir donné le reste que pour lui pouvoir
dire: «Il te manque cela! j> Aussi souffrait-elle. Son infirmité
lui gâtait tout, empoisonnait sa joie, effaçait sa beauté, arrêtait
les hommages, mettait la pitié là où seraient venus l'admi-
ration et l'amour. Pour une femme si vaniteuse et si vive ,
d'une si grande et violente imagination , c'étaient chaque
jour des mécomptes , des avanies à endurer, des insultes
qui lui poignaient l'ame. Tout cela fit qu'elle tomba bientôt
dans un grand abattement qui dégénéra en une maladie de
langueur. Le général était au désespoir ; il consulta les plus
célèbres médecins . il promit la moitié de sa fortune à celui
qui ferait la cure : mais il n'y avait pas de remède.
— Cette pauvre petite femme ! disait George les larmes aux
yeux, elle en mourra! C'est clair, une femme, il faut que
ça parle pour vivre ! Les médecins sont des ignorans , car
je suis bien sûr qu'elle pourrait en rappeler. Si c'était de
naissance , je ne dis pas ; mais c'est un accident qui lui a noué
la langue, et le nœud doit pouvoir se défaire. Nous avions un
lieutenant qu'un coup de canon avait rendu sourd, et à qui une
blessure à la tête rendit l'ouïe.'Ce n'est pas un tel remède que je
proposerais pour madame; mais il me semble que lesmédecins,
dans leurs rubriques, pourraient lui trouver un équivalent.
Cependant les plus notables praticiens de Paris et de Mont-
pellier avaient été vainement consultés; quelques-uns avaient
tenté sans fruit un traitement ou une opération , et il n'y
avait plus aucun secours à espérer de leur art* lorsque ar-
riva à Paris un prince allemand qui , voyageant pour sa
REVUE DE PARIS. 85
santé , était escorté de son docteur. Ce docteur avait une im-
mense réputation, il était correspondant de toutes les aca-
démies, traduit en toutes les langues, et beaucoup plus
célèbre que son noble patron , qui descendait en ligne dia-
gonale de l'empereur Conrad. L'arrivée de ce couple voya-
geur fit quelque bruit dans les journaux ; à l'Institut , où le
docteur eut les honneurs d'une séance ; à l'Opéra et dans les
sociétés les plus brillantes, où le prince se répandit fort, cu-
rieux d'étudier nos mœurs d'après nature. Les deux illustres
étrangers furent présentés dans un des salons de ce monde
étroit que fréquentait le général et sa femme. Le prince fut
trouvé très-aimable et le docteur très-savant; c'était dans
l'ordre , car à Paris on a une aveugle foi aux altesses et aux
réputations. Le prince était roux , massif et valsait comme
une toupie ; le docteur était grave, distrait et bavard. On
les choya.
Le prince remarqua Suzanne , le général remarqua le
docteur.
La Facultégermanique sera mieux inspirée que la nôtre ,
peut-être, pensa le général; c'est à voir.
Le lendemain il demanda une audience au docteur alle-
mand et se rendit chez lui avec Suzanne. En deux mots il
dit l'objet de sa visite. Le docteur aussitôt entama avec la
jeune femme une conversation admirablement mimée. Les
gestes de Suzanne furent très-dramatiques. Elle raconta
d'abord le malheur qui l'avait privée de la parole. Le doc-
teur la regardait dire avec un balancement de tète appro-
batif qui donna beaucoup d'espoir au général. Après diver-
ses questions délicates et compliquées qui firent rougir Su-
zanne plus d'une fois , le docteur l'examina attentivement ,
écouta tout ce que son gosier donnait de son, et ayant réflé-
chi quelques instans, il s'approcha du général et lui dit à
demi-voix :
— Mariez votre fille, monsieur, et j'en réponds.
Le général fit deux pas en arrière , et demeura pétrifié :
Suzanne, qui avait entendu, devint pâle comme une morte, et
le docteur prit un air effaré , s'apercevant qu'il avait fait une
bévue. Il y eut un long silence que le docteur allait rompre ,
lorsque le généra! , craignant qu'il ne répétât le mot fatal,
36 REVUE DE PARIS.
le saisit par le revers de son habit et l'entraîna à l'écart, lis
parlèrent pendant un grand moment dans une embrasure
de fenêtre, tournés vers la vitre. Puis le général emmena Su-
zanne qui s'était remise, et feignant la plus complète ignoran-
ce, lui demandait quel avait été le résultat de la conférence ,
ce que pensait le docteur, et s'il avai t prescrit quelque chose?
— Rien , répondit le général avec un soupir.
Elle se mordit la lèvre jusqu'au sang , et mit la tête hors
de la portière de la voiture pour prendre l'air.
Rentrée chez elle, Suzanne s'enferma dans sa chambre,
et y passa trois heures à méditer le mot du docteur. Ce mot
lui ouvraitun monde nouveau. Sans doute il n'eût été qu'une
énigme pour la jeune fille d'autrefois , naïve et ne voyant
dans le mariage qu'une pieuse cérémonie d'église et une
utile adoption ; mais il fut vite compris par la femme de
vingt ans , vive et puissante , dont l'intelligence s'était déve-
loppée à un long silence et à un recueillement forcé. Depuis
long-temps déjà, son froid et paternel mariage était un mys-
tère qui lui pesait et qu'elle se prenait souvent à vouloir pé-
nétrer. Le voile était déchiré maintenant et le jour arrivait
de toute part. Tant que son union avec un vieillard n'avait
blessé que des désirs indécis et une vague curiosité , elle
avait pris son mal en patience, et, comme tant d'autres,
elle serait morte peut-être dans son ignorance chaste et ré-
signée ; mais lorsque le docteur eut prononcé cet arrêt :
* Mariez-la et j'en réponds , » il y eut deux révoltes en elle,
parce qu'elle vit deux dommages dans cette union. C'était
une double atteinte à ses droits, à sa dignité à sa condi-
tion; c'était une trahison, un joug qui l'obligeait à vivre in-
complète , demi-femme , portant un faux titre; un affreux
contrat qui la condamnait à rester infirme.
Ce mot fatal: a Mariez-la, » avait frappé à la fois la tête et
le cœur, portant partout le trouble et la lumière. Ce mot était
toujours là présent à sa pensée, bruissant à son oreille, posant
devant ses yeux. Dans la veille et dans le sommeil, ce mot lui
venait, tantôt grave, tantôt moqueur, prenant quelquefois,
pour lui apparaître, une forme pleine de poésie et de vanité.
Dès lors la maladie de langueur où elle était tombée se
changea en une fièvre ardente. Cette fleur sans rosée et 6ans
REVUE DE PARIS. 3?
sokil . si flétrie et si penchée , se releva tout-à-coup et se
raviva; car son mal n'était plus incurable ; elle n'était pas
frappée à jamais et sans recours ; le sens n'était pas éteint
en elle, mais engourdi; la parole n'était pas morte. »
en léthargie seulement. Oh ! combien cette pensée jetait son
imagination dans un affreux tourment ! Qu'avait-elle donc
fait pour une si étrange et fatale destinée ! Deux fois victi: e
du sort , la nature et le hasard l'avaient deux fois frappée :
dans le mal et dans le remède. Si ce vieillard n'était pas ve-
nu, si , demeurée misérable et n'ayant pas de quoi payer la
dot d'un couvent, elle avait fait un mariage obscur , épousé
un pauvre et jeune ouvrier qui l'eût prise pour en faire sa
ménagère , elle aurait dans cet bymen recouvré la parole !
Voilà donc ce que lui coûtaient son rang et sa richesse! Il
faut attendremaintenant, compter les jours d'un vieil époux,
et calculer ce que l'âge et les fatigues peuvent lui laisser en-
core de vie. Mais qui sait si, lorsqu'elle deviendra veuve .
toute harmoniene sera pas détruite, toute sympathie éteinte
entre ses organes, de façon à rendre impossible l'œuvre de
délivrance ?
C'étaient là des réflexions qui dévoraient ses jours et ses
nuits, qui lui fatiguaient la tête jusqu'au vertige , et tour-
naient à lui ôter la raison d'abord , et puis la vie.
Il y avait des momens où elle pleurait et se mordait les
poings; où, les mains sur les hanches, le cou tendu et les
veines gonflées , elle s'efforçait d'articuler un mot . jusqu'à
ce qu'elle tombât sur le tapis , épuisée. Et alors, exaltée par
ces impuissans efforts . Dieu sait ce qui fermentait en elle
d'incohérens projets , d'horribles desseins , et quel chemin
faisait son esprit dans ce monde inconnu qui avait pour elle
de si belles promesses! Que de terribles combats ! que de
résolutions arrêtées et puis perdues! Combien de fois n'ar-
rangea-t-elle pas son roman , qu'elle abandonna au premier
chapitre , effrayée de l'intrigue et du dénoûment ! Cette lutte
fil son temps. Mais toutes les hésitations de la jeune femme .
ses scrupules , ses terreurs et ses préjugés ne pouvaient tenir
contre les actives sollicitations qui sans cesse lui montraient
quel terme il y avait à tant de désespoir . quelle issue à tant
de souffrance?.
10 4
88 REVUE DE PARIS.
Le général était allé à Meaux pour un procès. Après une
journée pleine d'agitations, Suzanne prit son parti, un
parti violent et décisif. C'était au plus fort du carnaval , un
lundi. L'année d'avant, pour satisfaire une excusable curio-
sité , son mari l'avait conduite au bal de l'Opéra. Le bal de
l'Opéra lui revint. Elle veilla tout le soir , au coin du feu ,
avec un ouvrage de tapisserie sous les doigs ; mais sa tête
était ailleurs. A minuit elle prit son domino , son masque ,
toute sa folle parure ; elle mit une fleur à sa ceinture , et sor-
tit à la dérobée.
Dix minutes après elle était dans le foyer de l'Opéra. La
voilà qui entre dans la foule, traverse les flots des prome-
neurs , et va s'asseoir à l'écart , comme celles qui attendent.
Si son beau visage était invisible , tout le reste de sa beauté
éclatait sous son déguisement. Sa taille s'élançait fine et
souple dans son corsage de satin , ses épaules éblouissaient
sous les mailles de sa mantille noire , ses cheveux s'échap-
paient à boucles épaisses de son étroit chaperon , et son pied
sortait mince et élégant de sa jupe écourtée. Ainsi vêtue ,
ainsi posée , assise et immobile , elle ne pouvait manquer de
captiver bien des regards et des admirations.
Beaucoup passèrent pourtant devant elle sans s'arrêter ;
car vous savez le bal de l'Opéra , cette fête toute noire , cette
lente promenade sous les lustres , ce mystère sans grâce et
sans intrigue , ces femmes qu'aucun n'ignore, et ces dialo-
gues décolorés qui vous mènent à un souper chez Riche , ou
à quelque chose de moins ; voilà tout ce qui nous reste de fo-
lie à nous peuple sérieux et libre. En nous armant pour nos
graves combats de principes , nous avons jeté tout notre
joyeux bagage , notre chanson, notre grelot, notre masque,
notre débauche légère et spirituelle. Seulement nous avons
gardélebaldel'Opéra commeune vaine cérémonie qui survit
à des mœurs éteintes , comme un service de souvenir et d'ex-
piation en l'honneur de nos joies perdues. Ace bal , qui. jugé
sur l'enseigne , semblerait un vaste laboratoire d'aventures,
aucun ne cherche aventure. On va et vient, on se croise, on
se lance quelques paroles d'abordage, on brûle quelques
amorces , on se prend et puis on se quitte, et quand on n'a
pas là un de ces rendez-vous de forme qu'on eût tout aussi
REVUE DE PARIS.
39
bien pu se donner chez soi , on se résigne à s'en aller comme
on est venu , sauf toute l'accablante lassitude de la veillée et
de l'ennui Mais espérer une rencontre , compter sur le ha-
sard d'une bonne fortune , serait une niaise ignorance ou un
ridicule provincialisme. Aussi beaucoup passèrent devant
Suzanne sans s'arrêter.
Jusqu'à ce qu'enfin , sans se douter assurément de ce qu:il
y avait d'étrange, d'inattendu et de poétique dans cette
femme, trois jeunes gens remarquèrent sa solitude et sa
grâce , et tous trois . bras dessus , bras dessous , firent halte
devant elle.
— Admire, Léopold , dit l'un d'eux, quel joli pied et
quelle élégante taille ! Sans doute, beau masque , il n'était
pas besoin de celte fleur rouge à votre ceinture pour qu'il
vous reconnût entre toutes , l'heureux mortel assez imperti-
nent pour vous laisser venir la première au rendez-vous et
s'y faire attendre.
Suzanne leva la tète et les regarda tous les trois.
— Ne vous ennuyez-vous pas ainsi seule et assise, dit
Léopold, et ne vous plairait-il pas de faire un tour de pro-
menade.
Suzanne fit signe que non.
— Vous avez tort, reprit Gustave , celui qui avait parlé le
premier; et l'un et l'autre s'assirent à côté d'elle , chacun
d'un côté , sans façon , lui disant :
— Puisque vous ne voulez pas vous promener avec nous ,
nous nous reposerons avec vous , beau masque , car vous
nous intriguez fort.
— Et nous voulons vous reconnaître, ajouta Léopold ,
nous qui connaissons toutes les jolies femmes de Paris.
Cela dit , ils s'emparèrent chacun d'une de ses mains ,
familièrement, et elle les laissa faire, ne s'en apercevant
pas, tant elle était attentive àcontempler celui des trois qui
était resté debout devant elle et n'avait pas parlé.
Un jeune homme de vingt-trois ans environ , d'une figure
charmante, frêle et blond,qui regardait ailleurs, distraitement.
L'examen achevé, Suzanne se décida ; elle dégagea ses
deux mains, se leva brusquement , et passa son bras sous
celui du jeune homme.
40 REVUE DE PARIS.
— Tiens , s'écrièrent à la fois Léopold et Gustave, c'est
Edouard qu'elle prend ! Elle était là pour lui et il nous lais-
sait perdre nos frais , le bon apôtre ! Cela est mal , Edouard.
Mais dites-nous du moins qui elle est , et comment , et de-
puis quand, car nous ne vous savions pas celte conquête.
Suzanne lui sauva l'embarras d'une réponse en l'entraî-
nant dans la foule où ils se perdirent tous deux. Quand
Edouard fut revenu de sa première surprise :
— Que je suis heureux, dit-il, de cette préférence ! Me
connaissez-vous donc mon joli masque , ou bien m'avez-
vous pris par hasard ou en pis aller ? Je ne sais, mais assuré-
ment, j'ai beau chercher, je ne connais aucune femme de
votre taille , de votre air , de vos cheveux et de votre pied.
Et à son tour il examinait la jeune femme, dont le bras
tremblait sous le sien. Il admirait sa bonne raine , sa tour-
nure gracieuse, son cou blanc , ses yeux qui étincelaient à
travers d'étroites échancrures , et le bas de son visage
qu'on entrevoyait lorsque la barbe du masque venait à vol-
tiger. Sa vanité se trouvait heureuse de cette femme qu'on
lui enviait. Cependant , après un quart d'heure d'incroyables
efforts à chercher qui elle pouvait être , et à la questionner,
Edouard, surpris de ne pas avoir obtenu uneseule réponse ,
lui demanda si elle avait peur d'être reconnue à sa voix. Su-
zanne fit un signe de tête affirmatif.
— Tous ne direz donc pas un mot? Mais c'est désespé-
rant ! £n vérité vous pourriez parler sans crainte , belle
dame; je suis peu musicien, j'ai l'oreille inintelligente.
D'ailleurs n'est-il pasaussifacile de déguiser sa voix que son
visage? Essayez. Ou bien parlez-moi italien ou anglais , si
vous savez ; la prononciation déroute. Vraiment il n'y a
qu'une femme que je reconnaîtrais à la voix, je crois, c'est
la marquise; et vous n'êtes pas la marquise, qui a les che-
veux noirs et trente-deux ans.
Edouard lui dit tout cela, et bien d'autres choses encore ,
e«r ils ne se quittèrent pas et se promenèrent ensemble une
bonne partie de la nuit. Enfio Edouard , fort épris , fort in-
trigué , fort pressant , fit observer à son inconnue que la
salle se dégarnissait , et lui demanda si elle ne voulait pas
aussi se retirer. Suzanne y consentit.
REVUE DE PAPvlS. 41
Sous le péristyle , Edouard lui dit :
— Nous allons souper , n'est-ce pas ?
Suzanne refusa.
— Alors où voulez-vous donc aller?
Après un instant de réflexion , Suzanne prit son éventail
dans les plis de son mouchoir. C'était un de ces éventails
de bal où l'on écrit ses danseurs ; elle écrivit :
« Chez vous. »
L'action de Suzanne ne doit point être mesurée au pré-
jugé vulgaire. Ce n'était point dans une intrigue qu'elle en-
trait ainsi d'une façon si emportée. Le vice n'eût pas été si
hardi du premier coup. Le cœur, la tète ou les sens n'é-
taient pour rien dans sa démarche folle , et la morale la plus
austère ne saurait sans injustice et sans erreur en être
offensée. Placée hors du droit de la nature, Suzanne était
aussi, et par cela même, placée en dehors des lois de la
société. Ce n'était pas sa chasteté , c'était sa raison qui suc-
combait. Devant Dieu et devant les^hommes elle ne méri-
tait que pitié et miséricorde.
Quand la porte se fut refermée sur eux deux, et qu'ils se
trouvèrent au milieu du pittoresque désordre qu'une toilette
de bal sème dans une chambre de jeune homme , Edouard
joyeux jeta son claque sur un fauteuil, passa la main dans
ses cheveux, se retourna vers elle, et d'un ton dégagé lui dit :
— Plus de mystère maintenant. Otez donc votre masque.
Elle était debout , immobile comme un fantôme noir et
luisant. Lui vint à elle doucement, intimidé presque de sa
contenance , et aussi curieux au moins qu'amoureux. Il l'at-
tira vers lui nonchalamment , et comme elle n'avait pas
quitté son masque , par une manœuvre habile et prompte il
en cassa les cordons. Cela se passait devant la cheminée ,
entre deux glaces qui répétaient la scène, et près des flam-
beaux qui éclairèrent le visage de Suzanne quand son mas-
que tomba à ses pieds. L'admiration d'Edouard fut si grande
que ses deux bras, qui enlaçaient la taille de Suzanne, se
dénouèrent involontairement. Elle était si belle et si impo-
sante dans son émotion que l'entreprenant jeune homme
demeura saisi d'étonnement et de respect. 11 vit bien que ce
n'était point là une de ces femmes banales qui se livrent in-
10 4.
42
REVUE DE PARIS.
trépidement aux chances du bal masqué , mais une bonne et
singulière fortune donl le sens lui échappait ; et il pensa que
c'était peut-être une conquête tout entière à faire encore,
cette femme qui était venue à lui et chez lui d'elle-même.
Aussi se rapprocha-t-il d'elle avec discrétion ; il lui prit la
main et la fit asseoir ; puis il se plaça gracieusement à ses
pieds, lui disant tout ce qu'il savait de douces et persuasives
paroles , lui récitant toute la poétique qu'il avait apprise et
qui lui avait si souvent réussi ; mais Suzanne restait pensive ,
sombre, et le repoussait toujours. Enfin, lorsqu'il fut au
bout de son éloquence :
— Maintenant que j'ai vu votre visage, vous ne devez
plus , lui dit-il , craindre de me laisser entendre votre voix !
Ces paroles tirèrent Suzanne de sa rêverie, elle tres-
saillit , son teint s'anima et ses yeux brillèrent. Edouard ne
se doutait guère combien ce qu'il avait dit là était puissant
et au-delà de toute séduction. Après avoir vainement attendu
une réponse, il ajouta avec un ton d'impatiente prière :
— Eh bien ! êtes-vous donc muette ?
Suzanne se dressa par un mouvement convulsif. Ce mot
de hasard était plus qu'une séduction c'était un viol.
Edouard n'eut plus de reproches à faire , ni de prières.
Rien au monde, ni parole , ni musique, ni poésie ne sau-
rait exprimer le premier cri qui s'échappa de la poitrine de
Suzanne , cri d'enfant et de femme à la fois, où vibrèrent
toutes les cordes d'une gamme sublime. Et puis elle s'ar-
racha des bras d'Edouard pour se jeter à genoux. Sa pre-
mière parole fut à Dieu, le nom de son amant vint ensuite
dans ses actions de grâces. Et c'était un tableau curieux,
vraiment, cette jeune femme agenouillée dans son domino
de bal , pâle . les cheveux épars , et devant elle ce jeune
homme qui la regardait avec une indicible surprise, ne
comprenant ni cette fervente prière au ciel , ni cette re-
connaissance pour lui; écoutant avec stupeur ces flots de
paroles bizarres et mystiques, entrecoupées de sanglots et
de rires , et ne concevant rien à cette étrange mêlée d'ac-
tions et de sentimens si divers, à ces phrases inachevées,
incohérentes , pressées , à cette confuse expression de piété ,
de joie et d'amour. Et comment aurait-il compris tout cela ,
REVUE DE PARIS.
43
le bon jeune homme ? Mettez-vous donc à sa place ? Croire
à une toute simple bonne fortune ; amener chez soi , la
nuit . une femme qu'on a prise au bal masqué , et . à travers
ce vulgaire roman , arriver tout-à-coup à ce drame , à celte
poésie , à cette femme si belle et si inconnue . qui se pros-
terne , pleure et adore ; trouver sous le masque de l'Opéra
cet amour vierge et cette passion fougueuse, cette femme
qui s'abandonne et qui résiste, qui se livre et se met à ge-
noux pour prier et vous remercier avec de délirantes pa-
roles. C'était là un grand mécompte assurément ; il pensa
qu'elle était folle , et eut presque peur d'elle : aussi fit-il peu
d'effort pour la retenir quand elle le quitta.
Le jourétait venu et le soleil entrait de toutes parts dans
la chambre de Suzanne. Suzanne était assise dans une cau-
seuse ; sur le parquet, devant elle, gisaient son masque et
son domino ; une bougie brûlait encore sur un guéridon.
Il était midi , et depuis de longues heures Suzanne était là ,
plongée dans une profonde et enivrante rêverie , dont elle
sortait parfois pour se livrer à des élans de joie folle. Elle
rêvait à sa belle nuit, à ses deux bonheurs. Un seul de ces
bonheurs l'eût tuée peut-être ; à deux ils se prêtèrent as-
sistance, et chacun l'aida à supporter l'autre. Dans toutes
ces pensées où son ame rouiait, il ne se rencontra aucun
remords de ce qu'elle avait fait, aucun regret . aucun ef-
froi ; car ce n'était là ni un crime, ni une débauche, ni
une faiblesse. C'était une inévitable extrémité où le sort
l'avait jetée de vive force, et d'où elle était sortie triom-
phante et radieuse. Sa félicité faisait la paix de sa conscien-
ce. Le monde peut-être aurait été assez inique pour juger
son action avec sa rigueur convenue ; mais le plus profond
mystère la sauvera de ce blâme injuste , elle se contiendra
dans son silence habituel quelques jours encore . pendant
lesquels elle arrangera un coup de théâtre, une violente
émotion ou un traitement nouveau. Ce sera une comédie à
jouer ou un drame ; mais . dans tous les cas . son rôle sera
facile à créer et à produire , car le général est seul à trom-
per, et c'est un homme bon et crédule dont la joie ne peut
manquer d'être aveugle au dénoûment.
Elle fut tirée de ces réflexions par un bruit de voix dans.
REVUE DE PARIS.
l'antichambre. Suzanne aussitôt poussa du pied dans un coin
ses reliques de bal , souffla sur la bougie , se composa à la
hâte un maintien paisible , et posa gracieusement un doigt
sur ses lèvres qui souriaient, comme pour se dire : Tai-
sons-nous ! Il était si doux de faire une courte dissimulation
de ce qui la veille semblait une éternelle infirmité ! La fem-
me de chambre , entr'ouvrant la porte, annonça la comtes-
se de V Suzanne fit un signe d'admission. Mme de V.....
était la femme que le monde appelait la meilleure amie de
Suzanne , ce qui ne signifiait pas grand'chose , car ce que
le- femmes nomment amitié entre elles, n'est pas un sen-
timent , c'est un filon de tendresse égaré et sans parfum ; ou
bien , c'est une contenance seulement , c'est l'éventail der-
rière lequel elles cachent leur regard et leur sourire , c'est
le blindage de leurs batteries. Mme de V s'était liée avec
Suzanne peut-être à cause de son infirmité. C'était une amie
si commode celle à qui l'on pouvait parler sans cesse, sans
interruption, et même pendant qu'elle vous répondait!
Dans tous les cas , s'il avait tenu à elle que la langue de son
amie fût déliée, et qu'elle eût pu voter à bulletin secret, pa-
riez à coup sûr qu'elle aurait mis une boule noire au scru-
tin. Ces amitiés sont ainsi faites. N'y cherchez n'y désin-
téressement , ni confiance entière , ni dévouement ; les fem-
mes mettent ailleurs ce qu'elles ont de bon. M',!e de V
était donc tout simplement la femme que Suzanne voyait le
plus souvent et le mieux : c'était chez elle que le général
avait rencontré le docteur allemand. En entrant , Mme de
V avait l'air mystérieux et embarrassé j elle prit avec
effusion les mains de son amie et les pressa contre le cor-
sage de sa robe ; elle l'embrassa deux fois, elle la regarda
d'un air attristé , levant parfois les yeux au plafond avec de
petits soupirs , tout cela mêlé de paroles discrètes , qui bien-
tôt devinrent des mots à double sens, puis, se dépouillant
peu à peu de leur voile , exprimèrent clairement que la con-
sultation était connue , et qu'on savait l'ordonnance. Les
femmes ont l'art de tout apprendre et de tout dire.
Suzanne demeura anéantie; elle n'eut la force ni de ré-
pondre , ni d'entendre ce qu'une charitable amitié lui pro-
digua de consolations et de conseils.
KKVUE DE PARIS. 45
Le lendemain , le général étant de retour fut informé
aussi de l'indiscrétion du docteur. Quelques mots, qui échap-
pèrent à son dépit et à sa colère, apprirent à Suzanne que
cet épisode formait le sujet de tous les entretiens ; c'était
l'histoire à la mode des salons de Paris ; on la racontait
toute brodée de piquans détails. Rien ne manquait à la pu-
blicité.
Dès lors Suzanne dut renoncer à toute pensée de jouir en
face du monde du bienfait de sa délivrance. Le monde en
savait trop pour être trompé ; il fallait donc choisir , lui pa-
raître infirme ou déshonorée , garder sa pitié ou accepter
son mépris. Suzanne n'eut pas courage une seconde fois.
Elle s'aperçut bien vite de la maligne surveillance qui l'en-
vironnait ; elle vit autour d'elle mille curieux qui prêtaient
l'oreille , épiaient un mot comme une confession et s'impa-
tientaient de ce qu'un si beau scandale restait incomplet.
Combien ne prit-elle pas en haine cette société où le vice vul-
gaire levait le front, honoré et flatté, tandis que sa chute à elle,
que tant d'excuses devaient protéger , était attendue comme
un spectacle plaisant où chacun pourrait pointer son mot et
planter son quolibet. Certes, elle était bien trop fière pour
donner à ces gens-là sa renommée à déchirer ! Elle se raidit
dans son héroïque résignation , et , le sacrifice dût-il lui
coûter la vie, elle résolut de l'accomplir. Que de force et
de grandeur d'arae ne lui fallut-il pas pour persévérer! Au-
trefois, du moins, ses amers regrets étaient colorés par un
rayon d'espoir ; maintenant sa détresse était sans issue ,
sans retour , ni avenir meilleur. Cette parole si désirée, il
fallait qu'elle mit autant de soins à la dissimuler , qu'elle
avait consacré de larmes à la pleurer autrefois. C'était un
trésor volé qu'elle devait cacher, une parure faite pour elle
seule , et qu'il fallait dépouiller devant les autres , pour
s'exposer, pauvre et nue, à la commisération. Son tourment
de toutes les heures maintenant était de retenir captive
cette parole ardente, avide d'air, folle de liberté , cette
parole douce et suave qui coulait à ses lèvres , cette parole
violente et terrible qui la serrait à la gorge et voulait lui
briser les dents pour sortir ! Toute sa récréation, tout son
dédommagement était parfois de s'enfermer dans sa cham-
4D REVUE DE PARIS.
bre, seule, sous le verrou, et là elle parlait, elle se parlait,
elle parlait à ses meubles , à ses tableaux , au plafond et
au plancher; elle s'enivrait de ces sons, de cette admi-
rable musique , de sa puissance recouvrée ; elle parlait
à haute voix et à voix basse , elle bégayait , elle chantait,
elle essayait toutes les notes, toutes les souplesses de ce
flexible organe. Parfois aussi, elle sortait seule et à pied,
elle s'en allait dans des quartiers lointains où elle fût incon-
nue, entrant dans les magasins pour parler aux marchands;
elle aimait , dans la rue, à demander son chemin furtive-
ment 5 elle était ingénieuse à trouver de ces occasions. Mais
ces momens de liberté secrète étaient courts ; il lui fallait
toujours revenir chez elle , reprendre son entrave devant
son mari, devant ses gens, devant le monde ; il fallait cha-
que jour recommencer le supplice, s'étudier, se macérer ,
et frémir devant cette pensée qu'un mot échappé , le mot
le plus simple, le plus honnête, serait un flagrant délit
d'adultère !
Une seconde douleur lui porta le dernier coup. Son cou-
rage et sa résignation avaient été secourus et aidés long-
temps par une pensée consolatrice. Des deux bonheurs qui
lui étaient échus à la fois , si l'un était non-avenu et impos-
sible, l'autre lui demeurait. Son cœur, qui avait aussi parlé,
n'était pas forcé de se taire , lui. Des deux voix qui s'étaient
éveillées en elle , cette voix du cœur n'était pas condamnée
au silence ; et lorsque dans ses rêveries elle y songeait ou
qu'elle en parlait dans ses monologues , Suzanne sentait
que c'était la plus belle moitié de sa conquête qui lui était
restée. Alors elle ne se plaignait plus, elle ne souffrait plus.
Elle aimait Edouard , et dans cet amour elle trouvait tout,
résignation, foi , espérance ; mais , hélas! il était dit que
tout lui faillirait ! Ces deux bonheurs jumeaux étaient unis
par de trop intimes liens pour n'avoir pas une destinée
commune. Elle avait d'abord attendu avec confiance celui
en qui s'était réfugié tout ce qui la retenait à la vie ; puis ne
le voyant pas paraitre , ne le rencontrant nulle part , elle
se mit à le chercher sans guide et sans indice, car son image
et un simple nom de baptême étaient tout ce qu'elle avait
gardé de lui dans sa mémoire. Avec cela il n'y avait guère
REVUE DE PARIS.
47
à compter que sur le hasard. Elle chercha pourtant avec
persévérance et passion. S'ils avaient cherché tous deux,
sans doute se seraient-ils trouvés; mais elle chercha seule et
ce fut en vain. Quand cet espoir fut perdu, tout fut fini pour
Suzanne. Elle avait tout reporté à cet amour heureux ; à lui,
à Edouard, elle aurait tout confié , tout appris; avec lui elle
eût pu se créer une seconde existence , à côté de sa vie si-
lencieuse et contrainte en face du monde , se faire une vie
à part , à deux , pleine de charme et d epanchement; mais
seule, elle ne put résister à tant d'infortune ; sa vie s'épuisa
dans les regrets, les combats, les angoisses du danger, de
la peur et de la privation.
L'automne la trouva au lit de mort. Le désespoir du géné-
ral ne se saurait peindre lorsqu'il vit sa femme si rapide-
ment dépérir; lui et George s'épuisèrent en soins et en veil-
les; mais le mal allait toujours grand train . laissant à cha-
que heure sur sa victime une marque quine pouvait permet-
tre le doute à ceux qui l'aimaient. Un malin, le médecin qui
soignait Suzanne , après avoir long-temps examiné la mala-
de, retourna vers le général , les yeux baissés ; il lui prit la
main et la serra en silence avec un soupir qui voulait dire :
« C'en est fait , ce jour est le dernier ! » Le général com-
prit , et lorsque tout le monde se fut retiré , et qu'à côté du
lit de cette jeune femme qui allait mourir , il resta seul , lui
vieillard , qui lui survivait, sa douleur éclata. Il était à ge-
noux dans l'alcôve ; sa tête , flétrie et hachée de blessures et
dérides, était livide; à travers ses sanglots, sa voix rau-
que pouvait à peine sortir ; il se frappait la poitrine : il s'ac-
cusait. — Oh ! c'est moi . disait-il , moi qui cause ta mort ,
Suzanne ! Misérable que je suis , j'aurais pu te sauver ! Je
devais me tuer! C'était à moi de mourir , non à toi! Par-
donne-moi , pauvre victime , tu seras vengée . je ne te sur-
vivrai pas , je me punirai, je le jure !
Et lorsque le moment arriva , Suzanne se souleva avec
peine , pencha sa tête vers son époux, recueillant ses der-
nières forces pour verser une consolation dans cette ame
ulcérée , et sauver ce vieillard de son désespoir et de ses
pensées de suicide . elle lui dit :
— Adieu î
Eugène Guivot.
LE JOURNALISTE FRANCO-BELGE,
SIMPLE HISTOIRE DE CRITIQUE LITTERAIRE.
Chacun sait que les plus mauvais journaux de la Belgique
sont rédigés par des espèces d'hommes de lettres nés en
France , hommes d'ordinaire sans aveu comme sans style ,
qui s'en vont à l'étranger pour y trafiquer de leur mieux du
peu de fiel et de bile qu'on veut bien leur acheter pour tuer
le temps. On trouverait de ces traficans de calomnie et de
lâcheté sur toutes les places publiques de l'Europe. Il y en a
à Rome qui parlent au nom de la religion ; en Angleterre qui
parlent au nom de la liberté; en Allemagne qui travaillent
sous M. de Metternich ; en Belgique qui prêchent incessam-
ment la supériorité de la nation belge sur toutes les nations
de l'univers; il y en a même dans nos provinces , mais en
petit nombre, qui se cachent entre deux colis pour lancer
leur petite injure à propos d'un cheval à vendre, d'un chien
perdu ou d'une maison à louer. Or, tous ces gens de lettres
français, malheureux que l'envie déchire , n'ont pas d'autre
but, pas d'autre métier, pas d'autre bonheur, pas d'-autre
gloire, que d'aboyer incessamment et sans relâche contre
la littérature de leur temps. Qu'un homme d'esprit et de
cœur obtienne un succès à Paris, ce premier succès si difficile
à remporter, que personne ne donne et qu'on n'obtient que
par soi-même ; aussitôt voilà l'horrible meule qui de loin se
met à remplir l'air de ses clameurs. Pas une gloire nouvelle
n'échappe à ses tristes insultes. L'étranger qui paie ces mi-
KEVUE DE PARIS.
sérables s'amuse de leurs clameurs, et cela fait grande joie
en Angleterre , par exemple . quand on voit des écrivains
gagés. réfugiés de la France, venir, pour quelques aumônes,
insulter dans les journaux anglais tous ceux qui chez nous
parlent tout haut et se font entendre de la foule. Voilà com-
ment depuis tantôt deux ans . tout ce qui est à l'éiranger.
revue, journal, album pittoresque, furet littéraire , scorpion
dramatique ; tout ce qui écrit et dirige un journal, s'est atta-
ché à démontrer de mille manières que la littérature fran-
çaise du dix-neuvième siècle n'était qu'un amns d'impure-
tés, de souillures et de barbarismes. Ces misérables ont re-
présenté les gens de lettres français comme faisant trafic du
vice et de l'immoralité. Ils ont élé jusqu'à leur reprocher
leur fortune, c'est-à-dire, à celui-ci son cheval, à celui-là ses
beaux livres, à cet autre deux ou trois folles nuits d'ivresse;
car voilà tout ce qu'on peut dire des gens de lettres aujour-
d'hui, c'est qu'ils se sont refusés à porter le man'.eau crotté
de ce pauvre Colletet ! Cependant, au milieu de toutes ces
injures qu'elle n'entendait pas, qui ne venaient à elle que de
temps à autre, la littérature française poursuivait ses travaux
de chaque jour; car c'est là un des grands mérites de nos
hommes de lettres, le travail. Si leur vieest la vie de tout le
monde, c'est qu'ils sont occupés comme tout le monde. Il
n'y a que les écrivains franco-belges . ou franco-anglais, ou
franco-romains, en un mot tous les franco-européens libel-
listes-calomniateurs. qui puissent ne pas voir que personne
n'a rien à reprocher à d'honnêtes gens d'esprit qui alimen-
tent chaque jour le théâtre, la presse, la librairie, sans rien
demandera personne, et surtout sans rien devoir à person-
ne. Toujours est-il que voilà comment sont traités tous nos
jeunes écrivains à l'étranger. Il est impossible de se figurer
à quels excès de langage insolent ils sont exposés incessam-
ment et chaque jour.
Jusqu'à un certain point, nous concevons fort bien que
l'Angleterre , qui a une littérature à elle , et qui a perdu en
moins de six ans lord Byron et Walter Scott, ces deux astres
jumeaux de son ciel poétique, s'amuse à voir insulter et à
faire insulter chaque jour la littérature française, qui voit
encore à son sommet M. de Chateaubriand et M. de Lamar-
10 ô
50 REVUE DE PARIS.
Une. Sans doute, jusqu'à un certain point, nous comprenons
très-bien que l'Allemagne, veuve de Goethe. le grand patriar-
che, qui luiapporta, tout enveloppé dans de beauxlanges de
nuages, le dix-huitième siècle français, s'épouvante et s'ef
fraie, voyant marcher au milieu de nous tous ces rares et
beaux esprits qui , à leur tour, ont repris à l'Allemagne . le
siècle de Voltaire , de Diderot et de Montesquieu! Que l'in-
quiétude de l'Angleterre et de l'Allemagne aille àcet excès de
déloyauté, qu'elles attaquent sous toutes ses faces la littérature
actuelle, cela n'est peut-être guère utile à leurs intérêts litté-
raires ; mais au moins leur vanité nationale en est flattée, et
c'est toujours un résultat quelconque. Mais que la nation la
moins littéraire du monde, la nation qui, pour vivre, dé-
pouille, depuis un temps immémorial, les gens de lettres fran-
çais; le peuple qui profite d'une barrière de bois, jetée entre
lui et nous, pour contrefaire tous nos livres, histoires, ro-
mans, poésies , revues, qu'il revend ensuite au rabais aux
peuples voisins; que ce même peuple plagiaire, qui n'a pas
d'amour-propre à défendre, puisqu'il copie tout ce qui ne
produit rien , puisqu'il nous vole sans que nous puissions
rien lui prendre ; ce peuple à l'affût de toutes les nouveautés
parisiennes qu'il imprime à vil prix sur du papier à sucre,
avec des fautes sans nombre, ce peuple , qui est la ruine
matérielle de notre littérature ; que ce soit ce même peuple
qui perraetteà ses journaux d'insulter à chaque instant et cha-
que jour la littérature qui le nourrit, la littérature dont il ra-
masse les moindres produits, dont il se dispute avidement
les moindres pages, voilà, grands dieux! voilà ce qui ne peut
se concevoir! Et cependant depuis long-temps, et à sa honte,
la Belgique ne fait pas autre chose. D'une main elle nous
vole, et de l'autre main elle nous déchire. Aujourd'hui , elle
annonce comme parus les livres qu'on fait encore à Paris, et
le lendemain, ces livres, à peine publiés, elle les livre, eux
et leurs auteurs, à toute la rage famélique de ses critiques
français. Ainsi cette malheureuse patrie du plagiat se donne
à elle-même un double soufflet. Elle tue autant qu'elle le peut
le livre qu'elle a volé, et ce livre volé, elle le ruine. Derniè-
rement encore, ce qui vient de se passer en Belgique à pro-
pos d'une suite d'articles de la Revue de Paris, est une chose
REVUE DE PARIS. 51
à peine croyable, et nous en faisons l'histoire dans tous ses
détails, afin d'ajouter une curieuse page à ces annales de la
piraterie littéraire de Bruxelles, Liège et autres lieux.
Il y a tantôt deux ans que M. Jules Janin fit imprimer dans
la Revue de Paris une suite de chapitres intitulés : Le Piédes-
tal. Ce n'est pas à nous à juger notre œuvre; toujours est-il
que ces pages sont au nombre des bonnes pages que M. Ja-
nin ait écrites. Comme cela arrive toujours, les chapitres
du Piédestal furent réimprimés au moins deux fois à Bruxel-
les , dans deux contrefaçons de la Revue de Paris destinées à
l'Allemagne et à l'Angleterre (lesquelles contrefaçons au-
raient ruiné vingt fois la Revue de Paris, si elle était née
moins viable ). Ainsi volée à deux reprises , la Revue de Paris
n'avait rien à dire , elle y est habituée . et elle sait très-bien
que Bruxelles et pays environnons ne feraient que rire de
ses réclamations. 11 est vrai que le roi actuel de la Belgique
est le gendre du roi actuel des Français. Mais qu'importe?
C'estlaloidupays.
Mais voici qui devient plus original. Il a plu aux honnêtes
libraires de la Belgique de faire une troisième contrefaçon
du Piédestal. C'est en vain que l'auteur avait toujours refusé
d'en faire un livre; la librairie belge n'y regarde pas de si
près Elle force M. Jules Janin de faire un livre qu'il n'a pas
voulu faire. Elle imprime, sans l'avertir, en un volume ,
qu'elle annonce le Piédestal, roman nouveau , par Jules Ja-
nin. Elle ne s'informe pas si ce n'est pas là un travail rapide
fait tout exprès pour la lecture rapide des Revues, mais trop
peu châtié pour un livre. Ah ! bien oui, le libraire belge qui
rencontre une de ces idées de contrefaçon n'y regarde pas de
si près. Aussitôt que l'idée lui est venue, notre homme se ca-
che , s'enferme , il imprime clandestinement !e fruit de son
idée, de peur que la même idée ne vienne en même temps à un
de ses confrères, et que celui-ci ne lui vole le livre qu'il a volé,
car ceci est un brigandage incroyable , et il est impossible
de gaspiller plus complètement les œuvres de l'imagination
et de la pensée. Donc le livre parait. On vend en Belgique
le Piédestal , par Jules Janin. Ne croyez pas que ces gens-
là prennent la peine d'avertir l'auteur après la publica-
tion de leur livre : ils ne l'avertissent ni après , ni avant.
52
REVUE DE PARIS.
Cependant à peiue le Piédestal a t— il paru, que voilà tout-à-
coup les honnêtes et illustres critiques dont nous parlions
tout à Theure qui s'emparent du livre et qui le déchirent à
belles dents. C'est ce qui est arrivé au Piédestal. On a traité
comme un livre ce livre qui n'est pas un livre. On a crié , et
quels cris ! à l'impudeur ! à l'immoralité ! Et à propos du Pié-
destal, on s'est livré de nouveau à mille injures honteuses
contre la littérature contemporaine. Cependant l'innocent
auteur du Picdestal était tranquillement à Paris et parfaite-
ment ignorant, et du livre qu'on lui avait fait faire, et des
injures dont on l'accablait à propos de ce livre. Si ceux qui sou-
vent s'amusent à attaquer M. Janin, le connaissaient comme
nous le connaissons, et s'ils savaient combien c'est là un
homme dégagé de tout amour-propre littéraire, combien il
fait bon marché de ses ouvrages , et comme il ignore par-
faitement toutes ces attaques, ceux-là ne dépenseraient
pas tant d'esprit en pure perte. A plus forte raison quand il
s'agit des injures de la Belgique ! La Belgique n'a pas le droit
d'jnsuller ceux qu'elle dépouille ; c'est une double lâcheté!
Toujours est-il que le journal de Liège , entre autres jour-
naux, est allé si loin, à propos du Piédestal, contre M. Janin,
et à son propos contre toute la littérature en masse , qu'un
beau jour il reçut une lettre de Liège et un paquet de jour-
naux. Cette lettre et ces journaux luiétaient envoyés par des
jeunes gens de la ville, honnêtes etbraves hommes, qui ne pou-
vaient pas souffrir plus long-temps devoir ainsi attaquer des
écrivains qu'ils aiment sans les connaître, et qui ne leur ont ja-
mais fait aucun mal .Dans cette lettre, M. Jules Janin étailinvité
à répondre aux journaux qui l'attaquaient; les journaux qu'on
lui envoyait contenaient les attaques en question, toujours
à propos de ce malheureux Piédestal ; or , ces attaques sont
telles qu'il est impossible de se les figurer.
ÎSous allons cependant vous en donner un extrait fort
exact; vousjugerez par vous-même de ce que peut être la cri-
tique littéraire dans ce grand royaume de la contre-façon.
Le premier article du Journal de Liège contient ces phra-
ses, que nous copions textuellement:
« Il y avait à la chambre des députés de France en 1833,
un honorable membre qui n'avait pas donné signe de vie
REVUE DE PARI.s' 53
pendant la session. Cn beau jour il monta à la tribune et il
s'exprima en ces termes : — Cbers collègues , depuis que je
fais partie de votre assemblée . j'ai acquis la profonde con-
viction que vous êtes des gueux , et j'ai pris la parole parce
que j'éprouvais le besoin de vous dire : Chers collègues , vous
êtes des gueux l Ce député se nommait Glais Bizoin. »
» Je veux être le Glais-Bizoin de la critique littéraire , »
ajoute le Journal de Liège; et après cet exorde chaleureux .
il analyse le Piédestal à sa manière , après quoi le Glais-Bi-
zoin revient à la littérature moderne.
« C'est cela ! s'écrie-t-il . travaillons ( le critique appelle
cela travailler ), suons toute l'année ( le critique veut dire :
faisons suer toute l'année ) , payons un budget (le critique
ne paie rien au budget) . pour qu'ils mangent (les gens de
lettres français) des traitemens de canseiUers d'état. Ces ri-
chesses colossales (et la Belgique qui nous pille! ) , ceshautes
positions sociales . c'est leur bien, leur patrimoine, leur
propriété ; s'ils ont moins . on les vole!.. »
« Suez donc, bonnes gens , pour jeter à la tète de M. Ja-
nin quatre pauvres millions ! »
Voilà à peu près le premier article du critique. Vous vovez
que dans cet article il y a au moins trois millions neuf cent
quatre-vingt-dix mille démentis à lui donner, ontre les places
de conseiller d'état.
A son second article, le critique, après avoir encore
beaucoup parlé du Piédestal , revient à sa thèse favorite , à
savoir que le public paie les gens die lettres français pour sa-
tisfaire à demi ses vices de bas étage.
Il se plaint du progrès incessant du satanisme. — « L'é-
goisme , force dissolvante . a fort avancé son œuvre destruc-
tive , et cependant il y a des hommes } des J. Jauin . pour le
caresser ( l'égoïsme ) , le flatter , le couver , comme s'il tardait
à leur infernale impatience de lui voir dépasser les dernières
limites pour la ruine, l'anéantissement des sociétés ! »
Tout le reste est du même style et de la même force. L'au-
teur . pour compléter ce second article, vous montre Té-
cole moderne achevant l'œuvre du marquis de Sade . et tout
cela à propos du Piédestal , dont voici les conclusions, que
le critique se garde bien de citer, mais qu'un autre journal
10 5.
54 REVÎ7E DE PARIS.
de Liège , V Industrie , a citées en répondant au susdit criti-
que comme il méritait qu'on lui répondit. « Ils enseignaient,
î» entre autres choses, à leurs enfans, qu'il n'y a qu'un
» grand chemin pour arriver à la fortune , le grand chemin
» est ouvert à tous , et qu'à ceux qui veulent s'élever sans
t> remords ni regrets, il n'y a qu'un piédestal qui leur soit
» permis , la probité , le travail et la vertu ! »
Mais ce n'était pas là le compte du critique du Journal de
Liège, il voulait à toute force rencontrer un marquis de
Sade.
Au troisième article , il est très-peu question du Piédes-
tal, mais en revanche on y passe en revue tous les ouvrages
de M. Janin , et entre autres la réponse à M. Nisard. Voici
comment le même journal belge a répondu au Journal de
Liège à propos de cette réponse à M. Nisard.
» La manière dont le critique du Journal de Liège rend
compte de l'admirable polémique littéraire soutenue dans la
Revue de Paris , entre MM. Janin et Nisard , est encore un
échantillon de sa bonne foi. Il travestit de la manière la
plus ridicule le langage de M. J. Janin , il lui prête les ex-
pressions les plus triviales , telles que celles-ci: Va donc ,
Nisard } va donc, imbécile ! va pâlir sur des ouvrages diffici-
les qui auront une valeur intri?isèque ; ne vois-tu pas, ni-
gaud, etc. , etc. Puis encore, va donc, Nisard, va donc, stu-
pide ! Tu mourras de faim , et tu ne seras pas même de l'In-
stitut. Et il ajoute : « Que ceux qui n'ont pas lu les réponses
» de M. Janin à M. Nisard ne pensent pas que je charge à
« dessein les expressions de son indignation furibonde con-
» tre la probité ; j'adoucis bien plutôt l'âpreté d'un monu-
» ment du degré d'insolence et d'effronterie atteint par cer-
i> tains écrivains de nos jours. »
« Qui ne croirait, continue toujours le même journal , à
ce ton de bonhomie et de candeur , que le critique en ques-
tion a fidèlement transcrit les expressions mêmes de M. J.
Janin , qu'il s'est efforcé d'en adoucir le texte , bien loin de
l'altérer pour le rendre méconnaissable ? En vérité je ne sais
qui cet homme espère tromper avec ses accusations calom-
nieuses et mensongères. C'est bien lui qui ment avec une im-
pudence et une effronterie sans exemple. A qui veut-il en
REVUE DE PARIS. 55
imposer ? Tout ce qui lit à Liège a lu dans la Revue de Pa-
ris, qui se trouve dans toutes les mains, cette lutte si égale,
si pleine de convenance entre l'élégant auteur des Études
sur les poètes latins et le plus spirituel et le plus brillant écri-
vain de la presse périodique , lutte dans laquelle deux amis,
deux hommes qui s'estiment se portent les plus rudes coups
sans quitter un instant le langage de l'amitié. On serait em-
barrassé de dire de quel côté est restée la victoire. »
Vous voyez que jusqu'à présent M. Jules Janin n'avait pas
besoin de se défendre. De bonnes et loyales plumes s'étaient
chargées de ce soin bien avant qu'il eût entendu parler de
ces ignobles attaques. Cependant il reçut de Liège une se-
conde lettre. On lui demandait à toute force une réponse,
et en même temps on lui donnait des détails sur le critique
du Journal de Liège. Naturellement ce critique est un Fran-
çais. Il est venu à Liège avec de grandes prétentions philo-
sophiques et littéraires. Il a fait un cours d'histoire qu'il n'a
pas publié faute de souscripteurs. Il est l'auteur d'un Ma-
nuel de V épicier droguiste , qui est allé tout droit à son
adresse. Tels étaient les titres de ce monsieur , tel était son
droit de venir insulter toute une époque littéraire. — Un
cours inédit faute de libraire ( dans le pays des libraires ) !
Un Manuel de l'épicier droguiste ! J'ajoute encore un volume
de poésie , V Essor ou V Aiguillon, peu importe ! que ce mon-
sieur prétend avoir fait paraître chez Levavasseur. C'était
là tout. Cependant M. Jules Janin , ne voulant pas paraître
abandonner cette cause de la littérature moderne qu'il a déjà
défendue une fois avec tant de bonheur et contre un si rude
et si habile jouteur , et voulant d'ailleurs obéir à un em-
pressement trop honorable et trop rare, hélas ! dans ces
temps d'inhospilalité littéraire , a envoyé sa réponse à ses
amis inconnus de la ville de Liège. Cette réponse a été in-
sérée dans l'Industrie. Nous donnons cette lettre , sinon
comme un modèle d'urbanité, il n'était pas question d'urba-
nité dans tout ceci, mais comme un modèle de réfutation ,
et d'une réfutation pleine de verve , d'esprit et de dignité.
56 REVUE DE PARIS.
<c Paris , 20 septembre i834.
v Monsieur,
» Vous voulez absolument que je réponde au Manuel de
» l'Épicier : il est des hommes auxquels on ne répond pas ;
» ce serait avouer que l'on comprend leur style de mauvais
)> lieu ; et qu'on est à la portée de leurs plaisanteries de haut
» goût.
» Vous ne m'auriez pas dit que cet homme qui attaque,
» sans se nommer et dans une ville étrangère , d'honnêtes
» gens qui, sans nul doute , n'entendront jamais parler de
» lui, était l'auteur du Manuel de l'Épicier , que je l'aurais
» facilement deviné à sa polémique. Or, puisqu'il en est ainsi,
.) comment voulez-vous que nous nous battions à armes éga-
» les? Je ne sais pas manier le pilon.
» Non pas que la chose ne soit facile; et puisque vous le
» voulez , je vais dire son fait à ce monsieur en peu de
» mots :
» Dans son premier article sur un livre que je n'ai pas
» publié, ce monsieur commence par insulter un honnête
)> homme de cœur et d'un grand style, un vrai poète, M. Jules
» Lefêvre, ce quelque chose qui n'a pas de nom , comme il l'ap-
» pelle : votre homme fait en ceci une indigne lâcbelé; il
» attaque un homme qui n'est pas même en France pour lui
» répondre : voilà pourquoi je relève l'insulte faite à M. Le-
» fèvre , avant de relever les miennes.
» Seconde lâcheté et second mensonge de votre homme :
» il fait de nous tous les gens de lettres de Paris autant de
» conseillers d'état , de buveurs de sueur du peuple ( style
» de la rue des Lombards) ; votre homme (quand je dis votre
» homme , je vous prie de ne pas vous croire insulté), votre
» homme sait très-bien que s'il y eut jamais au monde une
» littérature indépendante du pouvoir, c'est la littérature
>i actuelle. Le Manuel de l'Épicier , tout ignorant qu'il est ,
0 n'est pas assez ignorant pour ignorer qu'en ce qui me re-
» garde, la Confession , écrite en pleine toute-puissance des
» jésuites de la restauration, est autant un livre d'indépen-
» dance que Barnave , publié dix mois après la révolution
» de juillet. Au reste . demandez-lui quel csl le véritable
REVUE DE PARIS.
57
« homme de lettres qui ait été quelque chose sous la restau-
!) ration ou qui soit quelque chose aujourd'hui? Il n'y a pas
i) un seul homme de lettres aujourd'hui, depuis M. Victor
» Hugo jusqu'au dernier faiseur de vaudevilles . qui appar-
» tienne au gouvernement , soit de loin , soit de près. Tous
» ces gens de cœur, de style , d'imagination , d'esprit , de
» verve indépendante et de nobles passions , la gloire de
u notre époque , que sont-ils aujourd'hui ? Ils n'ont pas
» même la croix d'honneur ; ils sont encore ce qu'ils ont
v toujours été , d'honnêtes gens de lettres , qui parlent tout
» haut et en toute liberté , et qui écrivent quand ils en ont
n le loisir. Et voilà pourtant les hommes que le Manuel de
» l'Epicier insulte du fond de sa mélasse littéraire ; voilà
» ceux à qui il crie d'une voix enrouée . comme s'il n'avait
» pas d'excellent jus de réglisse à sou service : Vous êtes des
» gueux ! Comment voulez-vous , je vous prie, qu'on réponde
» à un pareil misérable ?
« Cet homme en a menti. Non, la littérature du dix-neu-
» vième siècle n'est pas vénale. Je ne sache pas , au con-
» traire , d'époque littéraire plus indépendante des séduc-
» lions du pouvoir. De tout temps , les écrivains et les poètes
ri ont tendu la main aux puissans du monde : Clément Marot
« au roi François Ier, le grand Corneille à Richelieu, Racine
» à Lcais XIV, La Fontaine au Dauphin de France ; et plus
a tard , Mme Geoffrin donnait aux philosophes de belles cu-
« lottes de velours qui auraient rendu votre critique du
» Journal de Liège bien heureux et bien fier. La littérature
» de l'empire , comme chacun sait , a reçu des encourage-
» mens de l'empereur oui paya Hector, tragédie de Luce de
)> Lancival , six mille livres de pension. Tout au rebours
» aujourd'hui. Louis XVIII fut bien étonné, à son retour en
» France , de voir les gens de lettres ne lui rien demander ;
i) c'était une tradition perdue. Aujourd'hui tout homme de
» lettres vit de son propre fonds. Son indépendance est à
)> lui; il ne doit sa fortune qu'à lui seul; il ne flatte per-
» sonne; il n'appartient à personne; s'il est riche, c'est
« qu'il est laborieux, c'est qu'il est honnête homme, c'est
r> que le public vient à lui. Aujourd'hui il est bien démontré
» à tout venant qu'un grand écrivain, un grand poète est
58
REVUE DE PARIS.
» pour le moins l'égal d'un notaire royal. C'est là un im-
» mense progrès qu'ont fait les mœurs littéraires. Aujour-
» d'hui , le seul dispensateur de la fortune et de la gloire,
t> c'est le public; il enrichit les écrivains qu'il aime, et ren-
>> voie ceux qu'il méprise dans leurs échoppes et dans leurs
» boutiques , d'où ils n'auraient jamais dû sortir. Voilà la
» vérité , voilà ce que tout le monde sait, ce que tout le
t> monde a vu. Je mets au défi le critique en question de vous
» citer un homme d'un vrai talent qui ait dit adieu à sa chère
» liberté poétique pour devenir un homme du pouvoir. D'où
î> il résulte que le critique de Liège a menti dans son pre-
» mier article , comme il a menti dans le second , comme il
« a menti dans tous les trois.
» Dans son secondarticle, le même critique se fatigue,
» et surtout fatigue son lecteur , à prouver tout de bon et
o encore une fois que le Piédestal est une œuvre qui n'a pas
» le sens commun , et en ceci je suis presque de son avis ;
» ensuite , et voilà où est la bêtise , il s'amuse à prouver que
r> toute la littérature actuelle est non-seulement vénale,
» mais encore immorale et pervertie. Ce texte-là n'est pas
» neuf plus que l'autre, et en vérité je ne vois guère de
t> quel droit cet homme vertueux de la rue des Lombards
» se fait ainsi le champion de la vertu contemporaine.
» N'est-ce pas un beau spectacle celui-là ! Cet échappé de la
» Sainte-Pélagie littéraire , prêchant en faveur de la mo-
» raie contemporaine et déclamant comme Juvénal ! A l'en-
» tendre , nous avons perdu les mœurs , nous avons cor-
* rompu la jeunesse, nous ferions école de scandale dans
v nos livres! Nous avons mis hors de prix le poivre et la
» canelle , nous avons anéanti les sociétés, les sociétés ! Ainsi
» parle-l-il , et il a fallu que le pauvre homme se fit une
i> grande violence pour ne pas nous rejeter tout d'un coup
» dans sa poésie qu'il appelle l'Essor, essor prodigieux qui
n le conduit tout droit au Manuel du Droguiste. Voilà ce que
» c'est que de prendre son essor de trop bas !
» Mais pour parler sérieusement , ce reproche d'immo-
»> ralité, adressé ainsi à toute une époque littéraire , est le
» plus maladroit des mensonges. Comment pourrez-vous
» persuader à un grand peuple qu'on s'amuse à le corrom-
RliVUE DE PARIS. iJ9
« pre , sans qu'il s'en soit encore aperçu ? Non . la littéra-
r> ture du dix-neuvième siècle n'est pas immorale, elle est
» tout simplement la conséquence du siècle passé. Appelée
v> à reproduire la littérature du dix-huitième siècle, intér-
im rompue par la révolution de 89, appelée à faire 1 histoire
» du siècle voltairien , cette élégante époque de vices et de
3» faiblesses , si admirablement expiés sur l'échafaud , la
» littérature de nos jours n'a pu faire autrement que de re-
» produire quelques-uns de ces vices , non pas avec une
i» sainte horreur qu'elle n'éprouvait pas , banale hypo-
» crisie dont personne n'est plus la dupe , même dans le
j> Journal de Liège, mais avec toute la simplicité et toute
» la franchise d'une époque qui réhabilite une autre époque,
» qui l'excuse de son mieux, qui lui pardonne sa corruption
» en faveur de son courage , et ses vices en faveur de son
» esprit. Voilà pour ce qui regarde la peinture du dix-hui-
» tième siècle , dans laquelle les littérateurs de nos jours
» ont admirablement réussi. Quant aux études sur le moyen
» âge, cette époque toute rude, toute de fer, toute sauvage,
» eh bien ! ne sont-ce pas là d'utiles et honorables éludes ,
» et voudriez-vous que le bibliophile Jacob, ou Victor
» Hugo son maitre , eussent fait des cagots , voleurs et ar-
» gotiers de Louis XI, autant de commis de magasin et de
» courtauds de boutique? Vous appelez cela être immoral,
» étudier les époques passées et en reproduire les moindres
)> détails ! Et quant aux essais de la littérature moderne sur
» l'ame humaine , Adolphe, le Dernier Jour d'un Condamné,
)i et les autres livres de la même école , je veux bien qu'ils
» soient empreints d'une grande tristesse et d'un violent
» découragement ; mais ne voyez-vous pas que les plus
» grands poètes du monde moderne , lord Byron , et II. de
» Chateaubriand, et M. de Lamartine , ont rempli les pre-
» miers cette coupe amère du désespoir à laquelle la litté-
» rature moderne a puisé sans fin et sans cesse! En géné-
» rai méfiez-vous des femmes et des critiques qui parlent
» tout haut de leur vertu. Le critique de Liège a beau s'en-
» velopper fièrement dans sa moralité , il est couvert d'un
» bien méchant manteau.
» Vovez-vons , ces déclamations plus morale? que lilté-
60 REVUK DE PARIS.
r> raires ne doivent pas vous étonner. Il y a eu de tout
« temps de ces prédicateurs de morale , hommes sans mis-
» sion , et sans aveu, et sans style, et sans domicile, et
» sans nom propre , que Voltaire a si bien représentés dans
» le Pauvre Diahfe. Du temps de Voltaire aussi il y avait
» l'abbé Nonotte et l'abbé Patouillet . et autres abbés et
» écrivains sans abbaye et sans libraire , qui criaient au
» scandale. Misérables vertus en guenilles , en linge sale et
» sans manteau, qui ne soutenaient guère le grand jour.
« Au contraire, l'homme de lettres qui est vraiment digne
» de ce nom se montre à tous te! qu'il est. Chacun peut le
» voir à toutes ses heures. 11 avoue toutes ses œuvres , bon-
» nés ou mauvaises; il peut rendre compte de chaque instant
« de sa vie: il obéit à son imagination, à son esprit , à son
m cœur, et se laisse conduire partout où ils veulent le con-
« duire et , comme il est fort de sa conscience et de sa
» probité, c'est à peine s'il s'arrête dans sa voie pour
» écouter quelques méchantes clameurs parties de la fange
» et qui meurent dans la fange. Immoral! Voilà le grand
» mot de toutes les polices et de tous les jésuites. Immoral!
» voilà le mot d'ordre de toutes les bastilles. Immoral ! on
» a manqué avec ce mot-là d'étouffer le Tartufe de Molière.
» l'Esprit des Lois de Montesquieu , V Essai sur les Mœurs
» de Voltaire.
» En thèse générale, il n'y a rien d'immoral dans les arts,
« pas même le Musée secret de Naples. Toutes les fois qu'il
» y a de l'art quelque part , la forme sauve le fond, Nous
» avons vu, sous la restauration, des imbéciles qui faisaient
» comme fait le critique du Journal de Liège ; ils voilaient
» d'une feuille de vigne la chaste nudité de l'Apollon et de
» la Vénus. La feuille de vigne de ces gens-là était plus indé-
» cente mille fois que les modèles de l'artiste. Ne voiià-t-il
» pas un grand missionnaire, celui qui s'écrie, en parlant
» de moi et de mes ouvrages : Le scélérat ! il ne croit pas
» qu'un homme fasse son chemin dans le monde tout seul et
» sans appui ! Le scélérat ' il nous a raconté dans Barnave
» l'histoire des fêtes de Séjan que raconte Tacite. — Le scé-
» lérat ! dans V Ane mort, il a fait l'histoire de tous les hor-
» ribles accidens de la vie parisienne. — Bien plus, voyez le
REVUE DE PARTS. 61
» scélérat , il nous a prouvé dans la Confession qu'il ne
» croyait pas au sacrement de la pénitence, et que c'était
i) là une institution qui avait le grand tort de délivrer
» l'homme de ses remords les plus cuisans , et d'enlever
» ainsi tout le châtiment du crime. Oui ! voilà ce qu'il a
» fait le scélérat ! Disant ces mots , votre homme achève
r> son Confiteor, et frappe sa grosse poitrine de ses grosses
» mains. Et l'on dit que Tartufe est mort !
» Non, Tartufe n'est pas mort , Tartufe a marché avec
v le siècle ; il a été jésuite sous le père Letellier, philosophe
» sous "Voltaire, bonnet rouge sous Marat , fournisseur
y> sous Bonaparte , à présent Tartufe est journaliste. Jour-
« naliste obscur , sans nom, sans individualité , sans jour-
» nal ! il écrit pour calomnier , il jette son venin au loin sur
)> les plus dignes et sur les plus honorables; il insulte sa ville
» natale et les hommes de sa patrie , pour plaire aux villes
» étrangères qui lui jettentle pain de l'aumône. Tartufeécrit
» des livres qu'on n'imprime pas , et il se venge en déchi-
» rant les livres qu'on imprime , les auteurs que lit le pu-
» blic , et les journaux dans lesquels il n'écrit pas. Autre-
« fois c'était la passion qui perdait Tartufe , et il était en-
» core quelque peu excusable; aujourd'hui c'est l'envie qui
a le perd, et il est pour tous un objet d'horreur , de dégoût
» et de mépris. Pauvre malheureux ! il reproche aux jeunes
u et aux forts les amours de leur jeunesse et le vin de Cham-
» pagne ( le Champagne , comme dit votre homme qui ne
» sait pas le français ) et le vin de Champagne, innocent
i) éclair d'un instant , qui éclate avec la vingt-cinquième
)> année et qui s'en va comme elle ; le Tartufe d'aujourd'hui,
» cet immortel vicieux n'a pas de famille , pas de patri-
» moine , pas d'amis , pas de patrie , pas de libraire sur-
v tout, et voilà pourquoi il reproche aux autres leur fa-
» mille , leurs amis, leur patrimoine ; voilà pourquoi il in-
i> suite sa patrie et les hommes de sa patrie. Oh ! si Molière
» revenait , qu'il trouverait que son homme est enlaidi ! Au
» moins le Tartufe de Molière parlait quelquefois à la belle
» Elmire. La belle Elmirene voudrait pas du Tartufe d'au-
» jourd'hui pour son laquais.
» Voilà donc toute ma réponse à votre critique. Cet homme
10 6
62 REVUE DE PARIS.
» a fait trois articles contre nous , et dans ces trois arti-
» clés , qui ne prouvent rien , qai ne disent rien , pas même
» des injures , cet homme a menti , non pas comme un épi-
» cier qu'il est , mais comme un laquais , lorsqu'il a repré-
» sente toute la littérature en masse vendue au pouvoir j
» vendue au public et spéculant sur l'immoralité et sur le
■ vice , comme si le vice et l'immoralité se vendaient à tant
îi la livre. Cet homme a calomnié quand il a fait de nous
» tous autant de Marquis de Sade , comme il dit, sans se
» douter que c'est là un de ces noms propres qu'on ne pro-
» nonce qu'en rougissant : votre homme ne sait pas un mot
» ni du personnel , ni des ouvrages , ni de la langue , ni de
» la littérature de Paris. Votre homme est un malheureux
» que les jeunes gens delà Belgique devraient forcer , le
« bâion à la main, à déclarer dans un journal qu'il n'est
» pas Belge. Malheureux pays chargé d'être l'éditeur indis-
» pensable de tous nos poètes réfugiés !
» Je vous demande pardon , monsieur , d'une lettre si
» longue , mais vous avez voulu une réponse, et je l'ai faite.
3> S'il ne s'était agi que de moi dans le Journal de Liège , je
)> vous avoue que je n'aurais pas pris cette peine, mais je
» n'ai pu me refuser ,une fois pour toutes, à châtier, pour
» en faire exemple , l'insolence de tous ces misérables folli-
» culaires qui, chassés de la rue Mouffetard pour leur bê-
» tise et pour leurs vices , s'en vont de côté et d'autre , dis-
;> tillant et vendant leur venin en tous pays , à Londres , à
s Berlin , à Borne , voire même à Liège et dans toutes les vil-
» les qui ont la bonté de se laisser déshonorer par ce hon-
» teux trafic. Que si vous trouvez ma réponse à cet homme
» fort différente de ma réponse à M. Nisard . je vous dirai ,
» pour mon excuse, qu'ici rien ne se ressemble, ni les
» hommes ni les faits. Quand je répondais à M. ÎS"isard,je
i) répondais à un littérateur instruit, plein dégoût, à un
î> grand écrivain de bonne compagnie, à un honnête homme
» de cœur qui signe tout ce qu'il écrit, et qui aurait honte
» de se cacher pour jeter l'insulte sur des hommes qui sont
» entourés de l'e.time publique. 11 n'y a rien de commun ,
y Dieu merci, entre votre homme et M. Nisard.
• Jf.LFS JaTVIN. »
revue de paris. 63
Telle est cette lettre , il n'y avait guère qu'une réponse à
y faire ; et avant de la publier, M. Jules Janin a dû attendre
la réponse de son homme. Cette réponse est arrivée impri-
mée dans le Journal de Liège , et autant ce monsieur avait
été insolent d'abord , quand il pensait qu'il ne serait pas lu
en France , autant il est humain aujourd'hui et tranquille.
Voici ce qu'il écrit :
o Je ne connais pas M. J. Janin \ il n'a pu tenir que de son
correspondant de Liège les renseignemens sur lesquels il
s'appuie pour m'attaquer personnellement ; j'avoue que je
ne ni y étais point attendu, h
Vous voyez qu'il croyait que son journal n'arriverait pas
à Paris. Il n'a pas compté qu'on instruirait l'homme attaqué
de ces attaques dont lui-même aurait dû être le premier à
nous envoyer au moins un exemplaire. Je ne m'y étais pas
attendu ! IVest-ce pas dire qu'il ne croyait pas qu'il y eût à
Liège un seul homme capable de prendre en main la cause
d'un inconnu, d'un écrivain étranger, et de lui dire:
Le Manuel de V Epicier- Droguiste vous attaque, défendez-
vous !
a M. Jules Janin taxe de lâcheté mes attaques anonymes;
le fait est matériellement faux. Tout ce que j'ai écrit, je l'ai
signé ; mon manuscrit , tout entier de ma main , était et est
encore déposé chez l'imprimeur , autorisé à le communiquer à
quiconque pourrait désirer d'en prendre connaissance. »
N'admirez-vous pas l'excuse, et n'est-ce pas là une raison
excellente ! Ce monsieur n'est pas anonyme , parce qu'il a
déposé son manuscrit tout signé chez l'imprimeur , place
Saint-Lambert, n° 774, à Liège! M. de Chateaubriand lui-
même , malgré cette griffe du lion qu'il pose au bas de tout
ce qu'il écrit , signe tout ce qui sort de sa plume , et il se
croirait certainement un écrivain anonyme, s'il insultait,
sans signer son insulte , un homme à deux cents lieues de
distance. Mais M. Ysabeau, A. Ysabeau, Antoine, Auguste ou
âne Ysabeau ï M. Ysabeau est même à présent un écrivain
anonyme. Qu'était-ce donc quand sa signature , signée de
sa main, était enfouie dans les cartons du Journal de Liège ?
Et il appelle cela un fait matériellement faux !
«En me servant de l'expression de J. Janin et compagnie,
64 REVUE DE PARIS.
j'ai entendu parler seulement de ceux qui propagent les
mêmes doctrines , de ceux qui , soit à dessein , soit par en-
traînement, usent de nobles talens à d'épouvantables efforts
contre tout ce qui est bien. Il en est dont je méprise
également les œuvres et la personne ; d'autres sont aussi
estimables comme hommes que dangereux comme écrivains.
« Certes, je suis trop peu de chose pour que ni les uns ni
les autres se soucient de mon blâme ou de mon estime; à
Dieu ne plaise qu'il me vienne jamais à la pensée de les trou-
bler dans la jouissance de leur fortune littéraire , de leur
renommée parmi le monde fashionable dans lequel je n'ai
point accès. »
Il fallait donc nommer les compagnon de J. Janin. Il
fallait être aussi brave que la Revue d'Edimbourg , par exem-
ple, qui ne signe pas plus que vous. Vous avouez que vous
ne connaissez pas Jules Janin; donc vous n'avez pas le droit
de mépriser sa personne. Donc ce n'est pas de lui que vous
parliez , ni à lui , quand vous montiez sur votre journal , et
que de là , les bras croisés , vous disiez aux ècricaciers de la
France : Mes collègues , vous êtes des gueux ! Il est vrai que
les écrivaciers de la France vous auraientfort bien répondu :
Nous ne sommes pas tes collègues.
« M. Janin prétend que le musée secret de Naples n'est
point indécent : il se peut que telle soit son opinion ; elle
viendrait alors singulièrement au secours de mes assertions
précédentes à son égard : en tou t cas , je doute que la mère
conduise jamais sa tille dans ce cabinet de curiosités , monu-
ment de la dépravation monstrueuse des mœurs antiques. »
Réponse. — M. Janin a dit tout simplement que toujours ,
dans l'art, la forme sauvait le fond; il a parlé comme parle
tout aitiste. M. Ysabeau parle au nom de ses filles, qu'il n'a
pas , et de la femme qu'il aura , à la bonne heure ; mais ce
n'est pas là la question.
« M. J Janin est surtout indigné de ma qualité de garçon
épicier émérite: on l'a trompé ; je n'ai jamais été que garçon
apothicaire indigne, en toute humilité; le public , avide de
tout ce qui sort do la plume de M. J. Janin , perd sans doute
d'excellentes plaisanteries par l'erreur dans laquelle il a été
induit par son correspondant. »
REVUE DE PARIS. 65
M. J. Janin n'est pas indigné que vous soyez un épicier
ou un garçon apothicaire, mais il est indigné que vous pen-
siez , que vous écriviez , que vous attaquiez et que vous vous
défendiez comme ne le ferait pas le dernier garçon épicier
ou le dernier garçon apothicaire. Au reste , il aurait pu faci-
lement deviner , sans que vous le lui disiez vous-même,
votre véritable profession à l'humble posture que vous
prenez.
«Je ne m'embarquerai point dans une polémique dont le
public s'inquiète peu. Depuis longues années je vis parmi les
Belges, comme compagnon de l'exil de mon père. »
Nous ne pouvons plus attaquer M. Ysabeau dès qu'il se
retranche derrière l'exil de son père. Mais nous lui deman-
derons si ce n'est pas lui qui s'est embarqué de lui-même ,
et sans que personne l'en priât , dans une polémique dont
il ne peut sortir qu'en rappelant les malheurs de sa famille ?
Mais arrêtons ici celte fatigante polémique. Ceci rappelle
trop les fureurs littéraires du siècle dernier.
Nous blâmerions très-fort M. J. Janin lui-même s'il n'a-
vait pas été attiré tout le premier , et sans être averti, sur
ce terrain glissant et trop souvent ensanglanté de la person-
nalité. Attaqué par des injures à propos d'un livre dont il
est innocent , M. J. Janin a dû répondre comme il a fait, et
contrairement à toutes les allures de la critique moderne,
qui a dû se faire humaine et polie pour plaire aux lecteurs ,
qui préfèrent un mot d'esprit aux injures les plus cruelles.
Toutefois nous avons été bien aises de raconter cette his-
toire tout au long , d'abord parce que nous y sommes inté-
ressés doublement , et parle livre qui a soulevé celte polé-
mique , qui est à nous , et par l'écrivain qui y a répondu , et
qui est des nôtres ; enfin aussi parce que c'est là une leçon
qui pourra profiter à la Belgique. Elle comprendra que si
l'insulte est déversée chaque jour dans ses journaux sur tout
ce qui vient de France, ses journaux n'agissent ainsi que
pour flatter un des plus bas ponchansqui puissent agiter les
nations et les hommes, l'envie. Elle comprendra qu'il ne
faut pas , pour être conséquente à elle-même , qu'elle laisse
outrager chaque jour les écrivains qu'elle dépouille. De
deux choses l'une : si vous trouvez cette littérature immo-
10 6.
06 REVUE DE PARIS.
raie, défendez-lui l'entrée de vos frontières ; si vous ne vivez
que de cette littérature , ne dites pas qu'elle est immorale.
Que penser d'un libraire qui vole un auteur sans le préve-
nir, et qui laisse insulter cet auteur quand il l'a volé, à
propos du livre qu'il a volé ? Il y a un vers français qui
pourrait servir d'épigraphe aux libraires et aux journaux de
la Belgique
Ah! doit-on hériter de ceux qu'on assassine?
La Revue de Paris.
JACQUES,
PAR GEORGE SAND.
George Sand, c'est un pseudonyme, tout le monde le sait.
Quoique nous ne comprenions guère cette manière , aujour-
d'hui assez à la mode, de baptiser son œuvre d'un faux nom,
étant ainsi à l'auteur sa responsabilité personnelle , au pu-
blic sa critique directe, nous respectons néanmoins les de-
mi-mots et les demi-jours , n'étant pas juge de leur prétexte
ou de leur cause. Seulement nous demandons qu'on nous
permette de donner un sexe à l'auteur •• nous en avons be-
soin, d'abord pour la commodité du récit; ensuite, et on le
verra, pour la propriété même de nos idées. Cela accordé,
nous choisissons le sexe féminin , comme étant celui qui est
désigné, dans le cas présent , par notoriété du monde litté-
raire. George Sand est donc Mme George Sand; c'est dit :
passons.
En littérature, pas plus qu'en tout autre ordre d'idées,
il n'y a jamais d'effet sans cause ; nous voulons dire qu'un
livre tire toujours sa meilleure explication des circonstances
matérielles ou morales qui l'ont produit. A vrai dire même,
nous trouvons que le commentaire le plus curieux et le plus
fécond d'une œuvre vient de ce côlé , surtout si l'œuvre ex-
prime et formule des notions morales ou religieuses , c'est-à-
dire un fond essentiellement mobile et passager, l'exposé de
causes est indispensable. Donnez à lire l'Ane cTor sans ex-
pliquer au lecteur l'école d'Alexandrie et la doctrine de la
68
REVUE DE PARIS.
cabale, don Quichotte sans expliquer la chevalerie, ou même
Manon Lescaut et les Liaiso?is dangereuses sans expliquer la
régence, dès-lors ce sont des livres énigmatiques , sans por-
tée, ou du moins d'une intention tellement problématique i
que la pensée demeure suspendue avec eux , un pied sur le
sens littéral et visible , un pied sur l'abîme du sens réel et
inconnu. La conclusion logique de tout ceci, c'est donc que
Jacques, un livre singulier, n'est pas venu sans précurseur,
manifeste ou dissimulé; qu'il doit avoir quelque part, dans
une doctrine générale ou une conviction individuelle, sa
cause première et son principe générateur; et que, cette
cause une fois trouvée , le principe analysé, le livre qui en
est la conséquence se détache mieux pour l'œil quile regarde
et pour l'esprit qui le juge.
Le tout est de trouver réellement ce principe, qui existe
certainement. C'est le fait de ceux qui l'ont cherché j aujour-
d'hui c'est le nôtre. Nous ne sommes pas le premier, il s'en
faut , qui ait essayé une classification pour les renommées
contemporaines; d'autres l'ont tentée, et n'ont pas réussi,
selon nous. Celle qui parait avoir le plus de faveur mainte-
nant, et qui tend à vouloir s'établir pour qu'il y en ait une ,
divise la littérature militante en deux camps, V école de la
forme et X école des intimes. I! n'y a pas encore de poétique
avouée et de constitution officielle pour cela; mais ce ne
sont pas moins des idées arrêtées dans quelques esprits , des
idées un peu timides , il est vrai, qui passent l'une après l'au-
tre le nez hors du trou, comme les souris de la fable, et qui,
si on les laisse faire, finiront par sortir, se grouper et se
promener au grand jour. Nous protestons, pour notre part,
si faible qu'elle soit, contre ces idées. Qu'il y ait une école
d'intimes, c'est ce que nous examinerons plus bas; qu'il y
ait une école de la forme, qui se pose réellement ainsi, nous
le nions.
Nous n'avons pas l'intention d'entraîner le lecteur dans
des considérations métaphysiques ; mais il ne faut pas un
effort de pensée bien énergique pour concevoir que la forme
de quoi que ce soit n'existe pas sans le fond , que cette
forme revêt , exprime, enveloppe.il ne peut donc pas y
avoir , même dans les arts le plus expressément plastiques ,
REVUE DE i'ARIS.
eu
même en peinture et en sculpture , une manière de procéder
générale, un système, qui aient uniquement la forme pour
but , puisque la forme n'existe pas séparément et pour son
propre compte. Il n'y a pas de tableau flamand , si matériel
qu'on l'imagine , qui n'emporte avec lui , outre la représen-
tation des objets , un certain arrangement des parties , une
certaine symétrie des détails ; le pot de bière y répond au
fumeur, celui-ci aux meubles, ceux-ci à la chambre , et
ainsi de suite. Or cette disposition générale fait partie inté-
grante du tableau, et en elle réside évidemment une idée. Du
reste, l'école qu'on voudrait nommer de la forme, ou,
pour parler plus clair, celle qui a pour chef M. Victor Hugo ,
est à mille lieues de poser comme axiome fondamental en
littérature le principe de la peinture flamande , lequel n'est
pourtant pas seulement une affaire de forme , comme on l'a
vu ; elle admet bien ce principe , mais comme une chose
secondaire, comme une vérité de centième ordre, comme
une petite province de son immense territoire. Qu'elle ac-
corde un grand soin à la forme , c'est incontestable ] les
choses n'existant pour l'homme que par leur expression
matérielle , que par la forme , l'esprit est naturellement en-
traîné à juger et à faire juger de l'essence par la figure ; et
d'ailleurs les choses qui durent , ce sont les choses de style.
Quels sont les livres que les générations se transmettent?
ce sont les livres bien écrits. Quand Buffon ne l'aurait pas
dit , l'expérience l'eût prouvé. Mais de ceci qu'on attribue
un grand prix à la forme, à cela qu'on lui sacrifie tout, il y a un
abîme. Dieu nous préserve de faire quelque comparaison qui
pût être mal interprétée! mais, à entendre ceux qui déclament
contre la forme , nous ne pouvons pas nous défendre de
songer à ces pauvres filles disgracieuses, qui vont prêchant
parmi les jeunes gens à marier que la beauté n'est rien , et
qu'il faut toujours regarder , non pas au visage, mais au
caractère. Ces filles-là ont la forme en horreur, et elles
sont, comme on dit, payées pour cela. Mais si leur juge-
ment était libre, elles reconnaîtraient que d'être jolie , cela
n'empêché pas d'être douce, et que la beauté est toujours,
et pour tous et en tout, une excellente provision. JVIainte-
uaut passons aux intimes.
70 REVUE DE PARIS.
De même que nous nions qu'il y ait une école ayant ex-
clusivement la forme pour but, de même nous nous refu-
sons à croire qu'il y en ait une exclusivement occupée des
idées. Pour penser , il faut parler dans un langage quel-
conque ; et dès qu'on prend un langage , on le prend évi-
demment, et malgré soi, le plus brillant qu'on peut. La
pensée a toute la coquetterie des femmes ; elle sort toujours
avec ses plus beaux habits. Ainsi les intimes, les plus inti-
mes , s'occupent nécessairement de la forme, s'ils sont ar-
tistes ; soyez bien sûr que M. Sainte-Beuve caresse plus
d'une fois ses périodes avant de les livrer à l'imprimeur , et
que MmP George Sand les touche et les examine, pour
leur faire ou l'œil bien ardent , ou le front bien rêveur , ou
la bouche bien mutine.
La division de la littérature contemporaine en école de la
forme ci école des intimes est donc fausse de tout point, d'a-
bord parce qu'on ne peut pas se proposer pour but la forme
ou l'idée, à l'exclusion l'une de l'autre ; ensuite parce que
les dix-neuf vingtièmes de la littérature actuelle seraient
hors la loi , comme n'ayant malheureusement que peu de
forme , et n'étant pas notablement relevés par le fond.
Cependant on ne peut pas se dissimuler qu'il n'y ait entre
les procédés des deux prétendues écoles une différence im-
mense ; mais encore une fois , cette différence ne gît pas
dans l'absence d'idées d'un côté , et dans l'absence de forme
de l'autre ; car évidemment les auteurs selon la forme pen-
sent quelquefois de façon à se faire accepter pour intimes :
et ceux-ci écrivent avec un éclat qui les ferait confondre
avec leurs rivaux. Oui, la différence du procédé existe;
et elle est immense ; mais elle a été jusqu'ici incomplète-
ment sentie et faussement formulée. Nous avons bien aussi
sur ces matières nos idées , qui peut-être ne valent pas
mieux, mais qui sont autres ; et nous serions prêta les ex-
poser , persuadé qu'un procédé nouveau dans l'étude d'une
difficulté est toujours un progrès vers la solution définitive ,
mais l'exposition des théories de l'école dont M. Hugo est le
chef, déjà commencée dans cette Revue en ce qui touche le
théâtre, exigerait encore des développemens qui deman-
dent leur temps et leur lieu. Aujourd'hui, dans les limites
REVUE DE PARIS. 71
que nous nous sommes assignées , nous ne pouvons toucher ,
et même bien imparfaitement , que les principes sur lesquels
repose , à notre avis, l'école des intimes.
11 est d'ordinaire que la littérature , quand elle est maniée
par des mains habiles , s'enrôle au service de quelque
grande idée , qu'elle prend à cœur défaire triompher. Cette
idée est morale , politique, religieuse , philosophique, selon
le temps ; c'est-à dire que l'idée principale d'un siècle passe
dans les arts en général , et dans les lettres en particulier,
si les lettres sont l'art qui domine. Il arrive de là que telle
époque abonde en écrits sur la théologie , sur le principe des
mœurs, sur les droits des peuples, etc. Ceci est si évident
et s'entoure de tant d'exemples , que nous n'insistons pas.
Si nous nous replions sur la France, et si nous lui appliquons
ce principe , nous trouvons que notre temps , à peu d'ex-
ceptions près , est jonché de débris de systèmes , et que le
doute est le fond de son caractère. Sur la religion, doute;
sur la constitution de la famille, doute 5 sur l'assiette des
peuples, doute; sur les principes philosophiques, doute;
sur les théories littéraires, doute ; doute sur tout. Il n'est
pas que dans tel ou tel ordre d'idées certains esprits ne
soient très-sûrs d'eux-mêmes, de leurs désirs et de leurs
croyances; il y en a qui savent parfaitement comment ils
conçoivent la famille, la politique , la philosophie , la litté-
rature , la religion ; mais il est vrai de dire qu'à l'heure qu'il
est, il n'y a encore sur aucune de ces choses aucun système
arrêté qui n'ait ses contradicteurs de nombre et de compé'
tence ; de telle sorte que ceux qui ne peuvent pas juger les
principes sociaux par eux-mêmes , et c'est le grand nombre,
sont excusables de flotter indécis, quand ils voient les esprits
éminens se séparer et lutter entre eux à l'occasion des véri-
tés les plus fondamentales et les plus importantes.
Ainsi que nous le disions, le doute a donc pénétré de toutes
parts nos cœurs et nos âmes , et Dieu sait que l'histoire de
ces quarante dernières années a été bien faite pour désoler
et perdre les meilleures natures. Comment ce qui reste en-
core de l'ancienne société française aura-t-il pu conserver
sa religion du trône et de la fidélité aux races royales ,
quand il a vu les grandes maisons , si antiques , si illustres ;
72 REVUE DE PARIS.
tomber sous le pied de leurs vieux serviteurs affranchis , et
tomber presque avec raison , parce qu'elles avaient perdu
leur sève gentilhommière , tandis que l'esclave était devenu
fier sans outrecuidance, digne sans parade, noble sans
usurpation ; parce que César le patricien était tombé au-
dessous de Cicéron le bourgeois, la tradition au-dessous de
l'intelligence ? Comment le christianisme , ce conquérant
pacifique du monde moderne, n'eût-il pas perdu sa conquête,
en laissant se rouiller et dormir au fond des abbayes la
lance du discours et le bouclier de la syllogistique , deux
armes que le monde lui prit des mains et qu'il façonna aux
siennes , vaincu qui apprenait à vaincre , Scipion qui étudiait
Annibal? Et la famille, que devait devenir son auréole de
pureté et de saintes ardeurs, après, disons-le en rougis-
sant . après les prostilutions dissimulées de nos aïeules, et
après le divorce de nos mères , cette prostitution en plein
jour? Et les vérités politiques, où devaient-elles apparaî-
tre triomphantes et incontestées, après les huit constitu-
tions décrétées immuables , de 1789 à 1830 , en quarante-un
ans? Et les principes philosophiques , qui pouvait se van-
ter de les avoir, Cabanis ou Laromiguière , Royer-Collard
ou Kant, Fichte ou Schelling ? Et les théories littéraires,
qui les avait trouvées telles que l'avenir doit les garder;
l'Encyclopédie ou le christianisme; Lemercier ou Chateau-
briand; l'empire ou la restauration; Arnault et Jouy , ou
Lamartine et Hugo ?
A ces causes de doute . qui appartiennent en propre à nos
dernières années, joignez encore tout ce qui s'y rattache ;
les ambitions déçues , les prétentions repoussées , les talens
morts en route , les embarras matériels et moraux de mille
sortes qui encombrent le chemin de l'intelligence au milieu
d'une société qui se réforme ; et puis le bagage ordinaire des
déceptions de la vie , les amours , les amitiés , les intérêts ;
tout cela rapproché , combiné , additionné, a formé une
masse effroyable d'irrésolution et de doute; et presque tous
nous portons écrite sur notre front la devise que Montaigne
avait écrite sur sa porte : Que sais-je ?
Le doute ! le doute ! c'est là ce qui courbe nos tètes ; c'est
là ce qui nous fait passer tristes , penchés , seuls, dans le
REVUE DE PARIS.
78
désert bruyant des rues de Paris, hargneux à Page de la
gaieté, vieux à vingt-cinq ans ! Or douter, c'est être seul ;
c'est n'avoir pas une idée en qui on a confiance , et dont on
fait son ami; pas une espérance que l'on porte sur soi comme
un joyau , et dont la \ue console l'arae en rafraîchissant les
yeux. Supposez maintenant un sceptique qui soit artiste ,
quelle grande et féconde idée répandra-t-il sur son œuvre?
comme il ne croit en rien de ce que croient les autres, il ne
pourra pas tenir compte de ce qu'ont dit , pensé et jugé les
autres; les systèmes , les opinions , les préjugés, il ne peut
pas s'en servir, s'appuyer sur eux , puisqu'il ne les accepte
pas ; alors il se replie sur lui-même , se pose comme centre,
mesure et sanction de tout; il se défend du monde exté-
rieur , comme un vaisseau de l'abordage ; voilà l'artiste
intime.
Et qu'on ne s'écrie pas que nous donnons ici au mot in-
time le sens qu'il n'a pas; que la littérature intime, c'est
celle qui analyse minutieusement les subtiles pensées et les
vagues sentimens. Oui, sans doute, ce travail fin , délicat
et patient de l'ame sur elle-même appartient aux intimes;
mais c'en est là une espèce et non le genre; ils sont une
généralité , et ceci est un accident. Les intimes les plus ré-
pandus , les plus nombreux , ce sont les purs sceptiques,
c'est-à-dire ceux qui , forcés par le doute de nier toutes les
synthèses humaines , morales , religieuses , littéraires ou
autres , vivent en eux-mêmes sous peine de ne pas vivre, se
constituent en état d'égoïsme intellectuel , mettent leur con-
viction propre à la place de tout , répandent leur ame dans
le monde, intima cordis , et érigent, dans le désert que
produit leur négation universelle , une seule pyramide qui
en peuple l'immensité , le moi. Comme dans la réalité des
choses les objets ne se ressemblent pas , surtout parmi les
sceptiques dont la condition d'existence est de nier toute
règle commune, il peut arriver que les artistes qui doutent ,
comme du reste ceux qui affirment , se distinguent par quel-
que originalité; les uns s'attaquent à tel ordre d'idées, les
autres à tel autre; Faust doute de la science, Jacques doute
de la famille; quelquefois la différence consiste dans le pro-
cédé matériel , dans le faire , celui-ci groupant les masses ,
H) 7
7-4 REVDE DE PARIS.
celui-là multipliant les détails ; mais au-dessus de toute cette
famille nombreuse , diverse , il y a un père commun , le
doute !
Les intimes , ce sont des sceptiques.
Ce n'est donc pas une école , car école signifie commu-
nauté d'idées, et scepticisme signifie isolement; non, ce
n'est pas une école, c'est une condition, et c'est une con-
dition bien triste , une condition qu'on ne se fait pas, mais
qu'on subit. Aussi voyez-les tous , ils sont vis-à-vis de leurs
idées comme en présence dune fatalité inéluctable ; ils la
bravent ou ils la subissent : ils raillent ou ils pleurent : or
le rire sardonique et les larmes indiquent un état de l'ame
qui n'est pas calme, volontaire, normal : plaignons-les.
Nous avons parlé de catégories parmi les sceptiques, sui-
vons-les. Quand il arrive qu'un esprit a élaboré lui-même
longuement et patiemment son doute , c'est-à-dire qu'il est
allé successivement au fond de plusieurs idées , qu'il les a
trouvées vides et stériles, il arrive d'ordinaire que cet es-
prit est noble et grand ; d'abord il faut une incessante
énergie de l'ame pour se précipiter au fond d'un certain
nombre de conceptions successives , pour les explorer en
tous sens , et pour en revenir comme on y est allé , maître
de sa conviction et de son libre arbitre , seulement avec le
doute de plus; ensuite il est inévitable que dans cette lutte
de l'intelligence avec l'esprit des ténèbres, de Jacob avec
l'Ange, l'intelligence acquière souplesse, étendue, vigueur;
enfin l'homme qui a véritablement acquis par lui-même cette
affreuse certitude qu'ici-bas tout est apparence, mirage,
néant; qui a expérimenté les choses attentivement et une à
une ; qui a pris la gloire des artistes , et qui l'a trouvée
douloureuse ; la gloire des hommes d'état , et qui l'a trou-
vée sans sommeil; la gloire des opulens, et qui l'a trouvée
coiffée d'oreilles d'âne : l'amitié , et qui l'a trouvée ou-
blieuse; l'amour, et qui l'a trouvé impossib'e ; l'espérance,
et qui l'a trouvée comme ces fruits de l'Écriture , parfum à
Técorce , cendre au dedans ; cet homme ainsi instruit du
réel , ainsi désabusé du possible , porte dans son cœur un
fonds d'inépuisable poésie, c'est-à-dire toutes les douleurs
qui y sont entrées l'une après l'autre, tandis que les illu-
REVUE DE PARIS. 75
sions s'en allaient en grappes ailées, comme des essaims
d'abeilles dont les guêpes hideuses ont envahi les rayons.
Cette espèce d'hommes, avons-nous dit , est noble et
grande; elle-même a fait son désespoir, et elle l'a fait
grand. Goethe et Byron , qui doutent , paraissent aussi
complets que Shakspeare et Milton qui croient. Mais il y en
a une autre qui est petite et ridicule; c'est celle de ces jeu-
nes gens désœuvrés, qui éprouvent le besoin de se ranger
sous une bannière quelconque , et qui par insouciance , par
Vanité peut-être, prennent le scepticisme comme on pren-
drait un état. Ils trouvent qu'il est beau de paraître désa-
busé des grandes choses; cela fait penser qu'on les a faites ;
qu'il est beau d'être guéri des grandes passions , cela fait
penser qu'on les a éprouvées ; qu'il est beau de paraître
blessé, cela fait penser qu'on a combattu ; c'est ainsi que
les petits garçons se font des moustaches pour paraître
braves , et que les petites filles boivent des spiritueux , pour
paraître hardies. Mais ni cette bravoure, ni cette hardiesse
n'étonnent personne autre que les enfans ; les hommes en
rient. Qu'est-ce, en effet , je vous prie, que le scepticisme
à vingt ou à vingt-deux ans, sinon une plaisanterie de mau-
vais goût, c'est-à-dire une plaisanterie en des matières qui
n'en comportent pas? Est-ce qu'on a eu le temps d'expéri-
menter réellement quelque chose à cet âge ? Diles-nous
donc, vieillards qui n'avez pas encore de barbier , quelles
expériences si tristes vous avez faites de la vie; quelles car-
rières avez-vous parcourues où vous ayez trouvé l'injus-
tice ; quelles gloires, où vous ayez trouvé le néant? Le
monde ne vous a pas encore reçus; la politique ne vous
connaît pas, les arts apprennent vos noms; écoliers d'hier,
vous n'avez pas encore des amis , mais des camarades ;
qui donc vous a trompés ? Peut-être votre maîtresse? mais
la première maîtresse est un enfantillage , et vous n'avez,
pas eu le temps de faire la seconde. Après cela, vous vous
enflez de dédain et d'amertume , vous trouvez au début de
votre carrière le doute, que le vieux Buonarotti ne trouvera
qu'au bout de la sienne ; vous frappez au visage les choses
les plus saintes, et, en athées qui mentent dans leur athéis-
me, vous dites au Christ : Christ , je ne crois pas en toi '
76 KKVUK DE PARIS.
Que Christ me pardonne cette pensée; mais s'il daignait
vous répondre , il vous dirait sans doute : Qu'est-ce que cela
me fait?
Quand le scepticisme n'est pas une chose de fantaisie ,
comme dans ceux dont nous parlions, il est une chose af-
freuse. Relisez Faust et Manfred avec cette pensée, qu'il
se pourrait bien que vous fussiez vous-mêmes l'un ou l'autre
de ces personnages, et vous mourrez de frayeur. Byron en
est mort. Lors donc que le scepticisme est sincère , et qu'on
est encore assez jeune d'ame et de courage, on veut en sor-
tir. Il faut être encore jeune , disons-nous , car il arrive un
moment où le vouloir ne suffit pas , et où les forces man-
quent. Alors , comme c'est l'intelligence qui a ainsi égaré
l'homme , l'homme s'en défie et ne s'en sert plus; il em-
ploie son cœur pour arriver à la vérité. Le cœur procède
par sa logique à lui , par la poésie. Il aspire vers la seule
certitude qu'il puisse atteindre, la certitude de sentiment ;
et de ce commerce des facultés aimantes de l'homme et de
la vérité divine et supérieure , qui se révèle toujours et par
toutes les voies à qui la cherche dans la sincérité de son
désir, naît le mysticisme, quelque chose toute remplie d'es-
pérances flottantes de vagues élancemens ; un crépuscule
de vérité , entre le scepticisme qui finit et la foi qui com-
mence. Le sceptique sincère qui persiste devient mystique ;
le mystique devient croyant.
Mais sceptique et mystique , ce sont des artistes intimes ,
s'ils cultivent les arts ; c'est-à-dire que , dégagés de toute
synthèse positive, qui absorbe celui qui l'affirme, ils vivent
et se meuvent l'un dans son doute , l'autre dans ses élans
vers la certitude. Ils portent nécessairement le moi dans tout
ce qu'ils pensent et écrivent , le moi qui doute , le moi qui
aspire ; qu'ils se placent au centre d'une œuvre , elle dispa-
raîtra sous leur personnalité , comme le marbre d'une fon-
taine disparaît sous les flots de la source qui déborde. Faust
disparaît sous Goethe, Manfred sous Byron.
On doit comprendre que nous ayons longuement insisté
sur le classement des sceptiques, à l'occasion du livre nou-
veau de Mme George Sand ; nous voguions à pleines voiles
dans notre sujet , car Jacques est le livre d'un sceptique en
REVUE DE PARIS. 77
morale et d'un intime en littérature. Le wioiy trône au plus
haut des doctrines et du style.
La pensée de Mme George Sand est fixée depuis un an ,
Jacques n'a rien ajouté à Lclia que deux volumes; c'est un
argument ad abundantiahi.Les bons entendeurs se seraient
contentés du premier; la thèse était claire. Indiana et Va-
leatine étaient un prélude harmonieux, pendant lequel l'ar-
tiste arrêtait les contours de sa pensée ; elle est maintenant
nette et arrêtée , trop arrêtée , c'est du moins notre avis.
Mme George Sand n'est pas un sceptique comme beaucoup
d'autres, qui ait choisi au hasard ses sujets de méditation ;
elle ne s'est attachée à parcourir ni les sciences, ni la poli-
tique , ni les richesses , ni la gloire . pour appliquer au bout
de toutes ces choses le mot éternel de Salomon. Femme , elle
s'est occupée des femmes et de ce qu'il y a de plus saint dans
une femme , la liberté de son amour. La première chose
qui la frappe , c'est que la société , à ce qu'il lui semble, n'est
pas assez libérale pour les femmes, et que les hommes s'y
attribuent d'intolérables autorités.
Prises en riant, ces choses-là sont fort vieilles; prises
au sérieux , elles datent du père Enfantin. Car voilà au fond
où en est venue Mme George Sand ; elle fait des romans saint-
simoniens et proclame la femme libre. Cela peut sembler
étrange; mais cela est vrai.
La famille telle qu'elle est constituée, avec ses gênes pour
la femme et ses odieuses préférences pour l'homme , voilà le
thème général sur lequel M^e George Sand paraît détermi-
née à moduler désormais toutes ses pensées secondaires '■,
nous avons déjà Lé lia et Jacques , le reste viendra , soyons-
en sûrs. Quelles raisons peut avoir Mme Sand de prendre
ainsi à cœur et par cette voie la cause des femmes? Nous
l'ignorons, tout en restant persuadé qu'il doit y avoir au
fond de son esprit une conviction bien opiniâtre en même
temps et bien féconde, pour trouver à cette thèse étrange
des raisons si chaudes, si colorées , si éloquentes, si iné-
puisables. Et ce n'est pas par un côté seulement qu'elle atta-
que la condition actuelle delà femme; elle nie en masse et
sans exception tous les rapports que lui crée la famille ; les
rapports de maîtresse et d'amant, elle les nie; de frère et
10 7.
78 REVUE DE PARIS.
de sœur,ellelesnie; d'épouse et d'époux, elle les nie; de mère
et de fille, elle les nie; elle trouve que dans toutes ces conditions,
telles que la société les a faites, la femme est constamment au-
dessous de sa dignité dans le présent, de ses droits dansl'avenir.
Elle nie les rapports de maîtresse et d'amant, en prenant
ici ces mots dans l'acception que la famille leur donne , c'est-
à-dire les rapports d'estime, de confiance, d'ardeur désin-
téressée, de caresses chastes, que suit l'union indissoluble
de deux races. Dans Jacques, il y a une jeune fille, Sylvia ,
belle , instruite , passionnée , qui a un amant qu'on ne lui a
a pas choisi, qu'elle a pris. A cet amant , elle donne, non
pas des sermens , mais son corps. Elle l'a cherché , non pas,
selon la belle idée du Droit des anciens, pour vivre avec lui
en communauté perpétuelle des choses divines et humaines,
mais pour satisfaire une passion qu'elle a en elle, passion
qui lui appartient en propre , qu'elle défend nuit et jour du
contrôle delà société ; passion dont elle se fait unique juge,
et qu'elle prend pour unique règle. Quand la passion se tait
ou se modifie , ou plutôt quand elle présume que la passion
s'esttueou modifiée, l'amant qui en était l'objet est renvoyé.
Allez-vous-en, lui écrit flegmatiquement Sylvia ; je ne puis
plus vous aimer. La passion s'éteint. Toutes nos relations
sont brisées, écrit encore Sylvia, vous ne pouvez plus rien
pour mon cœur, que vous laissez vide. Oh ! les hommes ! les
hommes! qui j'ai de mépris pour leur néant !
Pauvre jeune fille ! elle s'en aperçoit un peu tard.
Elle nie les rapports de frère et de sœur, tels que la fa-
millechrétienne les a faits, rapports de respect mutuel, d'ap-
pui moral, de tutelle religieuse. Sylvia écrit à Jacques son
frère : J'ai un amant qui me méprise, parce qu'il me prend
pour votre concubine ; mais qui me soupçonne, ne mérite
pas d'être désabusé. Jacques écrit à Sylvia, sa sœur : As-tu
repris ton amant? lui as-tu pardonné ? Sylvia répond à Jac-
ques, son frère : J'ai repris mon amant ; mais je voisbien que
je mesuis trompée sur laforce de son ame; quand jem'arrache
de ses bras , je me sens quelquefois toute veuvede mes illu-
sions , qui s'en sont allées une à une. Cet amant est assez
lâche pour ne pas rester insensible aux huées de la société ,
pour se courber sous le mépris du monde. En effet Sylvia,
HEVUK DE PAR 15.
79
elle, marche tête haute, etpour cela elle n'a eu qu'à renverser
Tordre des idées morales ; elle a fait de vice vertu. L'amant
qui se révolte à la pensée que la femme de son cœur est à un
autre, est un lâche; Sylvia est la femme forte. Voilà tout.
Elle nie les rapports d'époux et d'épouse; oh! ici, c'est le
vif de la question, et tous les livres de Mroe Sand y pénè-
trent. Iudiana est la femme d'un mari qui la brutalise ; Va-
lenline, d'un mari qui la ruine; Fernande, d'un mari qui,
tout bon qu'il est, la fait sécher de douleur. Ces trois fem-
mes , que l'auteur a faites à dessein si belles , si douces , si
charmantes, sont malheureuses en raison même de leurs
qualités : la première, femme délicate, épouse un butur ;
la seconde , femme généreuse , épouse un homme avide ;
la troisième . femme ingénue et aimante, épouse un phi-
losophe désabusé. Ce sont trois fleurs embaumées, que le
mariage empêche d'exhaler leur parfum divin. Au contraire,
ôtez le mariage, et ces femmes redeviennent ce qu'elles n'au-
raient pas dû cesser d'être ; Indiana est heureuse et conso-
lée avecRaymond deRamières ou avec Ralph, Talentine avec
Bénédict, Fernande avec Octave. Autant le mariage les avait
désespérées et flétries, autant l'amour libre et indépendant
les aurait rendues joyeuses et fortunées. Mais le monde, le
monde , direz-vous ? Oh ! le monde ne les voit pas ; ce sont
des femmes qui cachent leurs amours dans les bois comme
les lionnes . ou qui s'enfoncent si avant dans les cavernes,
que les rugissemens de leur passion expirent avant d'arriver
jusqu'aux villes. Indiana gravit un morne de Pile Bourbon,
Valentine est perdue dans un recoin du Berry, et Fernande
se cache dans les marais de la Franche-Comté.
Elle nie les rapports de mère et de fille , caria mère qui
appartient à 1 amant du jour n'a ni le loisir, ni le droit d'em-
brasser sa fille. Et puis, est-ce que ces mères ont des filles ?
Est-ce que le cœur des femmes est si large , qu'elles y puis-
sent loger en même'tempsdeux passions si immenses, l'amour
et la maternité? Ou bien encore, est-ce que ces filles ont des
mères? Lélia n'en a pas. Sylvia non plus. Si elles avaient pu
en avoir, et qu'elles se fussent vues face à face, à moins d'ê-
tre horribles et infâmes, ces filles seraient mortes de honte
ou ces mères de douleur.
230 REVUE DE PARIS.
Ainsi, les sentimens auxquels la société moderne donne
naissance , et spécialement ceux qui constituent la part que
les femmes ont dans la famille actuelle, c'est-à-dire la pure-
té, la chasteté, la fidélité, la soumission, la modestie, ne suf-
fisent pas aux yeux de Mme George Sand, pour le bonheur de
son sexe; il lui faut quelque chose de plus qu'elle n'a pas
encore nettement et complètement formulé , mais qui doit
être une satisfaction générale , dans laquelle paraissent
jusqu'à présent, en première ligne, l'indépendance person-
nelle, et surtout les libres amours ; des amours infinis , mo-
biles et imprévus. Il faut de plus, et ceci est un va-sans-dire,
que les mœurs domestiques et sociales soient radicalement
réformées , et mises en harmonie avec cette position nou-
velle des femmes , car les idées du monde d'à présent pa-
raissent peu propres à former la base de cette morale de l'a-
venir.
Personnellement , nous trouvons courtes et de peu de va-
leur toutes les idées émises depuis quelques années sur les
femmes; ce sont des théories indigestes , absurdes, quand
elles ne sont pas ignobles. Que les saint-simoniens et
Mme George Sand veuillent leur accorder la liberté de leur
corps, que M. Fourrier, sanctifiant toutes les passions hu-
maines, réhabilite la débauche en lui donnant un nom grec,
que M. Aimé-Martin leur confie l'éducation des peuples, tout
cela nous paraît sans réflexion , sans vues, sans savoir; ce
n'est pas d'aujourd'hui que ces questions ont été posées, elil
eût étéplus sage d'apprécier les solutions que leur avait trou-
vées un doctrine qui vaut mieux que le Père Enfantin , que
MmeSand,M. Fourrier et M. Aimé-Martin l'encyclopédiste, la
doctrine de Jésus-Christ.
Lorsque le dogme chrétien se répandit dans le monde, il
trouva la famille à reconstituer. La femme surtout avait be-
soin d'être élevée ; elle le fut. Partout où s'était étendu "l'em-
pire des césars , la femme était , comme on dit , subalter-
nisée : fille , elle vivait cachée dans l'atrium romain et le
gynécée grec; épouse, elle n'avait aucun droit civil dans la fa-
mille; mère, elle demeurait sous l'autorité du premier ascen-
dant, et même sous l'autorité de son fils. Fille, femme, mère ,
la femme était donc en tutelle perpétuelle, sans que jamais sa
REVUE DE PARIS. #1
personnalité pût se détacher de la famille qui l'absorbait.
Nous parlons ici de la femme libre et légitime, c'est-à-dire de
celle que la société favorisait le plus; qu'était-ce quela concu-
bine légale? qu'était-ce quel'esclave? Une bête pour les volup-
tés du maître; ce qu'étaient des grives des Alpes pour.LucuIlus,
des lions d'Afrique pour Pompée. Ainsi était encore la femme
dans la loi juive; ainsi était pareillement la femme en Asie, la
femme en Grèce , la femme partout. Survient tout-à-coup le
dogme chrétien, qui annonce que la vieille famille est brisée;
plus de père , plus d'épouse , plus de fils, plus de serviteur
comme autrefois ; au lieu dêtre servante , la femme devient
compagne ; autrefois, quand on ne la comptait pour rien ,
l'homme en entassait à son gré dans son gynécée; il en prenait
dix, il en prenait vingt, parceque le néant ajouté au néant ne
fait pas somme; il demeurait toujours au-dessus de ces créatu-
res soumises, et par sa valeur sociale, et par sa dignité; mais
la doctrine chrétienne bouleverse ces rapports ; elle élève
la femme à l'égal de l'homme, toute proportion gardée de
destination et d'attributs ; elle veut qu'un corps vaille un
corps , qu'un amour vaille un amour , et elle les associe
comme ils ne s'étaient jamais associés, sur un pied d'éga-
lité morale , de fidélité réciproque et de respect mutuel.
Ce magnifique mouvement social , qui plaça ainsi les fem-
mes dans une situation inouïe , a laissé trace dans les lettres
des apôtres et dans les lois civiles qui suivirent. Ce serait le
sujet d'une curieuse et importante histoire ; mais où avons-
nous des historiens pourleschoses véritablement dignes d'ê-
tre étudiées et connues ? Comme vous l'imaginez, la doctrine
de Jésus-Christ fit fureur par.à les pauvres recluses , qu'elle
déclarait reines; même, ainsi qu'il arrive toujours en toute
réforme générale , ces dames allèrent trop loin ; de ce que
l'ancienne famille était détruite, certaines, et un assez grand
nombre , à ce qu'il paraît, conclurent qu'il n'y avait plus
de familles , et qu'elles étaient désormais absolument les
égales de l'homme ; et les voilà quittant les maisons, tou-
tes pleines de leur saint néopbytisme, courant les provin-
ces . haranguant les idolâtres , montant même dans les chai-
res élevées au sein des églises naissantes , et prétendant à
tous les droits de l'apostolat chrétien.
82 REVUE DE PARIS.
3aint Paul, ce grand organisateur du christianisme, avait
l'œil à tout cela ; il écrivit ces lettres éloquentes et profon-
des qui formèrent les premiers canons de l'Église ; il or-
donna aux femmes de se taire ; il leur expliqua la doctrine
qu'elles avaient mal comprise, et peu à peu rentrèrent dans
leurs attributions si nobles et si belles ces quelques femmes
égarées , parmi lesquelles le père Enfantin eût choisi la
femme libre , et dont Mme Sand eût fait des romans.
Le christianisme fit ainsi aux femmes dans la famille une
position qu'elles n'avaient jamais eue jusqu'alors; il les ren-
dit égales à leurs époux, et supérieures à leurs enfans. Il
leur créa une personnalité distincte , dont l'homme fut le
garant , et non plus le juge ; il leur assura l'amour dans la
jeunesse , l'autorité dans l'âge mûr , le respect dans leurs
vieux ans ; car le christianisme aurait prévu quelque chose
que M"18 Sand parait oublier. Elle place toute la félicité des
femmes dans l'amour libre et indépendant; et quand arrive
l'âge où on n'aime plus, que deviendront les femmes? Qui les
recueillera, qui les respectera, quilesconsolera?Etcellesque
Dieu a faites difformes , qui les aimera etlesprotégera? 11 n'y
aurait donc qu'une seule chose à laquelle il faudrait avoir
foi, l'amour? Mais celte chose est-elle donc si certaine, si ré-
gulière , si immuable , qu'on puisse lui confier sa destinée ?
Hélas! l'histoire est pleine des malheurs que les mécomptes
de l'amour ont produits ; il ne se passe pas de jour où des
larmes et du sang ne coulent à cause de lui ; etque devien-
drions-nous . grand Dieu ! si nous n'avions pas contre cette
terrible passion quelque sauvegarde qui nous protège, quel-
que devoir sacré derrière lequel l'ame faible ou froissée se
réfugie ? Si vous ôtez à l'épouse l'honneur inviolable du lit
conjugal, à la mère le respect pour l'innocence de ses petits
enfans , à la sœur la surveillance austère et incessante de ses
frères, que deviendront ces pauvres créatures lorsque l'a-
mour viendra solliciter leurs pensées? Comment résisteront-
elles, si vous leur ôtez la foi qu'elles avaient à tous les no-
bles sentimens de la famille , sur lesquels vous passez l'é-
ponge , comme sur autant de taches dont la société a souillé
la pureté originelle de nos cœurs ?
Mais pourquoi résister ? dites-vous. L'amour ! l'amour !
REVUE DE PARIS. 88
c'est la destinée des femmes. C'est donc leur destinée d'être
malheureuses et souillées ? N'arrive-t-il pas chaque jour que
l'amour se donne sans échange, et qu'on recherche qui vous
fuit? N'arrive-t-il pas encore que notre mauvaise naturenous
livre malgré nous à des amours bas et méprisables, aux-
quels nous sacrifions toutes nos idées les plus chères , tous
nos intérêts les plus précieux? Comptez les passions dédai-
gnées et les passions iufâmes,et voyez le reste. Et nous n'au-
rions rien près de nous, rien de saint et de légitime. pour nous
consoler des unes et nous arracher aux autres! Si nous en
étions jamais là. que Dieu nous sauve! il n'y aurait que sa misé-
ricorde qui fût aussi grande que notre bassesse et nosdouleurs.
Quelle destinée vous donnez à la femme ! L'amour , c'est-
à-dire une chose qui naît à quinze ans, et qui meurt à trente,
et qui est hideuse en-deçà et au-delà. La femme, comme vous
la rêvez, comme vous la faites, ne vit donc que quinze ans;
sa jeunesse ne compte pas pourla vie, sa vieillesse non plus;
car d'un côté l'amour n'est pas venu , de l'autre il s'en est
allé. Et vous appelez cela un progrès! Mais vous n'y avez
pas songé ; dans la famille chrétienne , que vous voulez dé-
truire , la vie des femmes est trois et quatre fois plus longue
et trois et quatre fois mieux remplie. Votre doctrine , si vous
avez une doctrine, ne fournit aux femmes qu'un seul ordre
de pensées, et pour une seule période de l'existence; le
christianisme crée des sentimens divers selon les âges. A la
jeune fille il donne la pureté à garder , à l'épouse l'amour à
épuiser , à la femme déjà flétrie la maternité à développer.
Vous remplissez quinze années , le christianisme les rem-
plit toutes. Vous donnez une seule espèce de joie , le chris-
tianisme en donne mille. Vous faites une vie monotone , le
christianisme la diversifie. Et puis vous ne prévoyez aucun
des cas exceptionnels de l'existence des femmes, cas si nom-
breux qu'ils peuvent être pris pour la règle. Si la femme est
difForrae , que fera-t-elle de l'amour ? Si elle est infirme, que
fera-t-elle de l'amour? Si elle meurt avant l'âge d'aimer,
que fera-t-elle de l'amour ? Si la mort lui prend celui qu'elle
aime , que fera-t-elle de l'amour ? Qu'avez-vous imaginé
pour toutes ces circonstances, où la femme serait bien mal-
heureuse , puisqu'elle ne pourrait pas remplir sa destinée?
8t REVUE DE PARIS,
Rien , absolument rien , à moins peut-être quelque chose de
poignant et d'affreux, le spectacle de celles qui seraient
jeunes et belles, brillantes et chéries, et que la Provi-
dence aurait réservées entre toutes à d'ardens et de fidèles
amours.
Ce n'est pas ainsi que le christianisme a traité les fem-
mes. Non-seulement il a créé pour toutes les époques de leur
vie des senlimens que l'ancienne famille ne connaissait pas,
mais encore il a pourvu abondamment à tous les mécomptes
individuels , à toutes les plaies accidentelles. La femme in-
firme ou difforme agrandit son cœur du côté des affections
filiales et fraternelles; la jeune fille qui meurt avant l'âge a
la consolation d'avoir rempli sa carrière de pureté comme
un autre sa carrière de gloire ; et elle s'en va en terre le
front et l'ame couronnés de roses mystiques, escortée de
compagnes chastes comme elle , virginités militantes qui
rendent hommage à une virginité triomphale. La femme que
la mort sépare de ses amours a pour le reste de sa vie la
douceur des souvenirs, qui tempère l'amertume des regrets:
souvenirs et regrets , deux enfans de la fidélité conjugale
que la veuve élève , caresse et fait grandir à côté des enfans
de ses entrailles.
Il nous semble donc que la famille actuelle , la famille du
christianisme , offre à la femme une destinée plus étendue ,
plus diverse et mieux remplie que la doctrine dissolvante
dont Mme George Sand s'est fait l'apôtre. A vrai dire, nous
ne savons pas trop si Mme Sand a réellement une doctrine
sur ces matières : elle attaque violemment et incessamment
la famille; elle nie avec effort tous les sentimens qu'elle pro-
duit, mais il n'y a dans ses livres aucun plan complet de
réforme , rien qu'elle propose de mettre à la place de ce qui
est. Elle est donc relativement aux vertus morales dans un
scepticisme général ; elle n'a soumis encore sa pensée à
aucune formule définitive. Ses idées sont partielles, sépa-
rées , à de grands intervalles qui ne seront peut-être jamais
remplis ; elle n'affirme rien que sa manière présente de pen-
ser. Elle est individuelle , intime , c'est-à-dire qu'elle déve-
loppe son moi.
Il ne faudrait pas s'imaginer , d'après tout ce que nous
REVUE DE PARIS.
8i5
avons pu dire, que les livres de Mme Sand fussent très-dan-
gereux. Les livres dangereux sont ceux qui s'adressent di-
rectement à quelqu'un de nos penchans , à quelqu'une de
nos idées, et qui les gâtent en les exagérant. Ainsi les ro-
mans produisent ce déplorable effet sur les jeunes gens et
les jeunes filles , qu'ils développent avant le temps et dans
des proportions outrées leur faculté d'aimer, et qu'ils leur
déflorent par avance le corps et l'esprit. Mais Mme Sand
prend le cœur par un côté qui est bien gardé chez les jeunes
personnes; elle peuvent souhaiter un amoureux, mais
comme à leur âge elles sont encore sous l'empire des idées
du monde, elles le souhaiteront brillant, recherché, re-
nommé , et non pas hué et flétri par le monde.
Quoique nous ayons mis en tète de cet article le titre du
dernier roman de Mme G. Sand, nous avons cru devoir entrer
dans des considérations générales que nous avons tâché
d'élever à une certaine hauteur. Le lecteur jugera de ce
qu'elles valent. Il nous a semblé pareillement que nous ne
devions pas donner ici l'analyse de Vintrigiie de Jacques,
d'abord parce que celte partie d'un ouvrage n'est jamais
que la mise en œuvre des idées principales , sur lesquelles
nous avons spécialement fait porter notre critique, ensuite
parce que nous n'avons voulu ôier à personne la moindre
part du très-grand plaisir que peut occasioner la lecture de
ce roman remarquable.
Il nous resterait, avant de finir, à parler du style de
Mme Sand.
Malheureusement nous avons des raisons d'être bref là-
dessus, les voici :
ÎNous sommes d'avis qu'il n'est guère possible d'estimer
un style sans étudier la langue qui lui sert de matière, et
sans parler assez longuement des éléraens historiques de
celle-ci, et de l'époque à laquelle on la considère. Ceux
qu'on appelle les écrivains de la forme ont en ces matières
des théories qu'à tort ou à raison ils croient importantes ,
et qui demandent d'être développées à loisir. Nous sommes
donc forcé pour aujourd hui de rester , en fait de style , dans
la sphère des notions qui sont communes entre le lecteur et
nous . jusqu'à ce qu'avant jelé un pont entre ses idées et les
10 8
86 REVUE DE PARIS.
nôtres, nous puissions communiquer plus aisément et plus
complètement.
Nous nous servons des langues humaines pour exprimer
les idées ; or l'homme étant ainsi organisé qu'il est accessi-
ble à cinq ou six genres de signes et de perceptions, la meil-
leure langue est celle qui peut aborder l'homme par tous ces
côtés à la fois. Le style, c'est la manière dont ceux qui se
servent d'unelangueutilisentindividuellement les matériaux
qu'elle fournit : le style , c'est donc une méthode , un
procédé , un art. Tout art a ses données générales, ses
règles.
C'est dans ce sens, et dans ce sens seulement , que nous
serions amené à dire que Mme Sand n'a pas de style; car
nous avons trouvé dans ses livres beaucoup d'énergie,
beaucoup de grâce, beaucoup de fraîcheur, beaucoup de
nombre : mais tout cela est inculte , sans disposition , sans
règle , sans art enfin. Ainsi toute langue fournit à des degrés
variables l'expression imagée, l'expression abstraite, l'ex-
pression cadencée. C'est ensuite l'affaire de l'écrivain de dis-
poser ces élémens dans un ordre dont l'instinct primitif est
fourni par sa nature artiste ; cet ordre, qui lui est propre ,
c'est son style. Ce style, c'est sa personnalité esthétique;
ce style , c'est lui ; c'est l'homme , comme a dit Buffon. L'é-
crivain doit se reconnaître au style , comme l'homme au
visage.
Il suit de là que , de même que le visage ne change pas
dans ses traits essentiels, de même le style d'un écrivain
doit toujours rester le même dans ses règles supérieures.
Lisez dix pages d'un homme qui a un style, dix pages de
Bossuet, de Molière, de Corneille, de Larochefoucauld , et
vous découvrirez son procédé général , de manière à assi-
gner d'avance comment il écrira dans un cas donné , de ma-
nière à le reconnaître infailliblement. C'est ainsi que les
peintres, les sculpteurs, tous les artistes un peu grands,
ont leur style. Chez Mme Sand vous ne trouverez nulle part
un procédé qui domine , une allure qui tranche , un mode
qui prévaille : nulle règle, nul art volontaire. Si le mot de-
vait être pris comme nous le donnons; nous dirions que
Mm« Sand ne sait pas écrire Les pages de ses livres sonl de
REVUE PF. PARIS. 87
grandes savanes où il croit force fleurs et où il jaillit force
fontaines. Mais la terre est faite pour l'homme , et les spec-
tacles les plus beaux sont ceux qui se trouvent en rapport
avec sa nature intelligente et cultivée.
A. Grakier de Cassagmac.
*Wt-
MOYEN AGE ESPAGNOL.
BERNARD DE CARPIO.
Bernard de Carpio est , par son caractère , sa vaillance , el sur-
tout par sa piété filiale, l'un des héros qui font le plus d'honneur
au moyen âge espagnol. Il jouit chez ses compatriotes d'une répu-
tation qui ne le cède en rien à celle du Cid lui-même; ses aventu-
res ont été également transportées sur le théâtre par les premiers
dramatistes de son pays ; et , peut-être, pour devenir aussi célèbre
chez nous que l'amant de Chimène, ne lui a-t-il manqué que d'y
fixer l'altention du grand poète. Il nous a paru que du moins on
ne lirait pas sa biographie sans intérêt. Nous l'avons extraite fidè-
lement, en partie de la fameuse Chronique générale ('), en partie
(' ) La Chronique générale, ou las Quatro partes enteras de la
cronica de Espana , fut composée dans la seconde moitié du trei-
zième siècle , par ordre du roi don Alphonse, surnommé le Savant
ou le Sage, el Sahio. Ce prince lui-même ne dédaigna point d'en
écrire la préface, qui, à notre avis, est remarquable d'élévation et
d'éloquence. La Chronique générale contient l'histoire d'Espagne
depuis la création du monde jusqu'au douzième siècle inclusive-
ment. Ainsi que nous avons eu occasion de nous en convaincre •>
elle fut rédigée d'après des chroniques antérieures, qui même par
endroits ont été copiées mot pour mot 5 et , au ton habituel de lu
REVUE DE PARIS. 89
de ces vieilles romances nationales qui sont , suivant une heureuse
expression de Corneille , comme des originaux décousus de l'an-
cienne histoire espagnole. Notre unique soin a été de dégager au-
tant que possible l'élément romanesque qui , à l'époque du héros
et à celle des narrateurs , ne se mêle que trop souvent à l'élément
historique ; quant à la forme , nous avons tâché de conserver sans
affectation la manière naïve des écrivains inconnus auxquels nous
avons emprunté notre récit.
En l'année de l'incarnation de Notre-Seigneur 792 , le roi don
Alphonse-le-Chaste régnait à Léon : il y régnait depuis déjà dix-
sept ans. C'était un roi d'une grande piété, comme il le témoignait
bien par tontes les églises et chapelles qu'il faisait bâtir en l'hon-
neur des saints , et pour lesquelles il n'épargnait ni marbre, ni or,
ni pierres précieuses. Mais où le roi don Alphonse montrait le mieux
sa piété, c'était dans la retenue sans pareille de ses mœurs. De-
puis son adolescence , il avait toujours fui les voluptés de ce monde
aussi soigneusement que les autres les recherchent; si bien qu'en-
core que la reine sa femme fût très-belle et très-noble, il n'avait
jamais voulu avoir compagnie avec elle : et voilà pourquoi on l'a-
vait à bon droit surnommé le Chaste.
Or, ce roi don Alphonse avait une sœur appelée dona Chimène:
il ne l'avait point mariée, sans doute par esprit de religion. Elle
était jeune et possédait beaucoup de charmes. Un vaillant cheva-
lier , nommé le comte don Sandias de Saldana , devint épris d'elle;
dona Chimène, de son côté, s'énamoura du comte. Sachant bien
narration , à certaines formules dévotes qui reparaissent à chaque
instant , à l'espèce d'amour avec lequel on y traite des fondations
d'églises ou de monastères, des établissemens d'ordres religieux,
des donations faites aux couvens , on peut avancer à coup sûr que
les rédacteurs furent des abbés ou des moines. Dans une note pla-
cée à la fin de la troisième partie, Florian d'Ocampo , l'éditeur,
nous apprend que la quatrième et dernière fut achevée seulement
sous le règne de don Sanche , fils et successeur du roi Alphonse.
Au reste , bien qu'évidemment écrite par plusieurs mains , et quoi-
qu'on y trouve des lacunes assez considérables, la Chronique gé-
nérale demeure , selon nous, dans son ensemble , l'un des rnonu-
mens historiques les plus vastes et les plus curieux que le moyen
âge nous ait laissés en langue vulgaire.
10 8.
90 REVUE DE PARIS.
l'un et l'autre que le roi ne consentirait point à les unir, d'abord
par la raison que nous avons dite , et ensuite parce que le comte
n'était pas un parti assez considérable , ils s'épousèrent secrète-
ment, se trouvèrent souvent ensemble, et, au bout d'une année,
dona Cbimène eut un fils à qui ils donnèrent le nom de Bernard.
Le roi don Alpbonse sut la chose. Il en fut très-irrité et résolut
de punir sans délai les coupables. Comme le comte don Sandias se
tenait pour le moment dans son domaine de Saldana, et qu'il était
difficile de l'y prendre par la force , le roi usa d'un stratagème. 11
appela deux comtes , ses familiers, nommés l'un don Arias Godos
et l'autre don Tibalte, leur donna ses instructions, et les dépê-
cha vers celui de Saldana. Les deux envoyés , étant arrivés là-bas,
dirent au comte de s'en venir avec eux , parce que le roi avait des-
sein d'assembler ses états (sus cortes) à Léon. Le pauvre comte,
trompé , les suivit sans défiance. A la porte de la ville, il remar-
qua que personne de la cour ne venait à sa rencontre, suivant la
coutume : cela lui parut de mauvais signe; néanmoins, rassuré
par ses deux compagnons , il passa outre. Il était perdu. Le roi
don Alphonse , apprenant son arrivée , avait armé tous ses domes-
tiques et tous ses veneurs de même que s'il eût été question de
prendre au gîte une bêle sauvage, et leur avait enjoint d'arrêter
le comte don Sandias dès qu'il mettrait le pied dans la salle. Le
comte entra. Quoiqu il n'eût point d'armes, aucun n'osait l'appro-
cher , tant son courage inspirait de crainte ; mais le roi ayant re-
nouvelé son ordre en criant : — Arrêtez-le donc ! domestiques et
veneurs se jetèrent sur lui et le saisirent. Alors le comte dit au
roi : — Seigneur, en quoi vous ai-je manqué pour que vous me
fassiez arrêter ? Le roi répondit : — Tous en avez assez fait. Nous
savons 1 aventure que vous avez eue avec notre sœur dona Chi-
mène ; et c'est pourquoi je vous promets et vous jure qu'en au-
cun jour de votre vie vous ne sortirez du château de Lunia. Le
comte reprit : — Vous êtes mon seigneur et pouvez me traiter à
votre guise. Puisqu'il en est ainsi, je ne vous demande qu'une
grâce : chargez-vous de l'éducation de Bernard. — Je le veux
bien. — Là-dessus le comte fut enchaîné et emmené prisonnier au
château de Lunia. Le même jour le roi mit sa sœur dans un mo-
nastère.
Selon l'engagement qu'il en avait pris avec celui de Saldana ,
le roi don Alphonse-le-Chaste envoya l'enfant né du comte et de
REVUE DE PARIS. 91
sa sœur aux Asturies d'Oviédo , afin qu'il y fût élevé avec soin.
Bernard profita au mieux de son éducation. Dès son âge le plus
tendre, ses goûts annonçaient à chacun qu'il appartenait à des
parens nobles, et Ton amendait beaucoup de lui. À seize ans, il
était très-beau de visage, très-grand de corps et très-bien fait. De
tous ses compagnons, aucun ne l'égalait en force, en adresse et
courage 5 aucun n'était aussi habile que lui à escrimer avec la lance
etl'épée, aucun ne montait ni ne se tenait à cheval comme lui.
Soit qu'ils s'exerçassent à tirer au tablado (') ou à combattre le
taureau, soit qu'ils allassent chasser l'ours par la montagne, le pre-
mier, le premier toujours , c'était Bernard. Aussi ses compagnons,
qui reconnaissaient ses avantages, chaque fois qu'ils voulaient cou-
rir la terre des Maures , l'élisaient d'un commun accord pour ca-
pitaine-général | et ils s'en trouvaient bien , car, sous sa conduite ,
ils ne manquaient pas de revenir riches de butin et d'honneur
aux Asturies d'Oviédo. En outre , Bernard avait une sagesse pré-
coce et un cœur très-généreux : à ceux qui lui demandaient son
avis , il donnait de bons conseils , à ceux qui requéraient son aide,
il rendait de bons services, il montrait en toute chose les meil-
leures coutumes qu'un gentilhomme puisse avoir. Le roi don Al-
phonse ayant entendu ce que la renommée publiait de son neveu ,
fut curieux de le connaître et l'appela auprès de lui à Léon. 11 en
parut très-satisfait, le traita fort bien , et s'attacha à lui de plus en
plus chaque jour ; de sorte qu'il y avait des gens qui vous auraient
dit que Bernard était fils du roi don Alphonse. Quant à lui, il
ne savait rien, non plus , de sa naissance; il se croyait un orphe-
lin que Dieu avait privé de père et de mère.
Or, à la cour du roi don Alphonse se trouvaient deux riche»
hommes, parens de Bernard du côté de son père : l'un s'appelait
le comte don YeLsco Melendez, et l'autre le comte don Suero
Velasquez. Affligés tous deux de la longue captivité de leur oncle,
ce bon comte deSaldana, ils auraient bien voulu que Bernard le
tirât hors de prison; mais ils n'osaient pas lui dire la chose, parce
(') Tablado, en espagnol, signifie aujourd'hui le plancher d'un
théâtre, la scène. A l'époque dont il s'agit , ce mot servait à dé-
signer un but en bois , élevé plus ou moins haut , qu'il fallait at-
teindre en courant à cheval , avec un javelot court et pesant nommé
bpfordo. De là l'expression pittoresque bofordar tablado.
02 TIEVCE DE PARIS.
qu'ils Taraient ainsi juré au roi. Arec ce désir et cette crainte,
après en avoir délibéré ensemble à plusieurs reprises et mûrement ,
ils allèrent trouver la nourrice de Bernard qui l'avait suivi à Léon,
et l'engagèrent à révéler à leur cousin ce qui en était. Elle leur
promit de faire cela. Sitôt donc que Bernard vint pour voir sa
nourrice, Elvira Sanchez, celle-ci lui raconta tout : comment le
comte don Sandias de Saldana avait épousé en secret la sœur du
roi , dona Chimène ; comment il avait eu d'elle un fils qui était
lui-même, lui Bernard 5 et comment, par l'ordre du roi don Al-
phonse , il était depuis lors enfermé , — enfermé au château de
Lunia .
Figurez -vous , après cela , l'état du noble jeune bomrae ! Lui qui
s'était cru jusqu'ici un orpbelin abandonné, il venait d'apprendre
en même temps, et qu'il avait encore son père, et que son père , à
cause de lui , gémissait dans les prisons : toute son ame était trou-
blée. Il demeura d'abord un moment là , debout, pâle, sans par-
ler, sans bouger, ainsi qu'une froide statue. Quand l'esprit lui re-
vint . il se fit redire pièce à pièce cette triste histoire , et son cha-
grin éclata. Tantôt il marchait dans la salle, à grands pas, avec
fureur; tantôt il s'asseyait comme pour réfléchir, se relevait sou-
dain , et se jetait dans un coin en soupirant et gémissant 5 tantôtil
s'avançait vers sa nourrice et lui reprochait sévèrement de ne lui
avoir pas révélé plus tôt ce secret. A la fin, mettant la main sur
son épée, il annonça d'un ton résolu qu'il partait sans retard à la
délivrance de son père. Il serait parti, en effet, sans une raison
d'Elvira Sanchez : c'est que le roi avait mis une forte garde à la
tour, et que s'il essayait d'y pénétrer, au lieu de sauver son père,
il lui porterait malheur assurément. Alors, découragé, le jeune
homme pleura. Puis il se retira en son logis. Là, après avoir rêvé
à mille choses, il s'habilla de noir delà tête aux pieds, et s'en fut
ainsi au palais vers le roi don Alphonse-le-Chaste.
Lorsqu'il vit apparaître Bernard enveloppé dans un large man-
teau de deuil, le roi, songeant à leur parenté , et ignorant ce qui
venait de se passer, le roi étonné lui dit : Bernard , que signifient
ce» vêtewens ? Est-ce que , par aventure , vous souhaitez ma mort ?
— Non certes, seigneur, répondit Bernard; mais je suis gran-
dement peiné de ce que mon père, le comte don Sandias, gît en
prison, etje vous demande en grâce d'ordonner qu'il me soit rendu.
— Bernard! Tépliqua le roi, retirez-vous de devant mes yenx,
REVUE DE PARIS. id
et ne soyez jamais assez osé pour me reparlera ce propos; car j'ai
»uré que le comte ne sortirait pas vivant de sa prison.
— Seigneur, répondit Bernard, vous êtes roi et ferez ce qui
vous paraîtra bien; seulement, je prie Dieu qu'il vous mette au
cœur de tirer de là mon père. Pour moi, seigneur, je ne laisserai
pas de vous servir autant qu'il sera en mon pouvoir.
Et le jeune homme s'en retourna à son logis , accablé de dou-
leur , espérant néanmoins que , par quelque action d'éclat, il pour-
rait un jour ravoir son père.
En l'année 810 de l'incarnation de Notre Seigneur , le roi don
Alphonse le-Chaste régnait depuis trente-cinq ans. A cette épo-
que, étant avancé en âge, et fatigué d'avoir sans cesse à guer-
royer contre les Maures, il envoya secrètement un message à Char-
les (') , empereur d'Allemagne et roi des Français, — un message
par lequel il lui disait que, s'il voulait venir l'aider dans les guer-
res qu'il avait contre les Maures , ses voisins , il lui donnerait son
royaume n'ayant point de fils. L'empereur fut content de cela , et
répondit au roi qu'il marcherait incontinent à son secours. Quel-
que secrète qu'eût été cette affaire , les riches-hommes du roi don
Alphonse en eurent connaissance 5 ils en furent très-fâchés. Étant
donc allés vers le roi , ils lui conseillèrent de révoquer ce qn'il
avait envoyé dire à l'empereur, sinon, qu'ils le bouteraient hors
du royaume, et chercheraient un autre seigneur; car ils aimaient
mieux mourir libres , que d'être ainsi abaissés par lui et livrés en
servitude aux Français. Quoique cela déplût fort au roi don Al-
phonse, il fallut bien pourtant qu'il fit ce que lui avaient conseillé
ses riches-bommes. En conséquence , il envoya derechef ses mes-
sagers vers l'empereur , mais pour lui dire qu'il révoquait son of-
fre. L'empereur, très-irrité contre le roi don Alphonse, parce qu'il
ne tenait point sa parole , lui manda, par une lettre, qu'il eût à se
mettre sous sa seigneurie et à se reconnaître son vassal; en même
temps , laissant là ses autres guerres , il dirigea ses troupes vers les
Pyrénées. Il emmenait avec lui les hommes les plus considérables
de son royaume : son neveu Rolland , des Marches de Bretagne;
Renaud, de Montauban ; le duc Olivier et ses deux fils, le blanc
et le noir ; le marquis Ogier-le-Danois , le comte Anselme, l'arche-
vêque Turpin , le comte d'Ancelin , Thierry d'Ardennes, et beau-
(') Charlemagne.
84 REVUE DE PARIS.
coup d'autres hommes considérables et renommés. Une grande ar-
mée le suivait ; il ne doutait pas de la conquête.
Les Espagnols, se voyant menacés par une si redoutable puis-
sance , se réunirent auprès du roi don Alphonse , ils se réunirent
tous , ceux de Biscaye et ceux des Asturies, les Navarrois et les
Galiciens , les Aragonais et les Gascons 5 tous , ceux des montagnes
et ceux de la plaine , les laboureurs et les bergers. Cependant ils
étaient bien inquiets et bien tristes 5 ils pensaient qu'ils allaient
mourir , et demandaient à Dieu , en pleurant , grâce et secours.
Bernard , comme bon Espagnol qu'il était, avait senti vivement
l'injure des Français. Après avoir dit son avis là-dessus au roi
son oncle, — accompagné de beaucoup de chevaliers , parmi les-
quels se trouvaient les comtes don \elasco et don Suero, il s'en
fut vers un Maure nommé Marsii , roi de Saragosse , et l'engagea
à se lever contre ceux qui venaient. Le Maure rusé comprit que
l'empereur était pour lors le véritable ennemi de tous ceux qui
habitaient la terre d'Espagne, soit Maures , soit chrétiens, et que
les deux peuples se devaient réunir pour empêcher son entrée ,
sauf, après , à se disputer de nouveau le pays entre eux. Il assem-
bla donc un nombre infini de gens de guerre, et marcha vers les
Pyrénées de concert avec Bernard.
Quand ils arrivèrent là , les deux premiers corps de l'armée de
l'empereur avaient franchi le défilé , et se tenaient dans la vallée
que l'on appelle aujourd'hui le \al-de-Charles : le fameux Rolland,
qui commandait l'arrière garde, s'apprêtait à les joindre. Bernard
et le roi Marsii ne le voulurent pas. Descendant de la montagne
à la tête de leurs chevaliers , ils se précipitèrent, comme un tor-
rent dans la plaine de Roncevaux. On ne racontera jamais les ex-
ploits que firent en ce jour les Espagnols et les Maures j mais,
des Espagnols et des Maures , le plus vaillant , sans contredit , ce
fut Bernard. A la façon dont il se portait à la bataille , vous eus-
siez dit quelle pensée animait le fils du comte de Saldana. Il allait
toujours devant lui sans crainte, il allait frappant au plus épais
des ennemis , il allait blessant et tuant ; tous ceux qui osaient l'at-
tendre périssaient. Ainsi périrent le duc Olivier et ses deux fils ,
qui essayaient de le défendre j et ensuite le comte Anselme, et en-
suite Thierry d'Ardennes , et ensuite beaucoup d'autres. Au mi-
lieu de ce carnage, Bernard cherchait Rolland ; de 6on côté , le
neveu de l'empereur cherchait le neveu du roi don Alphonse , car
REVUE DE PARIS. i>5
tous deux ils se connaissaient de renommée , et ils avaient le cœur
le plus ferme qu'ait renfermé le sein des hommes. Tout-à-coup ,
ils se reconnurent de loin à leur taille gigantesque, poussèrent
chacun leur cri de guerre et coururent l'un sur l'autre pardessus
les cadavres amoncelés et les armures retentissantes. Dès la pre-
mière rencontre , leur choc fut si rude , que leurs lances se rompi-
rent. Aussitôt, prenant en main leurs épées, qui leur venaient des
Maures (') , ils s'attaquèrent de nouveau avec furie. Ils étaient si
animés , que leurs chevaux eux-mêmes , participant de leur cou-
rage , se battaient entre eux , à l'exemple de leurs maîtres; les deux
armées avaient cessé le combat pour les regarder. A la fin , ils
brisèrent aussi leurs épées. Alors , dit-on , s'étant porté un autre
défi , ces deux puissans hommes descendirent de cheval , se saisi-
rent corps à corps, et luttèrent de la sorte jusqu'au moment où
Bernard enleva Rolland dans ses bras robustes et l'étouffa. La ba-
taille était finie. L'empereur , effrayé , rassembla ses gens comme
il put , au son du cor , et prit là fuite.
Malgré cela, Bernard n'obtint pas son père.
Dans la même année et la suivante , le grand chevalier remporta
encore trois victoires pour le roi don Alphonse , en Espagne : l'une
contre les Galiciens révoltés, les deux autres contre les Maures.
Avant chacune de ces expéditions, le roi , qui avait besoin de lui,
s'engageait à lui rendre son père ; et après , le danger passé , il ne
voulait plus le lui donner. La dernière fois que Bernard eut été
trompé par le roi , de retour à Léon , Lame remplie d'un noir
chagrin , il cessa de se présenter au palais. Retiré daus son logis ,
il ne prenait plus aucun plaisir , il ne montait plus à cheval, il
n'allait plus visiter ses cousines les dames Maria Melendez et Ur-
raca Sanchez, desquelles auparavant il aimait beaucoup la compa-
gnie : c'était même A peine s'il accueillait ses amis les plus chers.
Il demeura ainsi fort long temps.
En l'année 812 de l'incarnation de Notre-Seigneur , le roi don
Alphonse-le-Chaste, à l'occasion de la Pentecôte , convoqua ses
(') Suivant la tradition espagnole, Charlemagne, ayant fait dans
sa jeunesse un voyage à Cordoue , y était devenu amoureux de la
fille du roi, appelée Galiana , s'y était battu contre un Maure son
rival, du nom de Bramante, et, vainqueur, lui avait pris la célèbre
•pée Durandal.
S6 RKVUE DE PARIS.
états à Léon. Comme l'Espagne se trouvait pour lors libre de guerre,
beaucoup de riches-bommes, beaucoup de chevaliers et beaucoup
de braves hommes des villes se rendirent aux états. Il vint aussi
là un nombre infini de gens de toutes les parties du royaume, même
de la Navarre et des Asturies ; car le roi don Alphonse avait fait
annoncer au loin, à son de trompe, que, pendant la durée des
états, il y aurait à Léon un tir au tablado et des combats de tau-
reaux, sans compter les autres réjouissances. Or les fêtes étaient
depuis plusieurs jours commencées, et Bernard ne s'y montrait
pas : chacun s'en apercevait, et chacun disait que les états étaient
déprisés et déshonorés par son absence. La reine, qui assistait à
ces jeux d'une fenêtre du palais , pensait cela comme les autres , et
elle aurait voulu , pour beaucoup , voir Bernard se mêler à ces fê-
tes , d'autant plus qu'elle n'avait pas d'autre récréation et qu'elle
avait souvent ouï conter les beaux faits de son neveu en ce genre.
Tourmentée de cette envie , elle appela les deux riches-hommes
dont je vous ai parlé ci-dessus, don Yelasco Melendez et Suero
Yelasquez , et leur commanda de lui envoyer Bernard au palais ;
qu'elle avait à lui dire quelque chose. Sur cette invitation , Ber-
nard se rendit vers la reine. — Bernard , lui dit-elle en le voyant,
il serait bien à vous de tirer au tablado et de combattre le tau-
reau pour l'amour de moi. — Madame la reine, répondit-il, je
suis prêt à vous complaire en toute chose , mais je ne saurais me
réjouir tandis que mon père gémit enfermé dans les tours de Lu-
nia. — Hé bien , reprit-elle , faites cela en ma faveur, et moi je
vous promets qu'aussitôt que le roi reviendra ici pour manger, je
lui demanderai votre père 5 et je crois bien qu'il me le donnera.
Ces paroles ranimèrent Bernard : il remercia la reine de ses bontés
et descendit dans la place.
K Yoyez! voyez! voici Bernard ! a Tel fut le cri qui retentit de
tous côtés quand il parut. Les musiciens , placés sur un échafaud
dressé au-dessous de la fenêtre du palais, sonnèrent une fanfare
à son honneur , et la foule se rangea le long des murs des maisons
pour lui laisser le champ libre.
Fier de ces marques d'estime, le fils du comte de Saldana s'ap-
proche de son cheval qu'on lui amène , — le caresse et le flatte de
la voix et du geste , — s'élance dessus sans se servir de l'étrier ,
— choisit un javelot bien pointu, — mesure des yeux la hauteur
du tablado attaché au bout d'un long arbre sans rameaux, —
REVUE DE PARIS. 97
s'éloigne au pas en saluant à mesure les dames qu'il reconnaît aux
fenêtres , — arrive à l'extrémité de la place , — fait faire sur lui-
même volte-face à son cheval , — repart au galop , — presse sa
course , — avance , l'œil fixé sur le but , le bras levé et tendu , —
et , quand il se voit à portée , il lance le bofordo ; il le lance si
juste que le tablado est atteint au milieu , et si fort que le tablado
est brisé. Aussitôt, de nouveaux cris éclatèrent mêlés au bruit des
tambours , des clairons et des fifres.
Il y eut un moment de repos.
Bernard, entouré de beaucoup d'hommes qui l'admiraient, venait
de choisir une lance à deux pointes en manière de fourche 5 quand
tout-à-coup , la porte de l'écurie du roi s'étant ouverte , il en sor-
tit un taureau, — un taureau d'une telle stature que vous auriez
cherché son pareil vainement. Dès qu'ils le virent, tous les hommes
qui étaient là se sauvèrent en tumulte , les uns dans les maisons,
les autres dans les rues environnantes récemment séparées de la
lice par des barrières très-hautes. Ensuite il se fit un grand si-
lence.
Bernard et le taureau restaient seuls sur la place. Le fils du
comte de Saldana, immobile à cheval, s'appuyait sur sa lance dont
le bois posait à terre : l'air ardent et grave à la fois , il semblait
occupé des pensers les plus sérieux. Le taureau, après avoir fait
quelques pas , s'était arrêté : il regardait à l'entour de lui comme
étonné , frappait la terre du pied à grands coups , et mugissait.
Bernard l'entendit. Sortant de sa rêverie solennelle, il alla gaie-
ment vers l'ennemi, et l'invita au combat en le touchant au front
avec son arme. Le taureau courut sur lui. Bernard , pour mieux
divertir la reine , prit la fuite. 11 galopa d'abord en rond de
même que s'il eût voulu faire manéger son cheval , décrivant des
cercles qu'il rendait successivement plus étroits ou plus larges ;
puis il galopa au hasard , tantôt à droite , tantôt à gauche 5 puis,
tout droit en avant , toujours poursuivi par le taureau. Mais sou-
dain , se jetant brusquement de côté, et laissant passer l'animal
furieux emporté par son élan , Bernard le suit à son tour , lui
plonge sa fourche de fer dans la croupe , le soulève de terre
avec force , les pieds en l'air, et le culbute. Tandis que les assis-
tans émerveillés applaudissaient à ce beau coup, Bernard s'éloigne
pour donner son cheval et sa lance à un homme qui le servait.
Le taureau s'était relevé et se tenait à l'endroit même de sa chute .
10 y
Ç)8 REVUE DE PARIS.
là. il poussait de longs mugissemens 5 de ses narines ouvertes sor-
tait un souffle bruyant et épais; ses yeux brillaient comme des
tisons enflammés ; à chaque coin de sa bouche pendait une écume
verdàtre , et sa queue se balançait lentement d'une manière ter-
rible. Bernard n'eut pas peur. L'épée d'une main , à pied , il
se rapprocha du taureau, et se mit à l'exciter en agitant de l'autre
main son manteau rouge. Le taureau s'élança tête baissée: mais
il passa sous le manteau , et, en passant , reçut une blessure. 11
recommença plusieurs fois de suite, et, à chacune, fut blessé de
même. A la fin, tout sanglant , il s'éloigna. Vainement la foule
le rappelait; il ne voulut plus y revenir. Toyant cela , Bernard
marcha vers lui , le saisit par les cornes , l'entraîna au milieu de
la lice malgré sa résistance , et l'ayant abattu , le tua. — Les tam-
bours , les clairons et les fifres sonnèrent de nouveau ; mais la
voix des hommes couvrait le son des fifres , des clairons et des
tambours.
Le combat terminé, les deux comtes Telasco Melendez et Suero
Telasquez s'en furent trouver la reine et la prièrent de n'oublier pas
ce qu'elle avait promis à Bernard. La reine, qui était toute joyeuse,
leur assura qu'elle s'en occuperait au plus tôt. Tandis qu'elle par-
lait encore, voici que le roi arrivait. Elle alla à sa rencontre , lui
baisa la main et lui dit : Mon seigneur , je vous supplie, si cela
vous agrée, que vous me donniez le comte don Sandias de Saldana,
que vous tenez prisonnier ; car cela est le premier don que je vous
ai demandé. — Reine, répondit le roi mécontent, je ne le ferai pas ,
et je vous engage à ne pas prendre une peine inutile ; car je l'ai
juré, et ne veux point manquer à mon serment. La reine, sentant
bien qu'il n'y avait pas à répliquer , se tut. Elle se tourna vers
les deux comtes, qui n'étaient pas loin de là, leur annonça par
un signe ce mauvais succès, et rentra dans son appartement.
Après sa victoire sur le taureau , Bernard s'était retiré en son
logis pour y attendre les deux comtes; ceux-ci, honteux de rap-
porter une telle nouvelle, n'osaient plus reparaître devant lui. Ne
les voyant pas revenir, il conçut de l'inquiétude , et finit par sortir
à leur recherche. 11 les rencontra sur la place, les aborda et leur
demanda ce qui en était. Au lieu de lui répondre, les deux comtes
lui prirent chacun une main, qu'ils pressèrent, en détournant la
tête et baissant les yeux. Bernard les comprit. Affligé de ce que sa
dernière espérance lui manquait, et furieux d'avoii seivi d'amusé-
REVUE DE PARIS. 09
ment à la cour et au peuple, sans obtenir sa récompense. — lui qui
avait tant de tristesse au cœur ! — il laissa là soudain les deux com-
tes et s'en fut droit au palais. 11 trouva le roi seul dans une salle.
Dissimulant son dépit , et ne montrant que son chagrin , d'une
voix douloureuse il lui dit :
— Seigneur, rendez-moi mon père !
—Que prétendez-vous , Bernard? repartit le roi sévèrement.
— Rendez-moi mon père , seigneur ! répéta Bernard , en lais-
sant tomber de ses veux deux grosses larmes.
— Je ne vous le rendrai point, Bernard , répondit le roi 5 je l'ai
juré. Je vous ai déjà défendu de me parler à ce sujet ; et , si vous
avez la hardiesse d'y revenir , je vous enverrai là-bas, avec lui ,
au château de Lunia.
Inité par ces refus et ces menaces , Bernard reprit d'une vcix
ferme : Seigneur, en retour de mes services , vous devriez , vous ,
me rendre à moi mon père. Sans que je vous rappelle ma conduite
à Roncevaux, car je n'avais pas encore votre parole , souvenez-
vous de ce que j'ai fait pour vous depuis : et comme je vous secou-
rus à Benavente , où vous tenaient assiégés les Maures du roi
Orez ; et comme, aux dernières guerres civiles que vous avez eues
contre ceux de la Galice, je vous ai soumis les révoltés; et comme,
dans la bataille que vous livrâtes au roi maure Alçaman, sur les
bords du Douro, moi , lorsque vous étiez près de tomber au pou-
voir des païens , je vous donnai mon cheval, qui vous sauva.
Alors vous pensiez que le royaume était perdu , vous en aviez
beaucoup de peine, et me disiez, d'un air bénin et caressant : Ne-
veu Bernard , prêtez-moi votre aide, ^ous n'en aurez pas de re-
pentir après. Je vous accorderai la grâce que vous voudrez. Eh
bien ! seigneur , la grâce que je veux, — c'est mon père!
Taisez-vous, Bernard ! taisez-vous!
— Son , seigneur , je me suis tu assez long-temps.
A ces mots le roi don Alphonse ne put contenir sa colère. — Don
Bernard, dit-il, puisqu'il en est ainsi, je vous exile ; d'aujourd'hui
en neuf jours , j'ordonne que vous soyez sorti de ma terre , et si ,
ce délai passé, je vous y rencontre, je vous ferai enfermer entre de
bonnes murailles.
En entendant cela , Bernard sourit de dédain , regarda le roj
d'un air superbe , et parla ainsi orgueilleusement : u C'est moi ,
seigneur, c'est moi-même qui m'exile ! D'aujourd'hui je me sépara
100 REVUF. DE PARIS.
de vous , d'aujourd'hui je ne suis plus votre vassal ! Et tous ceux
qui suivront votre parti , en quelque lieu qu'ils se montrent , en
quelque endroit que je les trouve, je les défie par avance, sei-
gneur î
— Accourez , mes chevaliers !... Mes chevaliers , venez ici !
Aux cris que poussa le roi , beaucoup de chevaliers accouru-
rent.
— Saisissez! saisissez l'insolent qui m'outrage, le traître qui me
déshonore !
— Que personne ne bouge ! je suis Bernard !
En même temps, le redoutable jeune homme suspendait son
manteau, en guise de bouclier , à son bras gauche , et avançait
son épée , rouge encore du sang du taureau.
Personne ne bougea. Malgré les pressans ordres du roi, tous les
chevaliers demeurèrent tranquilles , les uns par amitié, les autres
par crainte.
S'étant assuré des dispositions pacifiques de la foule , Bernard
se dirigea vers la porte et sortit sans en être empêché. Il s'en fut
à son logis, monta à cheval et partit pour son domaine de Sal-
dana.
Le lendemain de son arrivée, voici que les deux riches-hommes,
ses cousins, don Yelasco Melendez et don Suero Velasquez , se
présentèrent à lui amenant avec eux trois ceuts chevaliers: ils
avaient quitté Léon sans baiser la main au roi. Le surlendemain,
parut le comte don Mino, accompagné aussi de cent chevaliers bien
armés. Les jours suivans, il arriva de même beaucoup d'autres che»
valiers , par trois , par quatre , de Benavente , de Toro , de Za-
mora. Tous, ayant su son aventure , venaient décidés à prendre
fait et cause pour lui ; tous lui promirent de ne pas l'abandonner
jusqu'à ce que le roi don Alphonse lui eût rendu son père , le
comte don Sandias de Saldana.
Pour lors Bernard sortit de son domaine à la tête de cinq cents
chevaliers dévoués et courageux. Il commença par s'emparer d'une
colline qui est à trois lieues de Salamanqne , sur la cime de la-
quelle il trouva un château fortifié , auquel il donna le surnom de
Carpio : et c'est pourquoi de lors en avant il fut appelé lui-même
Bernard de Carpio. Ce fut là qu'il établit son quartier-général , et
de là qu'il se mit à courir la terre du roi. Semblable à un lion , il
descendait chaque matin de son gîte avec sa troupe, allait tantôt
REVUE DE PARIS. 101
d'un côté , tantôt d'un autre , enlevait les troupeaux paissant dan»
la plaine , et s'en retournait le soir avec son butin de la journée.
De plus, si le roi envoyait contre lui sa chevalerie, il la battait.
Une fois même { lui seul pouvait tenter ce coup ) , étant sorti en
secret de son fort , il pénétra jusqu'au quartier royal , y prit tout ce
qu'il y trouva bon à prendre, puis rentra à Carpio très-riche et
très-honoré. Seulement il faut vous dire qu'en partant pour cette
tournée , il avait défendu à ses chevaliers de porter la main sur le
roi don Alphonse, sous peine de demander lui-même à celui qui
l'oserait une chère réparation ; car notre Bernard savait accorder
ensemble à merveille ce qu'il devait à son père avec ce qu'il devait
au roi comme seigneur et comme oncle.
Il y avait un an que les choses duraient de la sorte. A ce mo-
ment, les hommes du pays s'étant réunis , ils vinrent trouver le
roi don Alphonse , et lui dirent : — Seigneur , c'est dans une
mauvaise heure que vous avez emprisonné le comte don Sandias ;
car à cause de cela , toute votre terre se perd, tant Bernard y fait
de mal chaque jour ; et si tel était votre bon plaisir , nous aurions
pour bien que vous missiez le comte don Sandias hors de prison
et le rendissiez à son fils Bernard. Le roi, tout mécontent de cela
qu'il était , leur répondit qu'il se conduirait selon leurs désirs. Ce-
pendant plusieurs mois s'étaient écoulés sans qu'il eût accompli
sa parole , à cause de son ancien serment , lorsqu'un jour il se dé-
cida soudain à envoyer deux comtes vers Bernard , les comtes don
Arias Godos et don Tibalte. Ceux-ci persuadèrent si bien le fils du
comte de Saldana , qu'il s'en vint avec eux à Salamanque , accom-
pagné de dix des siens seulement. Le roi le reçut d'une manière
très-gracieuse , et lui dit : — Bernard , je veux que nous ayons dé-
sormais la paix entre moi et vous.
— Seigneur, répondit Bernard, un chevalier pauvre a plus à
gagner dans la guerre que dans la paix.
— Je vous le dis derechef , Bernard , répliqua le roi , j'entends
que nous ayons dorénavant la paix entre nous. Pour cela, vous
remettrez en mes mains le château de Carpio, et moi de mon côté
j e vous donnerai votre père.
— Dieu veuille qu'il en soit ainsi !
Là-dessus les comtes don Arias Godos ei don Tibalte partirent
avec un chevalier de Bernard qui devait leur livrer le château de
Carpio , et les comtes don Telascn Refendez et don Suero Telas-
10 0.
102 REVUE DE PARIS.
qnez allèrent avec un messager du roi chercher celui de Salduna-
Or écoutez bien ce qui suit.
Les premières années de sa prison , le comte don Sandias les
avait supportées avec la fermeté qui convient à un homme noble ;
d'autant plus qu!il se flattait qu'un jour , le roi don Alphonse-le-
Chaste ayant oublié sa faute, ou son fils en ayant obtenu le par-
don il serait mis en liberté. De temps à autre il apprenait que
Bernard venait à bien , et cela lui semblait de bon présage. Seize
années se passèrent ainsi. A cette époque , ses gardiens commen-
cèrent de lui raconter les prouesses que faisait son fils au service
du roi : il en fut très-content, et attendit de là sa délivrance. Deux
ans s'étant écoulés sans qu'il y eût rien de changé à son sort , le
pauvre comte s'abandonna à l'inquiétude. Ce fut bien pis encore
lorsqu'il eut su la rupture de son fils avec le roi. Ne pouvant pas
deviner que Bernard s'abstenait d'approcher des tours de Lunia
par crainte de causer un grand malheur , il passait de longues
heures, la tête avancée entre les durs barreaux de sa fenêtre, à
écouter s'il entendrait du bruit, à regarder si personne ne venait ,
au loin} puis, n'entendant rien, ne voyant rien, triste , il retour-
nait vers sa couche, désolé d'avoir un si mauvais fils. Peu à peu
un découragement profond le gagna : la nuit il pleurait au lieu de
dormir ; et le jour, il refusait de manger et pleurait. Toutes ses
forces se perdirent , il maigrit beaucoup , et ses cheveux et sa
barbe devinrent blancs comme neige : de sorte que, si vous l'aviez,
vu , bien qu'il n'eût pas cinquante ans accomplis , vous l'eus-
siez dit' un homme très- âgé. Bref, après avoir vécu ainsi quelque
temps , il rendit à la fin son ame à Dieu. Et voilà pourquoi le roi
don Alphonse , à qui Ion avait annoncé la chose , s'était décidé
soudain à traiter avec Bernard. ,
Lorsque les deux comtes Velasco Melendez et Suero Velasquez
arrivèrent au château de Lunia, ils furent bien surpris et affligés d'y
trouver mort, et de la veille, leur oncle chéri, le comte don San-
dias.
Après l'avoir mis dans un bain afin de lui laver le corps, et
après l'avoir revêtu de ses habits de gala, ils firent seller un che-
val avec une selle préparée à cet effet, et, selon l'ancienne coutume,
ils placèrent dessus le défunt comte ; puis ils partirent au pas , se
dirigeant vers Salamanque. Le comte don Sandias chevauchait
rntre ses deux neveux: à sa main gauche, appuyée sur l'arçon,
REVUE DE PARIS. 103
était attachée la bride; sa main droite pendait immobile à son côté.
On eût cru qu'il était vivant.
La nouvelle ayant été rapportée à Bernard que son père appro-
chait, il monta vite à cheval et courut à sa rencontre. Tout en al-
lant par son chemin, comme il ignorait le trépas du malheureux, il
tâchait de se le figurer en son esprit tel qu'il devait être, et son-
geait à lui dire mille choses qu'il avait au fond de l'ame. 11 était
presque nuit quand il aperçut la troupe qui venait. Aussitôt, sau-
tant à bas de sa monture, il courut joyeux vers le plus vieux che-
valier , s'empara de sa main droite, et la porta à ses lèvres avec
respect. Mais lorsqu'il eut senti cette main glacée sur sa bouche ,
et qu'ayant regardé le vieillard, il eut vu sa face vénérable toute
pleine de mort, alors, — alors ce fut en lui une grande douleur,
une douleur qu'on ne saurait peindre. Malgré les paroles amicales
des deux comtes, il s'arrachait les cheveux, il se frappait le visage,
il polissait de sourds gémissemens, en criant sans cesse : «0 mon
père ! mon père!...» Il continua de la sorte jusqu'à ce qu'il fût
tombé , épuisé , dans les bras de ses deux amis.
Par quelques mots placés à la suite de ce récit, la Chronique
générale nous apprend qu'au treizième siècle les jongleurs espa-
gnols (jnglares) chantaient des romances où se continuait la bio-
graphie de Bernard. Elles le célébraient exilé en France , faisant
de nouvelles prouesses sous la bannière du roi Charles , et finis-
sant par épouser une dame de la cour , appelée Galinde. Ces ro-
mances, aujourd'hui perdues, notaient fondées sur aucune espèce
de tradition; ainsi, comme pièces historiques, elles ne sont nulle-
ment à regretter. Sous le point de vue de l'art , pas davantage.
Bernard est tout entier dans le culte exclusif et absolu qu'il a voué
à son père ; il ne nous intéresse que parce qu'il a fait de son père
le principe et la fin de toutes ses actions comme de toutes ses pen-
sées. Dès que son père est mort, il faut donc, lui aussi, qu'il dis-
paraisse de la scène , où il n'a pas de rôle. Nous ne saurions plus
nous le représenter désormais que revêtu de son manteau de deuil,
gémissant dans la solitude. Ses amours et ses exploits les plus cu-
rieux, malgré l'appui d'un idiome qui se prête si bien aux récits
d'amour et de guerre, loin d'avoir aucun charme pour nous , ne
pourraient que détruire cette unité d'impressions qu'en toutes
choses d'art notre secret instinct demande. Le peuple auquel les
jongleurs s'adressaient l'a bien senti. Plus poète qu'eux, et en
10-4 REVUE DE PARIS.
même temps plus national, il a oublié, il a rejeté leurs inventions.
Et maintenant , rendue à sa simplicité primitive , avec ses lignes
nobles et cbastes , bien qu'un peu rudes, la figure de Bernard se
détache agrandie dans le lointain des temps chevaleresques, et se
montre à nous comme le type vivant de la piété filiale au moyen
âge e»pagnol.
Daxas-Hikard.
*
COELINA ,
OIT
Mme la baronne de Villois était une grande femme sèche ,
mal venue à sa taille de cinq pieds cinq pouces comme à
son titre de baronne , nulle en tout ce qui distingue physi-
quement une femme d'un grenadier ; riche en ce qui peut les
confondre moralement. Elle avait pour mari M. le baron de
Villois, se disant général et Espagnol, appuyant ces deux
prétentions, la première , d'une boutonnière garnie d'un ru-
ban si confusément rayé de rouge, de bleu, d'orange, de
vert , de noir , qu'on pouvait dire qu'il avait toutes les dé-
corations de l'Europe sans pouvoir désigner une seule de
celles qu'il avait; la seconde, d'un langage barbouillé de
terminaisons en a et en o, en as et en os, qu'il appelait son
ignorance de la langue française. Du reste , très-soupçonné
de voler à l'écarté (ceci se passait en 1822). Nous autres
jeunes gens qui n'avions rien à faire qu'à nous moquer des
vieilles femmes qui font patienter leur âge mûr jusqu'à cin-
quante ans, comme un créancier dans lantichambre , nous
avions appelé la baronne de Villois Mme Carmin. Ce nom
n'avait d'autre origine qu'une phrase habituelle de Mme Vil-
lois : a Je ne puis pas souffrir les femmes qui mettent du
carmin, n En raison de quoi elle se plâtrait d'un rouge
!08 REVUE DE PAEIS.
brique tout-à-fait odieux. Le ruban du mari lui avait valu le
sobriquet d'Arc-en-CieL Avec la tournure de la baronne, la
réputation du baron et leur style à l'avenant , ces deux per-
sonnes avaient de rares privilèges. Le plus inconcevable
était d'être reçus dansquelques salons debonne compagnie ;
un autre non moins étrange, d'avoir pour fille une admi-
rable personne . distinguée de corps, de tête , de langage ,
d'esprit , quelque chose de mieux qu'une femme ravissante ,
car elle était souverainement froide et retenue. Quant au
dernier privilège des Villois que les méchans expliquaient
par le second , il consistait à avoir pour ami un certain
M. Ourdan , homme supérieurement spirituel, de manières
parfaites , fournisseur échappé aux regorgemens de l'empire
et aux liquidations de 1815 , riche à éclabousser les simples
millionnaires, causeur adorable : il avait connu tout l'em-
pire , hommes et contrées ; il savait des histoires burlesques
ou épouvantables sur tous les noms célèbres qui tombaient
par hasard dans l'intime conversation qui survivait d'ordi-
naire entre huit ou dix privilégiés au tumulte de la soirée
où M. Ourdan n'arrivait jamais qu'à une heure du matin.
Ces bonnes orgies d'esprit dévergondé, nommé médisance
par les sots qui en étaient exclus , commençaient d'ordi-
naire à deux heures du matin et finissaient à quatre par un
souper délicat désigné par les adeptes sous le nom de
Morceau sous le pouce. C'est là que régnait M. Ourdan.
Souvent nous avions voulu retenir la baronie Villois dans
ces réunions attardées , mais M. Ourdan ne l'avait jamais
souffert ; il ne nous en donnait pas d'autre raison que sa
haine pour un grand , énorme . riche monsieur , marié à une
spirituelle et gracieuse femme que nous aimions beaucoup ,
et qu'il traînait partout comme un gros cheval normand
attelé à un frêle tilbury. Cet homme faisait des calembours
et en riait à foison. <i Jamais , nous disait M. Ourdan , je ne
donnerai à ce butor l'avantage de ne pas être le plus bête
de la soirée. » Quoiqu'il fit si aisément les honneurs de l'es-
prit des Villois , M. Ourdan ne permettait pas la moindre
plaisanterie sur leur compte , et se montrait impatient des
éloges qu'on donnait à leur fille Ccelina. Ce nom de Cœlina
était peut-être la seule chose qui fût du fait des Villois dans
REVUE DE PARIS. 1 G 7
cette adorable personne , aussi n'avaient ils pas manqué à le
choisir stupidement ridicule. Il en arrivait que beaucoup de
gens , en entendant ce nom étrange , continuaient le titre
du livre où les Villois l'avaient puisé et ajoutaient : Ou l'en-
fant dumystèrc. Et alors, Ourdan murmurait avec colère un
de ses aphorismes solennels : k Je n'ai rencontré nulle part
tant de sots que chez le peuple le plus spirituel delà terre. »
Le peu de personnes qui pénétraient chez les Villois en rap-
portaient de singulières observations. (Tétait un grand
appartement où il y avait suffisamment de chaises , de fau-
teuils , de rideaux , de glaces , un pendule sur chaque che-
minée avec ses candélabres aux deux bouts; une de ces
maisons meublées par le tapissier et non point par l'habita-
tion ; tout ce qui peut appartenir à tout le monde , rien de
ce qui ne peut être qu'à une personne. La curiosité de notre
coterie avait, pendant une semaine entière, relayé des
visites chez les Villois pour y deviner quelque chose ; mais
Cœlina avait fait salon durant ces huit jours et sans désem-
parer d'une heure; Ourdan n'avait point paru; nous con-
naissions l'emploi de ses nuits et des heures de sa matinée
exclues du droit de visite : nous ne savions plus que penser
d'Ourdan, de Cœlina , des Villois. Nous étions piqués au jeu
comme des provinciaux. De cette curiosité déçue, naquit
un complot. L'un de nous fut choisi pour jouer une passion
fatale aux pieds de Cœlina , un autre fut dévoué à faire la
cour à la baronne. Le premier nous trahit. A la seconde en-
trevue , il devint fou de Cœlina : c'était un allié perdu. L'in-
trépide séducteur de Mme Villois marchait devant lui comme
un furieux et les yeux fermés, il ne demandait plus que
vingt-quatre heures pour être arrivé à tous les droits d'un
homme aux confidences d'une femme, lorsque dans ces
vingt-quatre heures tous les Villois, père, mère et fille,
disparurent subitement de Paris pour ne reparaître que qua-
tre mois après en Italie , comme ces plongeurs qui s'engouf-
frent tout d'un coup sur un côté de la Seine et ne se remon-
trent qu'à l'autre bord. Ces quatre mois de la vie des Villois
se passèrent entre deux eaux sans qu'on pût découvrir
quelle route ils avaient prise, ni s'expliquer comment ni
pourquoi Cœlina avait été annoncée dans les salons de ïSa-
108 REVUE DE PARIS.
pies sous le nom de comtesse d'Andressi , et y étalait une
opulence si respectable, qu'elle tenait lieu du comte d'An-
dressi dont personne n'avait jamais eu la moindre connais-
sance. Quelques-uns prétendaient cependant que ce nom
avait appartenu autrefois à une riche et noble famille du
Piémont, ruinée et disparue dans la révolution. On essaya
de pénétrer Ourdan sur ce mystère : il tourna le dos aux
hommes , rit au nez des femmes et ne garda d'autre rancune
de notre essai de perfidie que d'appeler à tout propos le
poursuivant de la baronne , mon brave. Le mot se répandit.
K'ayant plus de Villois à sacrifier , nous nous tournâmes
contre notre complice. Il n'abordait pas un de ses amis
qu'il ne s'entendit nommer mon brave; il en rit d'abord,
puis s'en fâcha; il en résulta trois duels qui désorganisèrent
nos nuitées. Le monsieur aux calembours y fut tué. Quand
on l'apprit à Ourdan , il dit froidement : Toute chose en ce
monde a son bon côté. Puis il se fit l'amant de la veuve, et
les Villois furent oubliés.
Je changeai de monde , je quittai les restes expirans du
bel esprit impérial , et je me rapprochai des peintres et des
hommes de lettres qui perçaient péniblement la croûte ro-
maine où étaient enfermés tous les arts , comme une macé-
doine de gibier dans un pâté de Chartres. Dans un salon où
ils étaient admis en grand nombre, je rencontrai un beau
jeune homme , exalté, grand artiste de cœur, fécond en pa-
roles inspirées de nobles mouvemens , mais désordonné ,
trop tumultueux encore pour que la langue et le pinceau ne
manquassent pas souvent à l'élan de sa pensée ; de là bizarre,
mal compris , rebuté , et retombant de ces jets impétueux
dans une tristesse lourde , dormante , immobile. Il s'appelait
George Leister, et était marié à une femme plus âgée que
lui., elle pouvait avoir vingt-huit ans. Mme Leister, qui s'ap-
pelait Thérèse , était une séduction incarnée Petite, délica-
tement faite, souple et lente , elle avait un visage qui sou-
riait si négligemment quand on la flattait , et qui s'exaltait
d'une si avide attention quand on louait son mari, qu'on
commençait à l'adorer pour s'arrêter à la respecter. Cepen-
dant, ses grands yeux noirs , ses cheveux si noirs qu'ils don-
naient de la blancheur à sa peau un peu brune , tout cela
REVUE DE PARIS. 109
semblait promettre une fougue de passions qui devait rom-
pre tôt ou tard le cercle étroit de la vie uniforme qu'elle
menait.
Leister était arrivé depuis un an à Paris. Il y tenait une
maison aisée, y jouissait d'une existence oisive et qui sup-
posait une fortune faite. Cependant on ignorait sur quoi re-
posait cette fortune, on ne savait pas davantage ses antécé-
dens ni ceux de sa femme. Mais un homme qui n'emprunte
point d'argent , qui ne s'endette pas et qui n'est pas à marier
peut vivre vingt ans à Paris sans que personne s'informe ni
d'où il sort, ni de ce qu'il peut être. Je le voyais souvent,
et quelquefois j'avais eu à remarquer dans ses habitudes et
parmi la gaieté de ses soirées , quelques-uns de ces longs
silences, de ces oublis de ce qui nous entoure, où l'esprit
s'absente du présent pour retourner au passé et s'y occuper
de quelque infortune ou de quelque félicité qui domine toute
la vie. Averti dans ses rêveries par l'humeur de Thérèse , il
s'en éveillait avec éclat, et c'est dans ces momens qu'il de-
venait parleur exalté , bruyant , paradoxal ; il fallait que
le souvenir où il se plongeait fût bien profond pour qu'il lui
fallût un si grand effort pour s'en arracher. Tous ses amis
avaient remarqué ces contrastes. Moi qui l'aimais , j'y avais
cherché une cause : les autres en faisaient son caractère.
Avec le caractère . les indifférens expliquent tout. Il n'y a
point de peine cachée qui s'agite convulsivement dans le
cœur d'un homme qu'on ne traduise facilement en caprice.
Leister était un homme fantasque. Cela dit , il pouvait se
brûler la cervelle sans qu'il y eût de quoi s'en inquiéter.
Tout cela durait depuis deux ans, lorsqu'un jour en arrivant
chez Leister, je le trouvaiplussoucieuxqu'àrordinaire;mais
d'un souci présent, d'une peine active. Il était agité, il était co-
lère, il tournait dansson cabinet comme un homme qui ne sait
sur quoi jeter son humeur. Sa femme pleurait dans un coin.
— Eh, mon Dieu! qu'y a-t-il ? luidis-je, lorsque je vi>
qu'il ne pensait pas à me parler.
— Il y a que je quitte Paris, me répondit-il.
— Mais pourquoi ? repris-je aussitôt.
A cette question , il devint tout-à-fait furieux , et , prenant
un air de hauteur, il me répliqua :
10 10
110 REVUE DE PARIS.
— Est-ce que je vous dois compte de mes actions ?
Je me contentai de prendre mon chapeau et de sortir ;
Thérèse s'élança vers moi en s'écriant :
— Ne prenez pas garde à ce qu'il dit , il est fou aujour-
d'hui !
Leister était tombé dans un fauteuil en pressant sa tête de
ses poings fermés , Thérèse ajouta tout bas :
— Il est sorti ce matin de fort bonne heure. Deux heures
après , il est rentré dans l'état où vous le voyez , et, au lieu
de me répondre , il m'a jeté un paquet de billets de banque
sur la table en me disant : Soldez toutes les dépenses de
votre maison , nous quitterons Paris demain.
Dans le premier instant , j'avais pensé à des embarras d'ar-
gent, ceci paraissait devoir détruire ce soupçon.
Un moment après , George se leva , il vint à moi, me ten-
dit une main et l'autre à Thérèse :
— Elle a raison , me dit-il , je suis un fou , je m'irrite com-
me un enfant , je me frappe la tête contre des murs de fer ,
et je n'avance à rien qu'à faire du mal à moi et à ceux que
j'aime. Maintenant c'est fini.
— El vous ne partez plus?
— Je pars , reprit-il froidement. Je pars demain.
— Sipromptement ! lui dis-je.
— Oh! s'écria-t-il en s'emportant de nouveau , ce soir,
tout à l'heure si je le pouvais , jamais assez tôt pour la fuir.
— Qui donc? s'écria Thérèse en se dressant tout-à-coup
devant lui avec une explosion de doute et de jalousie qui
éclata dans les regards ardens dont elle cherchait à le pé-
nétrer.
Leister ne fut point blessé d'abord du ton impératif de
cette interrogation , tant il demeura stupéfait du mot qu'il
avait laissé échapper ; il chercha à répondre en plaisantant,
mais il s'embarrassa dans sa phrase; puis , obsédé du re-
gard inquisiteur de sa femme , et irrité du sourire amer
d'incrédulité dont elle accueillait sa réponse , il finit par lui
dire :
— Vous êtes folle , Thérèse; puisque je vous dis que nous
partons !
Il sortit de la chambre et me laissa seul avec Mme Leister.
REVUE DE PARIS. 1 I 1
Elle était demeurée à la place où elle s'était levée devant
lui , immobile et pensive ; enfin , elle résuma tout le tumulte
de son ame en un mot, elle me regarda en mâchant con-
vulsivement ses lèvres du bout de ses dents , et me dit d'une
voix altérée :
— George me trompe , monsieur.
— Madame
— Oh ! s'écria-t-elle en m'interrompant violemment , il
m'a toujours trompée !
Je ne comprenais rien à tout cela, je n'étais pas fort épris
du rôle de pacificateur entre deux époux irrités ; cependant
je ne pouvais nim'en aller ni restersans rien dire. M,nt Leis-
ter marchait vivement dans sa chambre. Je me rappelai
quelques-unes des phrases banales appliquées communé-
ment à ces sortes de crises, et je dis le plus paternellement
que je pus à Mme Leister :
— Allons, madame , vous n'êtes pas raisonnable.
Elle secouait la tète en poursuivant ses propres pensées.
— George vous aime.
Elle laissait échapper un sourire brusque.
— Il n'aime que vous.
— Qui sait ? dit-elle amèrement.
— Votre mari est un homme d'honneur.
— C'est qu'il n est pas mon mari, me dit-elle en s'arré-
tant en face de moi et en écrasant du poids de ses regards
fixés sur les miens la niaiserie de mes consolations. Puis elle
continua à voix basse, mais résolue :
— TSon , monsieur , non , il n'est pas mon mari. Il m'avait
promis...
Leister rentra.
— Pse lui dites rien , me dit Thérèse rapidement, je vous
conterai tout.
Leister paraissait tout-à-fait calme.
— Mon ami , me dit-il , vous dinerez avec nous , n'est-ce
pas? C'est peut-être mon dernier jour d'amitié , continua-
t-il tristement , car je vous aimais , vous. Il faut m'exiler , il
faut que j'aille en Angleterre , et peut-être un jour faudra-
t-il aussi que je quitte l'Angleterre pour l'Amérique , et
l'Amérique pour le désert ou pour la tombe.
112 REVOE DE PARIS.
Tandis qu'il parlait ainsi , doucement et d'une voix abat-
tue , des larmes étaient venues aux yeux de Leister. Je ne
lui avais pas répondu.
— Ne me refusez pas , ajouta-t-il , ou je croirai que vous
m'en voulez.
— Non , m'écriai-je , je reste. Mais comme j'avais une in-
vitation bien promise , permettez-moi d'écrire un mot pour
me dégager.
Je pris une plume. Leister sonna un domestique. En re-
mettant ma lettre à cet homme je lui dis tout haut :
— Chez M. Ourdan , rue...
— M. Ourdan! s'écria George vivement. Vous connaissez
M. Ourdan?
— Beaucoup.
— Et c'est chez lui que vous deviez dîner ?
— Chez lui.
— Vous le connaissez ? lui dis-je à mon tour.
— Oui, reprit George d'un air indifférent} c'est mon
banquier.
— Ah! répliquai-je assez étourdiment, je le croyais retiré
des affaires.
— Cependant, dit George sèchement , il fait les miennes.
Mme Leister nous regardait causer , l'œil attaché sur nos
paroles, comme pour y découvrir quelque chose. Le silence
où nous tombâmes tous trois ne me montrait guère d'issue
prochaine lorsque le domestique me dit:
— Où demeure ce M. Ourdan ?
Je lui donnai l'adresse , assez étonné qu'un domestique
que je savais depuis trois ans chez Leister ne sût pas où de-
meurait l'homme qui faisait les affaires de son maître.
Mrae Leister profila de l'occasion pour rompre l'embarras
de notre situation par quelques phrases d'usage.
— Je vous remercie, me dit-elle , du sacrifice que vous
voulez bien nous faire d'une réunion sans doute très-bril-
lante.
— Oh ! madame , lui répondis je en me croyant sur un
terrain où la conversation pourrait marcher en sûreté, je
ne me fais point un mérite de préférer mes amis à mes con-
naissances. Cependant j'avoue que ce dîner avait un grand
REVUE DE PARIS. 113
attrait pour moi . car je devais y revoir une personne qui
m'a singulièrement occupé.
— Une femme ?
— Une femme belle , jeune . spirituelle . parfaite.
— Et comment se nomme cette merveille ? me dit M"" Leis-
ter en me raillant de ce sourire dont les femmes accueil-
lent Péloge d'une autre femme lorsqu'elles le croient exagéré
par la passion.
— De mon temps, lui répondis-je . elle s'appelait M-- Vil-
lois: maintenant elle se nomme la comtesse d'Àndressi.
— De votre temps ? me dit Leister d'une voix serrée à la
gorge . et en me dévorant d'un regard où il y avait autant
d'épouvante que de fureur ; de votre temps ? répéta -t-il.
— De mon temps , répondis-je tout interdit et presque en
balbutiant, veut dire du temps où je la voyais... dans le
monde... fort rarement , car je n'ai jamais été admis chez
elle. Mlle Villois était une femme sur laquelle on ne pouvait
tenir aucun propos.
Et pendant que j'entamais assez gauchement l'apologie
• le Mlle de Villois. comme si je l'eusse défendue devant son
juge . sans trop me rendre raison de l'intérêt que pouvait y
prendre Leister , et même sans savoir s'il y prenait quelque
intérêt, poussé par je ne sais quoi qui m'avertissait que je
m'étais fourvoyé ; Mme Leister , plus rapide que moi à com-
prendre l'exclamation de son mari , et voulant lui renfon-
cer le trait que je cherchais à retirer, et qui l'avait jeté
hors de lui, Mme Leister se prit à dire d'un ton dont la
légèreté affectée ne déguisait pas complètement l'intention :
— Oh ! mon mari n'a que faire de la vertu de M^e Villois .
ni moi non plus. C'était donc votre maîtresse ?
— Sur mon honneur ! madame , m'écriai-je , je vous pro-
teste.
— Ah ! s'écria Thérèse en éclatant de rire , vous rou-
gissez.
Leister était livide. Mme Leister frissonnait dans son rire .
— Madame , repris-je d'un ton à imposer à sa prétendue
gaieté , sur mon honneur . je n'ai jamais connu Miis Villois
que comme une femme digne des respects du monde entier.
J'avais exagéré la réponse pour mettre fin aux plaisan-
10 10.
11-i REVUE DE PARIS.
teries de Mme Leister. J'étais en veine de maladresses.
George haussa les épaules , et sa femme me répondit d'un
air sec :
— Je vous crois , monsieur , et je crois que cette demoi-
selle s'est acquis plus d'un défenseur de sa vertu.
Elle finit sa phrase en l'appliquant du regard au visage de
son mari ; mais George était redevenu indifférent en appa-
rence. L'épigramme tomba à terre repoussée par son im-
passibilité , et l'on vint nous prévenir que le dîner était servi.
J'étais tout abasourdi et fort contrarié, abasourdi de
tout ce quejevenais d'apprendre, et peut-être encore plus
de ce que je ne savais pas , mais de ce qui se laissait deviner
de romanesque et peut-être de tragique dans les réticences
de George ; dans son départ précipité , le jour même de
l'arrivée de Cœlina , qu'il connaissait assurément , et dont
la réputation le touchait en quelque chose ; puis la confi-
dence de Mme Leister : tout cela allait et venait dans ma tête
confusément , comme un mélange incohérent de circon-
stances auquel il ne fallait cependant qu'un mot pour les
accorder, les mettre ensemble, et en faire un drame com-
plet : il en est de même d'un orchestre dont les instrumens
préludent pêle-mêle, et qui à l'archet du maître se réunis-
sent dans un commun accord, partent du même pied, et
font une parfaite harmonie. J'étais contrarié de l'humeur
de Mme Leister , qui probablement ne tiendrait plus la con-
fidence promise ; quoiqu'il me semblât que j'en apprendrais
davantage du côté de George , ou du moins du plus origi-
nal que de la part de sa femme. Je calculai que de ce côté
c'était quelque vulgaire séduction d'une fille de bonne mai-
son tombée dans la détresse , avec une promesse de mariage ;
eDfin tout ce qui constitue l'ordinaire des filles séduites.
Mais George était silencieux ce soir-là, et en général peu
confiant. Après beaucoup d'hésitations, je me décidai à me
retirer pour aller rejoindre M. Ourdan aux Italiens, où il
devait être avec la comtesse d'Andressi. J'avais eu d'abord
la tentation d'annoncer l'emploi de ma soirée pour voir
l'effet que je produirais. Mais je ne savais pas à quel degré
était chargée la mine à laquelle j'aurais mis le feu, et je
m'abstins. Pendant le dîner . George avait annoncé qu'il
REVUE DE PARIS. U5
avait beaucoup d'emplettes à faire pour son voyage, et
qu'il y occuperait une partie de sa soirée. Nous sortîmes
ensemble.
— Où allez-vous ? me dit-il assez machinalement et en
homme qui ne veut parler de rien.
Je cédai au diable qui me poussait. Jamais herbe tendre
ne s'offrit si complaisarament à la voracité d'un curieux.
— Je vais, lui répondis-je du même ton d'indifférence
qu'il avait mis dans sa question . je vais rejoindre . aux Ita-
liens, Ourdan et la comtesse d'Andressi.
Le diable m'avait bien poussé. Ces deux noms ne tou-
chaient pas à l'oreille de George qu'il ne tressaillit ; cepen-
dant il se contint et me répondit :
— Ah ! elle est aux Italiens.
Un moment après, il me quitta , en prenant une route
tout-à-fait opposée à celle qui menait aux Bouffes , car on
appelait encore le Théâtre-Italien de ce nom. Quand j'arri-
vai dans la loge d'Ourdan , la comtesse d'Andressi était
seule. Je demeurai ébloui : elle était belle à faire crier
d'admiration ; j'en devins muet. Elle m'accueillit comme un
ami. C'était toul-à-fait une femme : plus de demoiselle qui
ne sait ni écouter ni répondre sans embarras , une grâce
enchanteresse , un sourire de bonheur qui me rendait tout
joyeux. Jamais je ne fus si tenté de me mettre à genoux et
de demander pardon à une femme. Pardon de quoi? Je ne
sais ; mais je prenais tant déplaisir à la voir et à la trouver
belle, que cela me semblait inconvenant. Une femme n'ar-
rive pas à un effet si puissant sans le voir et sans en être
flattée. Elle m'acheva en me disant :
— Donnez-moi votre bras ; nous nous promènerons un
instant dans le couloir.
Nous sortîmes ; elle s'appuya sur mon bras et se mit à me
causer de moi, de ce que j'étais devenu, de ce que mon nom
lui était quelquefois arrivé à Naples. Je croyais rêver. Tou-
tes les femmes nous regardaient ; quelques élégans , qui
d'ordinaire me jetaient leur bonjour du bout du gant , me
saluèrent de façon à être assez vus pour que la comtesse me
demandât qui ils étaient ; mais elle ne prenait garde à rien,
s'informant beaucoup de mes nouvelles habitudes . de mes
116 REVUE DE PARIS.
liaisons, si elles m'empêcheraient d'aller la voir souvent.
Jamais on ne chargea à ce point un homme de bonheur
et de fatuité. Je devais étinceler comme une machine élec-
trique. Tout-à-coup la comtesse s'arrête et devient muette.
Je la regarde et la vois haletante et pâle sous le regard
d'un homme qui la considérait avec une avidité insolente.
Cet homme était Leister. A tout homme, même à Leister, il
fallait demander compte de l'audace d'une telle attention.
Je fis un mouvement vers lui.
— Rentrons , me dit la comtesse d'une vois troublée ,
rentrons.
Elle m'entraîna dans sa loge; elle était inquiète, impa-
tiente; non-seulement elle ne me parlait plus, mais elle ne
me répondait pas. Ourdan rentra; elle lui parla bas et avec
vivacité. J'étais descendu de mon troisième ciel. Je sortis
de la loge pour ne pas gêner la querelle qu'elle faisait à
Ourdan. Les acteurs étaient en scène , les couloirs vides, et
je commençais à m'espliquer les gracieusetés de Coelina par
des informations à prendre sur le compte de Leister , lors-
que j'aperçus celui-ci à un carreau de loge d'où il pouvait
voir et d'où il regardait attentivement la comtesse. D'abord
je voulus l'éviter ; mais j'étais irrité de ma félicité stupide,
et je voulus savoir quelque chose. J'abordai George, en le
tirant de sa contemplation , pour lui dire :
— Eh bien! c'est là que vous faites vos emplettes ?
11 se retourna fort surpris, et. son premier étonnement
passé, il me répondit avec un de ses airsmystérieux qu'il avait
si souvent :
— Oh! je ne pars plus maintenant.
J'en fus ravi. L'intrigue se nouait ; les relations mysté-
rieuses de Leister et de la comtesse étaient évidentes. Il me
sembla que je lisais un roman. Le départ de George m'eût
laissé peut-être au premier volume : son séjour à Paris me
promettait le dénouement. Seulement ce n'était pas moi qui
tenais le livre et qui tournais les feuillets. Ma curiosité dou-
bla par l'impatience; je me promis un hiver très-occupé. Je
quittai Leister et retournai dans la loge de la comtesse. Elle
était redevenue charmante : Ourdan l'avait sans doute calmée.
J'arrangeai dans ma tête qu'il lui avait promis le départ de
p. f:\ce de paris.
117
Leister. Je voulus m'en assurer ; et , revenant sur mon man-
que de parole pour le diner , je racontai que j'avais été re-
tenu chez un ami qui partait le lendemain. Un coup d'oeil
échangé entre Ourdan et la comtesse se traduisit pour moi
de cette façon :
— Eh bien ! ne vous l'avais-je pas dit?
— A la bonne heure, répondait la comtesse.
— Alors , me dit Ourdan , qui cette fois parla de la bouche
comme Junon (sic orelocutaest) , nous n'avons pas de chance
de vous voir demain ?
— Je ne sais, répondis-je avec une parfaite perfidie ; mais
je viens de le rencontrer , et il n'est plus si décidé à quitter
Paris.
Ce mot fit tonnerre. La comtesse redevint pâle, et ses
grands yeux s'animèrent d'une colère qui fit presque peur à
Ourdan. Quant à moi , j'étais ravi ; ma finesse me paraissait
merveilleuse, et je joignais à cette ivresse de vanité une
petite saveur de vengeance qui me rendait fort considérable
à mes propresyeux. Je me retirai, en habile homme, sur un
triomphe, et ne risquai pas mes avantages. Je passai deux
bonnes heures de la nuit à me figurer deux billets nfarrivant
le lendemain , chacun d'un côté. Le lendemain se passa sans
nouvelles, le surlendemain de même. Evidemment on s'ar-
rangeait ou on se faisait la guerre sans moi ; on m'avait
fermé le livre au nez. J'en fus dépité au point de penser à
ne plus revoir ni Leister ni la comtesse, m'imaginant pres-
que que tout ce que j'avais supposé m'avait été dit , et que
je devais me retirer, du moment que l'on m'excluait delà
confiance qui m'était due. J'eus beaucoup de peine à me
persuader qu'on ne m'avait rien révélé, et qu'en m'éloi-
gnant ainsi sans raison , je jouerais le rôle d'un mal appris.
La curiosité vint au secours de cette sage réflexion . et j'al-
lai, le troisième jour, faire visite à Leister, à sa femme et
à la comtesse. Les deux premiers me recurent comme si de
rien n'était , Cœlina de même. Elle fut bonne , charmante ,
aisée. Ce ne fut que ce jour-là queje remarquai l'absence des
Villois paternels. Ma visite me paraissait devoir finir comme
elle avait commencé, dans une insignifiance complète, lors-
qu'on amena à la comtesse un bel enfant de deux ans , sur
1 18 REVUE DE PARIS.
les traits duquel je crus lire le nom de Leister, visiblement
écrit. Je m'étais prémuni contre toute surprise de tout genre,
bien persuadé que j'étais qu'on me laisserait tout voir si j'a-
vais l'air de ne rien regarder. Cœlina avait cherché sur ma
figure l'impression que me faisait la vue de son enfant. Je
n'y laissai arriver qu'une vive admiration pour sa charmante
beauté. Elle parut délivrée d'un grave souci. Je poussai l'au-
dace de ma niaiserie jusqu'à demander à la comtesse si nous
verrions bientôt à Paris son mari, le comte d'Andressi, le
père de ce bel enfant. En embarrassant Cœlina , je la rassu-
rai. Elle me répondit que son mari avait de graves intérêts
dans l'Inde , et qu'il était parti pour les surveiller. L'Inde
me parut bien choisie : il é tait difficile de l'envoyer plus
loin, et je me préparai à apprendre sa mort par un prochain
naufrage. Je gagnai à cela de trouver toute cette intrigue,
ou plutôt celle que je bâtissais, assez vulgaire pour me dés-
enchanter Cœlina, et je m'épargnai d'en devenir fou, ce
qui ne m'eût certes pas manqué. Le souvenir des relations,
jadis suspectées , entre Ourdan et Mlle Yillois me revint en
mémoire. J'expliquai tout cela par une infidélité de Cœlina
avec Leister, pendant son absence de Paris, pardonnée par
Ourdan et couverte d'un mariage supposé et d'un titre in
partibus.
Je m'étais arrangé de cette idée ; c'était une affaire réglée
avec moi-même. Je continuais donc avoir touslesacteurs de
ce drame passé et probablement fini : j'y avais fait un dé-
nouement, et déjà je n'y mettais plus grand intérêt, lors-
qu'au bout de quelques mois , je crus remarquer chez Leis-
ter un changement notable. L'aisance de la maison avait
disparu peu à peu ; des emprunts avaient été contractés ;
Leister n'était jamais chez lui ; sa femme ne sortait plus , et
je la surprenais souvent à pleurer. Quelquefois j'avais voulu
l'attirer à la confidence qu'elle m'avait promise; mais on eût
dit qu'elle me considérait en ennemi. D'une autre part , j'ob-
servais de l'inquiétude chez Cœlina ; et souvent quand j'ar-
rivais inopinément, elle cachait des lettres dont elle paraissait
fort émue. Un soir , je sonne chez elle , un domestique vient
m'ouvrir , et , tout surpris de me voir , il me dit assez gau-
chement :
REVUE DE PARIS, 119
— Ah ! c'est vous , monsieur ***.
Puis il se reprit et ajouta :
— Vous pouvez entrer , vous.
Cela voulait dire clairement : il y a quelqu'un qui doit ve-
nir et qu'on ne doit pas recevoir. Comme j'arrivais à la cham-
bre de Mme d'Andressi . j'entendis une porte qui se fermait
violemment de l'autre côté. On m'annonça. La chambre était
déserte.
— Ah ! me dit le domestique , c'est que madame ne croit
pas que c'est vous , et il sortit pour l'avertir. Il y avait un
billet ouvert sur la cheminée; il ne contenait qu'une ligne
de l'écriture de George :
« Madame , il faut que je vous voie ce soir ; ii y va de ma
vie et de la vôtre. Je serai chez vous à dix heures. »
Il en était neuf et demie. Je compris la fuite de la com-
tesse et son effroi. Elle rentra doucement et me surprit les
yeux sur le billet. J'en fus honteux ; elle ne parut pas irritée
de mon indiscrétion.
— Vous avez lu ce billet ? me dit-elle.
Je ne répondis pas.
— Tant mieux, ajouta-t-elle; j'aurais peut-être hésité plus
long-temps à tout vous dire. Vous connaissez George ?
— C'est mon ami.
— Eh bien ! il faut que vous me délivriez de ce furieux ; il
faut que vous lui fassiez entendre raison.
Elle s'assit , me montra un siège et s'apprêta à me faire
un long récit. Tout-à-coup la sonnette vibra de nouveau; Cœ-
lina se leva avec un tremblement universel.
— Il n'est pas dix heures cependant , s'écria-t-elle.
— Ne craignez rien, lui dis-je.
Et nous entendîmes les pas d'un homme : ce fut Ourdan
qui entra.
— Eh bien ! s'écria-t-elle rapidement, en se jetant vers
lui.
— Rassurez-vous, répondit-il d'un air sinistre, il ne vien-
dra pas.
Jamais je n'aurais cru le visage joyeux d'Ourdan capable
d'une expression si fatale. Mme d'Andressi demeurait dans
une des rues les plus reculées elles plus désertes du faubourg
120 REVUE DE PARIS.
Saint-Germain. Je ne sais quelle idée de crime me passa dans
la tête, et je m'écriai, sans y songer :
— Oh ! pas de violence , au moins.
Ourdan me regarda comme s'il ne m'avait pas vu en en-
trant. Son visage reprit son expression habituelle, et il me
répondit avec un sourire malaisé :
— Oh! ce n'est pas avec un poignard qu'on saigne les
fous.
Cette réponse sembla à la fois rassurer la terreur de
Mrae d'Andressi, et épuiser ses forces; elle tomba sur un
fauteuil en murmurant sourdement :
— Oh ! le malheureux ! le malheureux !
J'étais le plus embarrassé des trois acteurs de cette scène,
quoique je ne fusse pour rien dans ce qui l'avait amenée. La
comtesse pleurait , et Ourdan , assis dans un coin , battait
la terre du pied avec impatience. Je voulus me retirer , et ,
m'approchant de la comtesse , je lui dis à voix basse :
— Adieu , madame ; je pense que vous n'avez plus rien à
me dire.
— Restez , me dit-elle tout bas ; restez.
Je vis qu'elle avait autant de peur d'Ourdanquede George.
Je ne prévoyais pas comment tout cela pouvait finir. J'aurais
voulu aller m'informer de Leister ; mais je ne voulais pas
abandonner la comtesse. Je me taisais; un bruit violent,
qui éclata dans l'antichambre, nous surprit tous trois en
sursaut. Cette fois , c'était bien George qui menaçait de mort
quiconque oserait l'arrêter. Je m'élançai vers la porte pour
prévenir quelque malheur. Je l'ouvris ; George aperçut la
clarté de la chambre à travers le salon obscur ; il s'y préci-
pita comme un forcené , et entra. Il était sanglant , déchiré,
épouvantable; il tenait deux pistolets à sa main. Il regarda
Ourdan et Cœlinaavec une joie sauvage , et s'écria :
— Ah ! vous voilà tous deux ; tant mieux !
Il voulut fermer la porte , deux domestiques s'y opposè-
rent ; M. Ourdan leur cria de s'éloigner. George tourna la
clef dans la serrure et la mit dans sa poche. Il entra tout-à-
fait dans la chambre , et m'aperçut alors.
— C'est le Ciel qui me protège ! s'écria-t-il ; eh bien ! vous
saurez tout. Vous allez entendre une affreuse histoire ; mais
REVUE DE PARIS. 121
vous , au moins , vous pourrez la redire ; vous n'êtes pas un
misérable sans famille, qu'on peut faire disparaitre impu-
nément ou comme un fou. ou comme un malfaiieur. Vous
avez un père, des amis . quelqu'un qui vous aime !
— Oubliez -vous Thérèse! m'écriai -je.
— Autre infamie . me dit-il ; puis . se tournant vers Our-
dan , il ajouta : Oui , monsieur , elle m'a tout dit , tout , jus-
qu'au prix que vous aviez mis aux scènes qu'elle me jouait.
Mais ce n'est pas d'elle qu'il s'agit ; c'est de vous, c'est de
cette femme.
La comtesse fit un mouvement d'indignation.
— Oh ! patience, madame ; il faut pourtant bien m'entendre
une fois. D'abord , monsieur, continua-t-il , en se tournant
vers moi et en me prenant à partie , il faut que vous sachiez
qui je suis ; vous ne savez que la moitié de mon nom. Je
m'appelle Leister , Leister , comte d'Andressi; vous compre-
nez que madame est ma femme.
Je demeurai confondu. L'agitation de George ne se cal-
mait pas.
— Vous êtes le comte d'Andressi ?
— Le comte d'Andressi , un nom honorable qui n'a jamais
été porté que par des hommes d'honneur jusqu'à moi , et que
par des femmes pures jusqu'à elle.
Et il montra Cœlina avec un mépris désespéré. Elle était
anéantie de cette rage; elle se tut.
— C'est donc vrai ? s'écria George , exaspéré de cesilence.
— Tenez, me dit-il en s'adressant encore à moi , c'est épou-
vantable ! voici comment cela s'est fait : Vous savez que mon
père n'était pas Français; il fut ruiné lors de l'envahisse-
ment du Piémont, par les armées de la République. Il se
cacha en France, sous le nom de Leister , qui était celui de
ma mère ; il s'y fit commerçant , y prospéra d'abord , puis
il se ruina. En 1810 , il fut mis en prison pour une dette de
cent mille écus. Vous savez celte exécrable loi quicondamne
un étranger à mourir en prison quand il ne peut pas payer ;
loi homicide qui dit à l'homme , marche . agis , prospère , et
qui l'enchaine de ses quatre membres; insolence et crime
tout ensemble qui range le malheur ou l'imprudence au-
dessous des forfaits les plus atroces. Car le plus honteux scé-
10 11.
122 REVUE DE PARIS.
lérat du bagne a un point d'espérance dans sa vie : un ca-
price de clémence du souverain peut le délivrer. L'étranger
débiteur appartient à son créancier; c'est une vie à ronger
que nulle puissance ne peut lui ôter. Le créancier de mon
père était cet homme que. vous voyez là. J'avais douze
ans quand il ôta mon père du nombre des hommes. Je me fis
vieux de dix ans de plus ; à douze ans , je gagnai ma vie ,
et j'amassai. Mais cent mille écus, monsieur, cent mille
écus ! J'avais vingt-deux ans, etjepossédaisdixmille francs ,
et je soutenais mon père dans sa prison , mal , misérable-
ment, sans le sortir de sa détresse; il me semblait que tout
ce que je donnais à son bien-être je l'ôtais à sa liberté. Mal-
heur et infamie! je lui ai fait demander deux fois un vête-
ment chaud pour s'abriter l'hiver. Un jour qu'il était malade
et que je lui envoyai un médecin , des médicamens , et qu'il
me fallut payer tout cela , je compris que j'étais un insensé
d'espérer sauver mon père , et je pensai à venir assassiner
cet homme.
Ourdan tressaillit, Cœlina écoutait George avec une cu-
riosité avide. Il s'était arrêté sous le poids des émotions
qui le déchiraient.
— Eh bien! dit Cœlina haletante.
— Eh bien! madame , lui répondit George qui, tout à la
pensée de son père, semblait oublier à qui il parlait, eh
bien! je ne le fis pas ; oh ! non point parce que c'était un
crime , mais parce qu'il fallait quelqu'un à mon père pour
qu'il ne mourût pas de faim, de froid, de désespoir. Je ne
vous dis pas que j'ai prié cet homme. Je suis venu trois
fois à Paris, à pied, pour me traîner à ses genoux. Oh! le
misérable ! le misérable !
George s'était rapproché d'Ourdan , et, du bout de son
pistolet , il le désignait ; il semblait prêt à lui briser la tête.
— George ! m'écriai-je , en me jetant devant lui.
— Oh! non , me dit-il , ce n'est rien. C'était la troisième
fois que je venais. Monsieur , me dit-il , je puis sauver votre
père. Je suis le tuteur d'une jeune fille qui a commis une
imprudence qui peut la perdre.
— Moi ? s'écria Cœlina avec un accent d'épouvante.
— Vous, madame ; vous , lui dit George.
REVUE DE PARIS. 123
Cœlina retomba dans son fauteuil.
— Cette jeune fille doit être mariée ; mais elle est d'une fa-
mille qui ne peut, sans la déshonorer publiquement , la
sacrifier à un nom obscur. Vous en avez un qui a quelque
éclat , épousez-la, sa dot sera la liberté de votre père et
une pension de vingt-quatre mille francs , à condition que
vous ne la reverrez plus après votre mariage. Vous vous
cacherez sous le nom de Leister, et elle portera légitime-
ment le titre de comtesse d1Andressi. De tout cela je n'avais
entendu qu'un mot . la liberté démon père. J'acceptai tout ;
je ne réfléchis à rien. Je me remis dans les mains de cet
homme, et je repartis pour Lyon. Tout se fit comme par
enchantement . et , le jour même où devait se célébrer notre
mariage, une demi-heure avant le moment convenu, ma-
dame arriva avec cette famille si distiuguée , que vous savez.
Je ne voyais rien, je ne comprenais rien, je ne vis pas
même alors combien elle élait belle ; la prison de mon père
devait s'ouvrir après la cérémonie , elle s'ouvrit en effet.
Oh ! je fus heureux alors, heureux à en mourir ; ce qui eût été
juste , monsieur , car si j'étais mort alors, j'aurais cru à
quelque chose de bon au monde , j'aurais cru à un Dieu ;
enfin , je vécus. Je n'avais rien dit à mon père, ou plutôt
je lui avais menti. Je lui avais parlé d'un mariage honora-
ble, d'une transaction avec Ourdan. Je ne voulus pas trou-
bler les premières heures de sa liberté, en lui faisant de
pénibles aveux. J'étais fou, insensé ; au lieu de mener mon
père chez moi , je le conduisis à l'hôtel où demeurait ma
nouvelle famille. La voiture de voyage était attelée dans la
cour ; je me rappelai les conditions d'Ourdan , et , malgré
mon embarras, je présentai mon père au baron et à la ba-
ronne , qui étaient descendus pour hâter les préparatifs du
départ , de ce style que vous connaissez.
— Quoi ! s'écria mon père en regardant le misérable qui
se faisait appeler baron de Yillois , c'est là le père de celle
que tu as épousée?
— Oui , lui répondis-je.
— Ce malheureux! reprit-il; le laquais de cet infâme
Ourdan! Oh ! la prison , plutôt la prison !
Il s'échappa. Je le suivis , je lui avouai tout. Il ne me mau-
1 24 REVUE DE PARIS.
dit point, il me plaignit tant qu'il crut que cette femme ne
porterait que notre nom inconnu de Leister. Mais lorsqu'il
apprit que je lui avais vendu ce nom d'Àndressi qu'il avait
caché dans la misère , comme un joyau paternel qu'on ne
donne pas même pour du pain, mais qu'on n'étale que le
jour où on peut l'enchâsser d'or , alors il se désola , alors il
me repoussa, alors il en mourut, et pourtant il n'a pas vu un
être plus infâme que ces deux êtres, il n'a pas vu son fils ,
maudit , déshonoré , traîner son front plus bas que les pieds
de ces gens de fange, car , monsieur...
Et à ce mot George , qui était arrivé aux larmes par le
souvenir de son père, George se mit à sangloter , et il con-
tinua ces mots pénibles et entrecoupés.
— Car , monsieur, je suis plus infâme qu'eux , moi. Cette
femme , celle que vous voyez là, qui m'a acheté mon nom,
le nom de mon père qui en est mort , pour le prostituer ;
cette femme, je l'aime ; je me suis trainé à ses pieds , je lui
ai demandé de me laisser porter à côté d elle ce nom qui
est à moi, ce nom qu'elle a sali en en faisant celui de la maî-
tresse du bourreau d'un vieillard.
— Mon père , s'écria Cœlina en courant à Ourdan et en
le secouant violemment, mais répondez, mon père; mais
c'est abominable , ce qu'il dit.
A ce cri , à cette exclamation , à ce geste désespéré de
Cœlina, George resta terrifié. Je crus assister à un de ces
rêves fatasques du cerveau des poètes. Mais Ourdan ne ré-
pondait pas. A ce moment le malheureux rêvait un crime ou
un repentir.
— 'Mais , dit George d'une voix où la colère laissait déjà
percer une vague espérance, mais, madame , cet enfant qui
porte mon nom , cet enfant ?...
— Cest le vôtre , monsieur, répliqua Cœlina. N'avez-vous
pas eu de...
Le mot ne lui vint pas , elle se reprit.
— N'avez-vous pas eu un enfant ?
— Oui , s'écria George, un enfant mort en nourrice.
— Enlevé par mon père , ou plutôt par moi , mon-
sieur.
— Enlevé! reprit George; Thérèse l'a vu mort.
REVUE DE PARIS. 1 25
— Eh bien! s'il faut tout dire, ajouta Cœlina , acheté à
sa mère.
— A Thérèse ? m'écriai-je.
— Oui, me dit George , tombé soudainement dans un
abattement profond , à cette Thérèse que j'ai aimée comme
un ange consolateur, car je l'ai rencontrée au milieu du
désespoir de ma vie; quand, resté seul sur la terre , je ne
savais où abriter mon ame , elle est venue à moi , et je l'ai
aimée. Comprenez-vous que pendant trois ans j'ai dévoué
chaque minute de mon existence à un mensonge ; car cette
femme , monsieur, cette femme , elle aussi , était un piège
de cet infâme , une fille perdue qu'il avait attachée à ma
vie pour l'espionner et la perdre ; pour me montrer à vous,
sans doute, madame, à vous innocente peut-être, comme
un débauché! Et la malheureuse, madame, elle a été victime
comme nous , si misérable qu'elle fût ! Cet homme lui a
menti, il lui a donné l'espérance de m'épouser , et c'est
lorsque, pressé par ses importunités ardentes, j'ai voulu
les faire taire pour jamais , c'est lorsque je lui ai déclaré que
j'étais marié , qu'elle sest écriée : — Ah! l'infâme Ourdan
m'a trompée! Alors j'ai tout su , car je lui ai fait iout avouer ;
c'est alors que je vous ai écrit. C'est deux heures après
qu'en me rendant ici j'ai été attaqué par des assassins. Mais
vous qui connaissez cet homme , vous qui l'avez appelé mon
père , expliquez-moi donc l'âme de ce monstre, madame.
Cœlina se tut. Ourdan ne sortait pas de sa terreur ou de
sa rêverie ; enfin il fit un violent effort sur lui-même ; il se
leva , prit sont chapeau , et s'approchant de sa fille il lui dit:
— Cœlina, vous pouvez annoncer publiquement que le
comte d'Andressi est de retour.
Il voulut sortir. George s'élança au-devant de lui.
— C'est mon père , monsieur ! s'écria Cœlina.
George tira la clef de sa poche, ilîa remit à Ourdan, dont
nous entendîmes la voiture s'éloigner bientôt.
— Merci, monsieur ! dit Cœlina à George. Moi, j'ai tué
le vôtre !
Et elle se mit à pleurer à chaudes larmes. George était ac-
cablé; il s'était retiré dans un coin de la chambre et réflé-
chissait, absorbé par le tumulte de ses pensées, accusant
10 11.
126 REVUE DE PARIS.
sans doute et justifiant Cœlina ; enfin il s'approcha d'elle et
lui dit:
— Mais vous, madame, comment avez-vous consenti à ce
mariage ?
— Moi ! monsieur , répondit Cœlina ; moi , il était si fa-
cile de me tromper. Mais je vous dois une explication. Ma
mère...
Cœlina s'arrêta à ce mot , et s'adressant à moi , elle me dit :
— Si avant que vous soyez entré dans la confidence de
nos malheurs , je dois taire son nom. Vous le saurez , mon-
sieur, dit-elle à George.
Je voulus me retirer.
— Oh! non, médit Cœlina, restez et ne m'en veuillez pas.
Je compris son embarras.
— Ma mère était d'un rang qui rendait vraisemblable
tout ce qu'on me disait avoir été arrangé d'avance pour mon
existence. Mon père m'avait toujours dit que je devais être
mariée à dix-huit ans. Toujours il m'avait dit que j'étais des-
tinée au comte d'Andressi ; cet homme , quel qu'il fût, de-
vait devenir mon mari. Cette idée grandit avec moi, et lors-
que mon père m'annonça mon futur mariage ,ni le mystère
qui y présida, ni la condition de vous quitter une heure
après , pour ne vous retrouver qu'à Naples , rien de cela ne
m'étonna ! Vous savez ce qui arriva. A Naples, les préten-
dus parens qu'on m'avait imposés me furent retirés , et j'y
vécus dans la maison de la sœur de M. Ourdan. Je vous at-
tendais , vous ne vîntes pas , et bientôt les lettres de mon
père m'apprirent votreabandon, votre liaison avec une fille
publique , votre vie commune avec elle. Tant que mon père
vit par ma correspondance que je gardais l'espoir de vous
voir revenir à une meilleure conduite, il me retint en Italie;
lorsqu'enfin il comprit que j'avais pris mon parti sur mon
singulier veuvage , il me rappela à Paris ; je sus que vous y
étiez. Je vous haïssais alors, je faisais plus , je vous mé-
prisais. Je ne supportai pas l'idée d'habiter la même ville
que vous. Mon père m'apprit que vous deviez partir le len-
demain.
— Oui, dit George, et c'est en refusant de me payer la
pension stipulée dans son marché , qu'il a essayé de me las-
REVUE DE PARIS. 127
ser par la misère; mais je vous avais vue, Cœlina. je vous ai-
mais, et déjà cet amour forcené qui m'a tout t'ait braver •
Cœlina baissa les yeux et reprit doucement :
— Ne me parlez pas ainsi ; vous ne savez pas encore tout.
Quand je vis que vous vous obstiniez à rester , je vous détes-
tai plus véritablement. Mon père me traduisait cet amour que
vous m'écriviez, en un lâche calcul ; il en faisait une hon-
teuse spéculation.
— Oh ! vous ne le croyez plus . madame ?
— Non , reprit Cœlina , vivement émue , non , mais je l'ai
cru; le seul tort que je me reprochasse envers vous , c'était
de vous avoir ravi votre fils. Mais mon père me disait tant
qu'il l'avait arraché à l'abandon, presqu'aux portes d'un
hospice, et puis ce n'était pas une usurpation que ce nom que
je lui donnais ; d'ailleurs j'aimais cet enfant ; je l'aimais , il
vous ressemble tant.
— Assurément! m'écriai-je.
— Vous l'avez donc vu ? me dit George. Et moi?
— C'est votre tils ! dit Cœlina d'un air triste , et vous êtes
ici chez vous.
Je vis à ce mot que du moment que George pourrait être
le mari de Cœlina , cet enfant ne deviendrait plus que le tils
d'une étrangère. George n'insista pas, et nous nous retirâ-
mes assez avant dans la nuit ; il en passa le reste chez moi.
Une chose restait inexplicable pour nous , c'était la conduite
d'Ourdan. Nous bâtîmes des romans sans fin pour la com-
prendre; une phrase de trois lignes nous la mit à jour. Le
malin George reçut un billet ainsi conçu :
a Monsieur le comte ,
« M. Ourdan vient de me prévenir de votre arrivée. Veuil-
n lez passer à mon étude, où je vous remettrai des papiers
» qui vous concernent. « N..., notaire.»
Nous allâmes chez ce M. N..., et il remit à George un pa-
pier ainsi conçu :
u Lorsque ma fille Cœlina aura atteint l'âge de viugt-et-un
» ans, M. N... lui remettra les papiers ci-joints. Si elle se
» marie avant cet âge , M. N... ne les remettra qu'à son
» mari , quelque personne qui se présente pour les réclamer.
« Signé »
I 23 REVUE DE PARIS.
Je lisais par-dessus l'épaule; je vis la signature : ce n'é-
tait qu'un nom de baptême ; sur la cire du cachet qui fer-
mait l'enveloppe des titres il y avait une couronne souve-
raine.
Ces papiers consistaient en une reconnaissance de 300,000
livres de rente, inscrites au grand-livre, dont Ourdan se
reconnaissait détenteur, au nom de Cœlina , à laquelle il en
était fait donation par un acte joint à cette reconnaissance.
Le notaire nous annonça qu'il était chargé de la part de
M. Ourdan de remettre à George les inscriptions mentionnées
dans la reconnaissance , en échange de cet engagement.
Quand tout fut fini :
— Eh bien ! dis-je à George, comprenez-vous maintenant?
II a marié Cœlina à dix-huit ans pour qu'on ne lui remit pas
ces papiers, et il l'a mariée à un homme qu'il avait fait ci-
vilement disparaître, pour qu'on ne les lui remît pas da-
vantage.
— Quoi ! s'écria George, tant de crimes pour un peu dor !
— Ma foi! lui répondis-je , dites donc : si peu de crimes
pour tant d'or!
— Mais qu'est devenu ce malheureux ?
— Vous l'apprendrez sans doute chez sa fille.
George y courut. Je jugeai plus discret de l'y laisser aller
seul ; je l'attendis toute la journée, je l'attendis une partie
de la nuit. Le lendemain, il vint m'apprendre qu'Ourdan
était parti pour l'Amérique, et que lui-même allait voyager
avec sa femme pendant quelques années. Il me chargea de
faire payer par son notaire une pension à Thérèse , et me fit
ses adieux. J'allai porter les miens à Cœlina; elle fut très-
embarrassée de me voir. Jamais elle ne m'avait paru si belle;
elle appela son mari, George, et je m'en allai mécontent.
Ils quittèrent Paris. Bien souvent, depuis , en me rappelant
le nom que j'avais vu sur les papiers du notaire , je ne m'é-
tonnai plus qu'Ourdan sût si bien les aventures de la cour
impériale.
Frédéric Sollié.
*<hh-
L'AVENIR.
A LA. MÉMOIRE D'ANDRÉ CHÉNIER.
Jusqu'ici trois fléaux ont désolé la terre :
La superstition , Tégoïsme et. la guerre.
La première n'est plus ; la guerre veut en vain,
Terrassée à demi , lever son bras d'airain.
L'égoïsme est debout , et , tout pâle de crainte ,
Presse une bourse d'or d'une dernière étreinte,
Et , voyant qu'à la fin son règne va passer ,
11 caresse cet or et paraît l'embrasser.
Ah. ! caresse-le bien ce dieu qui fit ta joie 5
Car le bel avenir te ravira ta proie.
Sens-tu sur tes vieux os souiller de tout coté
L'air brûlant de l'amour et de la charité ?
Egoïsme ! égoïsme, ah! de sa noble enceinte ,
Près d'enfanter le jour de l'égalité sainte,
La France te repousse et te bannit enfin ;
Comme la grande mer qui se lève , et soudain
Rejette puissamment, au jour de la tempête,
Une algue sans valeur qui profanait sa tête.
Et vous, gens de l'empire et de la cour des rois,
Ou de la république , enfin gens d'autrefois,
Ne sentez-vous donc pas que , depuis tant d'années
Que vous nous ballottez dans vos mains décharnées ,
Quelque chose de pur , invisible à vos yeux,
Sur la terre de France est descendu des cieux ,
Et que ce jeune siècle , espérance du monde,
Sur vos fronts décrépits lève sa tète blonde,
Et regarde alentour s'il n'apercevra pas
lâO REVUE DE PARIS.
Une main jeune aussi pour diriger ses pas ?
A tous voir , spectres blancs , vous disputer encore
Le droit de gouverner l'âge qui vient d'éclore ,
On dirait trois mourans, les pieds dans le tombeau ,
Se disputant à qui prendra soin d'un berceau.
Totre règne est passé , je vous le dis : arrière !
A d'autres maintenant l'orageuse carrière,
A d'autres la tempête ou bien le ciel serein,
A d'autres le navire au grand timon d'airain.
Tout rûcçident écoule , et sur sa plume oisive
Naples est palpitante et demeure pensive 5
Londres attend comme un homme, et Madrid est rêveur.
C'est que le siècle est né qui sera le SAU\EUR.
0 toi , mère du Cid , toi sa belle patrie ,
Espagne , vieux berceau de la chevalerie .
Tu n'as plus les bûchers de tes inquisiteurs ;
Mais prends garde à présent aux régénérateurs 5
Prends garde qu'au milieu de ta noble carrière
A tes Torquemada succède un Robespierre.
Par le fer ou le feu , toujours, toujours du sang !
Hélas ! c'est le progrès dont on nous parle tant.
Que le passé du monde et de ta sœur aînée
Soit présent à tes yeux dans cette grande année !
La France . tu le sais , pour essuyer ses pleurs ,
Tit arriver un jour un tas d adorateurs ,
Et trois cents bouches d'or pleines de belles choses
Sur son front rajeuni répandirent des roses 5
On l'endormit enfin par ce jargon nouveau...
Elle se réveilla dans les bras du bourreau.
Tous les bons à cet homme avaient livré leur tête J
Deux justes survivaient pn cette horreur muette,
L'homme avait une lyre et la femme un couteau ,
Et tous les deux ainsi montaient à l'échafaud.
Car l'un faisait au crime une implacable guerre .
Et l'autre de Marat avait purgé la terre (1).
(1) André Chénier et Charlotte Corday.
Antoni Uescuamt».
UNE VENTE A MESNIERES
( LE CHATEAU DE HENRI IV
HAUTE-NORMANDIE.
C'est sous ce vieux nom, château de Henri IV , que les
paysans delà côte dieppoise désignent encore à l'heure qu'il
est le joli domaine de Mesnières.
Si quelque jour il vous arrive de prendre le? bains de
mer et de faire le voyage de Dieppe autrement que M. Du-
parai de l'Odéon, que votre fièvre d'ivoires et de falaises se
calme un peu. et que vous sachiez déjà Saint-Jacques et
votre Pollet par cœur , informez-vous près quelque sellier
de la grande rue de la dislance véritable de Neufchatel.
Vous lui demanderez un train de roue confortable et res-
semblant le plus qu'il sera possible à une voiture. Tâchez
aussi de persuader à cet honnête Normand que l'équipage
peut courir la poste , et ne prononcez pas devant lui le mot
traverse. Cela fait , comptez à votre choix six ou neuf lieues
de la porte Labarre.
Le double embranchement des routes est en effet la seule
cause de cette variation de distance. Deux chemins très-op-
posés partent de Mesnières, celui de la Vallée et celui de
Pommerval. Pommerval , le dernier relai avant Mesnières,
est un petit village aux grappes vertes, élancé, joyeux au
132
REVUE DE PARIS.
milieu de ces plaines crayeuses et sévères qui forment les
mamelons du château, perdu comme Rouen dans une sorte
d'entonnoir. Dès l'abord , cette poussière blanchâtre du sol
rappelle les déchirures du terrain d'Arqués : même aridité,
même sauvagerie à côté de même verdure. Les huit lieues
que vous venez de parcourir vous ont fatigué de leur spec-
tacle uniforme. C'est une terre assez semblable à la Brie, de
grandes landes bien plates avec des pommiers tout ronds,
des châteaux de brique terne et d'un aspect féodal , des
chaumines de terre fermées par des claies de bois ; puis
des nuées de corbeaux formant un liuceul noir sur la cam-
pagne , ou d'honnêtes canards se rendant en corps dans le
village , à la mare seigneuriale d'un maître de poste. Les
légères vapeurs qui viennent jasper l'horizon , comme au-
tant d'arcs-en-ciel partis de ce val de Bray, ont peine à
voiler le fond monotone de ce tableau. La poste normande
est aussi tout ce temps fort paresseuse ; elle chante au petit
pas , fait sonner bien bas ses grelots, et l'on dirait qu'elle
prend à tâche de vous saturer d'ennui, afin de mieux vous
faire sentir le contraste du paysage.
C'est du château seul que relève tout son attrait. Le châ-
teau , avec ses quatre tourelles de belle ardoise, semble
vouloir remonter lui-même au-dessus des murs de brique
qui l'entourent; — son parc le gêne et l'étouffé. On dirait
d'un visir dont on n'aperçoit que le turban. Peu à peu les
haies de verdure s'effacent , les arbres deviennent moins
pressés, les grandes ailes blanches de Mesnières vous ap-
paraissent. Voici déjà l'arc-boutant de sa chapelle , déli-
cate et frêle arête bénite par un cardinal d'Amboise ; voilà
les clochetons gros et lourds de la prairie, les vingt croi-
sées du château, les cheminées longues, les fossés, le
pont-levis ! A travers les ifs aux palmes sombres, bondit
quelque chose de fauve , — c'est un daim, un pauvre daim
averti déjà de l'enchère ! Car c'est d'une enchère, d'une
vente publique et après décès qu'il s'agit. Aujourd'hui se
vend le mobilier de Mesnières, aujourd'hui 26 septembre,
un vendredi !
Et voilà pourquoi sur la route , route étroite , où les ormes
et les buissons s'entrelacent en forme de tonnelle, tant de
REVUE DE PARIS. ISS
Cauchoises , tant de bonnes Normandes à cheval derrière
leur mari, naïves caravanes de femmes au gros chignon re-
troussé , aux châles à plis , ayant toutes en main l'éternel
parapluie de toile rouge ; voilà pourquoi ces quatre calèches
et ceschevaux dételés dans l'avant-cour; pourquoi ce crieur
sur la marche du perron . et cet honnête homme de garde-
chasse tenant en laisse un vieux bouledogue anglais, lui
non moins vieux et plus triste.
On \a vendre, messieurs, tous les meubles de Mesnières!
Aujourd'hui les meubles, demain le château! La mise à
prix du château n'est que de 1,600,000 francs. Dépêchez-
vous!
Et les acheteurs, les oisifs, les dames en toilette et les
brocanteurs de Paris déguenillés, montent déjà le perron ,
un perron circulaire, à marches basses, perron fait exprès
pour les robes traînantes et les petits nains écarlates de Vé-
ronèse. Une tente en toile se projette sur la grand'cour ,
c'est là que doit tonner la voix de l'encan. Toilà le théâtre ,
on n'attend que les acteurs.
Je ne sais pourquoi, dès qu'il doit s'agir d'une vente
(surtout d'une vente après décès) les imaginations les plus
froides sont en éveil. Que va-t-on crier, que va-t-on vendre?
Qui achètera dans cette foule, des parens ou des étrangers?
N'y aura-l-il pas là quelque drame plus neuf et moins usé
que tous les drames ordinaires, quelque chose de mieux
qu'un épicier qui se marchande un Rohan , ou un négociant
en huiles auquel échoit le portrait de Gabrielle ? Que dira le
mort de celte grande profanation ? Quand même il eût voulu
que cela fût ainsi, ne serait-il pas temps que l'opinion déci-
dât? et ne serait-ce pas belle chose que l'huissier priseur et
le crieur renversés, la séance interrompue, un parent du
mort s'indignant et prenant tout-à-coup la vente à son
compte , puis chassant des marches du château tous ces
hommes d'impur trafic, aussi beau, aussi enflammé que
Jésus chassant les vendeurs du temple?
Ce serait là une belle et digne mission , — la mission d'une
ame forte , intelligente et pieuse , que celle d'empêcher l'en-
can de tel souvenir ou de telle pierre , de noter d'infamie le
brocantage , et de mettre ainsi de sa propre autorité un veto
10 12
13
REVUE DE PARIS.
sur la vente et les vendeurs. Ce serait quelque chose de nou-
veau et de hardi. Voilà bien , messieurs , l'ombre de Banquo,
voilà bien le spectre au doigt fatal et terrible ! Gardez-vous
de toucher à ces vieilles toiles, à ce grand et noble passé !
Puisque mon aïeul m'a déshérité de ce château , j'achèterai ,
moi , à mes frais , ce portrait d'aïeul , je me vengerai de lui,
ma vie entière , par mes respects et par mon silence ; je réu-
nirai autour de moi tout ce qu'il aimait, ses meubles , ses
tentures , ses armoiries , ses livres ; je me ferai le tuteur de
ces débris, tout cela parce qu'il ne l'aura pas voulu. Et
alors , de ce lieu profond où il est , il verra peut-être à quel-
les mains pures serait venu l'héritage, à quel homme il au-
rait transmis ce dépôt , quelle religion et quel amour l'eus-
sent couvé. Neuve et admirable vengeance !
Hélas ! il n'est rien de ceci : la loi , l'inflexible loi qui
prend dix pour cent de droit en celte circonstance , se charge
elle-même de déshabiller le mort. Elle accorde protection à
ce mépris de la foule, elle encourage la démolition et le
marteau. Voyez un peu quelle gradation, et comme cela se
fait pas à pas ! Le premier jour , c'est la batterie de cuisine,
dit le programme , porcelaines, cristaux, bons couchers,
bonne lingerie. Le second jour, ce sont les meubles en noyer et
la cave. De la sorte et peu à peu s'affaiblit l'idée du mort 5 à
force de le vendre ainsi en détail , ce n'est plus qu'une om-
bre de seigneur, une vaine ombre qui noircit peut-être au
soir la vitre de sa fenêtre. Le dernier jour, on le met sur
table avec ses pairs; les portraits de famille se vendent en
dernier , comme si ce dernier cortège devait encore une fois
accompagner sa grande ombre au cimetière. Cela fait, dites-
moi qui se souviendra de lui?
Oh ! sans doute , et rien qu'à voir ce domaine , on pressent
qu'il pouvait se faire aimer, ce seigneur , ce roi d'une cha-
pelle et d'un village ! Celte belle et grande prairie , pareille
aux tapis verdoyans de Kew , les murs et le ciment de ces
fossés, aux eaux dormantes, témoignent assez du labeur
qu'il a payé et de l'industrie qu'il dota. C'est là une belle et
vraie gloire pour ce village d'avoir eu chez lui des ouvriers
assez habiles ou assez craintifs pour ne pas entamer avec
leur ciseau les délicates arabesques et les fleurons capricieux
REVUE DE PARIS. 135
de ces murailles. Car le château date évidemment de cette
époque fine fleur de la renaissance. FrançoisI" et Henri IV s'y
donnent la main. Voyez-vous ce vestibule des Cerfs, ces
chiffres, ces cheminées ? Écartez un peu de la main ces bon-
nes Cauchoises, vous trouverez sur le panneau de salon deux
grandes palmes enlaçant la lettre L. Que veut dire celte let-
tre , reproduite partout , même dans la fameuse chambre de
Henri IV ? Serait-ce le chiffre de Louis XIII , jaloux d'habi-
ter de la sorte en effigie ce château où son père à barbe grise
s'arrêta? Et ces médaillons si fins, si coquets de l'aile gau-
che? Je ne serais certes pas surpris que Jean Goujon eût
entaillé dans la pierre ces délicieuses moqueries , surtout
l'enfant qui tient un balai. Doutez-vous que les huit grands
cerfs de la salle de vénerie n'aient pas entendu la fanfare de
Gabrielle, et peut-être même les pas de Crillon et de Sully?
Voici trois fenêtres, les trois fenêtres de la façade, où ser-
pente encore comme l'acanthe le caprice ingénieux de Phi-
libert Delorme. Et cette galerie ouverte au nord comme cel-
les d'Italie à cette époque , n'est-ce pas là . dites-moi , toute
la livrée de la renaissance !
Le propriétaire de ce château , M. le marquis de Bian-
court , y vient de mourir. II est mort sans postérité. M. de
Belloy et M. Huret , m'a-t-on dit, héritiers lointains, ne
s'opposent point à la mise en vente de ce domaine. Peut-
être M. de Béthune en deviendrait , dit-on , encore l'acqué-
reur.
Quoi qu'il en puisse être , ce sera une pauvre histoire que
celle que je vous dirai de Mesnières. M. Vitet , qui, en sa
qualité d'inspecteur général des monumens historiques de
France , a publié deux volumes in-8° sur la Haute-Norman-
die . trouve bon de n'en rien dire. Mesnières à neuf lieues
de Dieppe , Mesnières si beau et si inconnu ! En vérité on
ne conçoit pas pareil oubli.
Le savant M. Féret , auquel j'ai eu recours en cette cir-
constance , se souvient à peine d'avoir été enfant dans le
parc de Mesnières. Sa place de bibliothécaire de la ville ,
place dont il remplit les devoirs avec tant de conscience
et de goût , ne lui permet guère de s'absenter. Il n'est donc
pas allé cette fois à la vente de Mesnières. M. Féret jeune
1 d6 REVUE DE PARIS.
en a fait un dessin exact , et que je l'engage à publier.
Rien de précis n'existe donc sur Mesnières , à moins qu'il
n'y ait à Neufchatel le chartrier du château ('). Chaque châ-
teau avait, on le sait, son chartrier. Sans doute on trouve-
rait là des documens précieux.
M. de Brancas disait devant nous que Mme la duchesse de
Berry avait fait dresser dans le temps un plan exact de Mes-
nières , le château d'abord, puis chaque détail des croisées.
Le registre des domaines fut compulsé à Paris, et l'on dut
savoir enfin à quoi s'en tenir sur cette propriété, que les
uns donnent aux d'Estrées, d'autres à Louis XIII. Ne voilâ-
t-il pas quelque chose de grand et de bien entendu? Non
contente de faire commencer des fouilles productives dans
cette fameuse cité de Limes où l'archéologie a fait tant de
conquêtes , Mme la duchesse de Berry ordonne de lever ,
sans que ce château lui appartienne, le plan de Mesnières.
Ces aquarelles, ouvrages d'un peintre anglais, furent payées
chez l'éditeur 12,000 francs.
Le peu que j'ai recueilli formerait du reste à lui seul une
des belles pages de Mesnières. Imaginez que vers 93 la ré-
volution se fil ouvrir , la hache en main , les portes du châ-
teau. Il venait d'être transformé, pour sa sauvegarde, en
prison publique du district de Neufchatel. L'échevelée se rua
partout, dans le vestibule, la galerie, la chapelle, jusque
sur la chambre et le lit de Henri IV. A. son retour , le mar-
quis trouva les lieux bien changés. Il lui fallut à la fois une
grande patience et un véritable amour de l'art pour restau-
rer pierre à pierre ce château dans son vieux style et sa
naïveté première. Je ne suis pas même éloigné de croire que
les reliefs en rond scellés dans la cour aient été remis après
coup par lui-même à cette époque ; sans cela comment au-
raient-ils échappé aux décollations brutales , eux qui sont
presqu'à la hauteur de la main?
L'histoire de ce château est donc le meilleur éloge du
(') J'ai écrit Mesnières, comme tout le monde, quand peut-être
il serait plu9 juste d'écrire Mainières , parce qu'il existe un titre
normand du douzième siècle où il est question d'une chapelle dans
Maisnillio.
REVUE DE PARIS. . Iô7
marquis de Biancourt. Après les temps mauvais , il faut re-
créer, il faut raviver les cendres , et c'est ce que fit le mar-
quis de Biancourt. Il appela à lui des architectes , il chercha
à établir quelque concordance entre l'ancien style et le nou-
veau. Il est malheureux sans doute que ces embellissemens
et ces regrattages ne demeurent pas à l'abri de la critique.
Le pont-levis wiocfcrrte est une déplorable invention. Quand
un pont-levis veut se faire moyen âge, il lui faut avant tout
des clous et du fer ; il faut que le duc de Mayenne , avec son
embonpoint , ne l'enfonce pas lui tout seul. L'architecte ne
s'est guère mis en peine de cela , ni de savoir si Mayenne
était gras dans les chroniques. Le vicomte de 'Walsh , le
plus fin et le plus impitoyable railleur, en fait d'anachro-
nismes de mœurs , que je connaisse, se trouvait à cette vente.
Il faisait observer dans un avant-salon , à ceux qui se trou-
vaient là , une de ces grandes cheminées au large mantel,
hospitalier abri du temps de nos pères. Dans cette cheminée,
on venait de mettre une gentille cheminée prussienne à la
Rumford. M. de Walsh écrivit alors devant moi sur son
Album : Mesnières , 28 septembre. Cheminée du premier sa-
lon : une petite idée d'aujourd'hui dans une grande pensée d'au
trefois.
Nous demeurions encore dans cet avant-salon orné de
quatre grands paysages de Robert , quand l'huissier priseur
vint nous avertir qu'on procédait à la vente.
Et en effet elle était déjà fort animée, et le premier nom
que j'entendis retentir sous la tente fut celui de La Fontaine.
La Fontaine ! c'est-à-dire une toile de quatre indignement
poudreuse et encroûtée. On distinguait à peine le nez et le
sourire si fin du fabuliste.
A 16 francs , à 16 francs M. de La Fontaine !
Il y avait sur table, et compris dans le lot. deux autres
portraits , d'abord celui d'une femme à collerette empesée,
puis un bourgeois pâle , au front bombé, aux grandes den-
telles, et dont le velours devait être jadis beau, — M. le sur-
intendant Fouquet.
Je cherchai vainement dans la foule Léon Gozlan.
La nature du rapprochement était bizarre. Fouquet à côté
de La Fontaine ! La Fontaine qui avait pleuré Fouquet des»
10 12.
138
REVUE DE PARIS.
cendu si bas, tout proche à son tour de Fouquet le surinten-
dant, qui le voyait si bas aussi. — A 1 6 francs I
Je surenchéris.
Par respect pour La Fontaine d'abord, puis en souvenir
de Peau d'âne. Le portrait était misérable , bien qu'un mon-
sieur près de moi voulût à toute force qu'il fût du peintre
Largillière.
Fouquet, La Fontaine, et l'autre portrait, Henriette de
Balzac, je crois , furent vendus 200 francs.
C'était la première fois de ma vie que je voyais une vente.
La vente , je ne l'avais jamais regardée qu'à travers le prisme
de Boïeldieu dans la Dame blanche, les paysans groupés
et conduits par Féréol, les bougies du shérif, les jambes de
Louvet , la voix sonore de Henri , et les note^ grêles de Pon-
chard. Je croyais toucher encore la salle lambrissée de chêne,
la robe rouge du juge et la jaquette verte et blanche des fer-
miers. « Nous ne pouvons renchérir davantage. Quel est donc
ce jeune acquéreur? » et tout l'admirable morceau que vous
savez. De la sorte, je pensais involontairement, hélas! à ce
pauvre Boïeldieu; Boïeldieu notre dernier cygne, et qui
s'en est allé joindre Hérold!
Comme effet d'orchestre, il n'y a peut- être rien au monde
de plus original qu'une vente. C'est un chaos de voix dispa-
rates , de surenchères faibles ou fortes, timides ou résolues ,
qui toutes se trouvent étouffées sous la voix ronflante du
erieur.
A cinq cent mille francs ! Personne ne dit mot? Je cite en-
core le livret de la Dame blanche.
J'ai dit qu'une tente avait été dressée dans la grand'cour.
Sur deux tréteaux on avait jeté quatre planches. C'était par
ce lit dur que passaient tous les tableaux. Au milieu de vingt
Cauchoises au grand bonnet blanc . curieuses figures qui se
disputaient naïvement l'honneur de toucher les cadres d'A-
gnès Sorel , de Balzac d'Enîragues et de Diane de Poitiers ,
dont elles admiraient les dentelles peintes, on remarquait
cinq à six fronts chauves de vieilles femmes au toquet doré ca-
chant mal leurs tresses de cheveux blanchâtres. Leur indif-
férence au milieu de ce tumulte était sensible. Ce n'était guère
• j'i'à la vue des tableaux de salle à manger et des natures
REVUE DE PARIS. 130
mortes que leur figure s'égayait. — Les hiaux maqrias ! les
bùivx mèlans ! disait l'une dans son patois poletais en re-
tournant une large toile de Desportes.
Successivement je vis comparaître , épousseter et vendre
à cette table Henri IV , Gabrielle d'Estrées, Napoléon, le
cardinal de Richelieu , Diane de Poitiers, Louis XIV et
Philippe d'Orléans.
Ce dernier , le père du prince actuel , fut payé 120 francs.
Après Philippe d'Orléans, Napoléon, côte à côte d'un
portrait en pied et en perruque de Louis XiV. Le Napoléon ,
mauvaise copie de Robert Lefèvre, fut vendu 400 francs.
Pour ma part , et dans ce premier lot . je me crus contraint
d'acheter, en forme de contraste, une glace gothique
au chiffre des d'Estrées de Cœuvres et deux médaillons
d'Henri IV et de Sully.
Jusque-là je me demandais ce que j'étais venu faire d'inu-
sité à cette vente , pourquoi tant de pauvretés et de loques
achetées à si haut prix. De tout ce que j'avais vu vendre en
fait de peinture , il y avait peut-être deux tableaux passa-
bles . pas un qui fût revêtu de la signature d'un maître. En
revanche , je vis nombre de brocanteurs , de ceux qui refont
si bien les noms passés. Le faubourg du Roule et principa-
lement la Rastilie avaient envoyé des leurs. Dans cette eour,
et sous un petit médaillon de la renaissance , un gros Au-
vergnat à cravate rouge, à veste débraillée et gilet de ve-
lours d'Utrecht, chantait à tue-tête une chanson de ses
montagnes. Cet Auvergnat , l'un des plus forts revendeurs
d'éventails, d'armoires du moyen âge, et de grimaceries
chinoises, achetait à son aise et sans se presser, les mains
dans les poches , et le chiffre 1 ,000 à la bouche , comme s'il
eût crié lui-mêmele budget d'un autre. Je crois que c'est à lui
que sont échus les Robert.
Quatre Robert (paysages), au prix de 1,800 francs!
Quatre Robert , qui ne valent pas même les petits panneaux
d'entrée attribués dans ce salon au même maître ! Compre-
nez-vous que l'on mette 1,800 francs à quatre Robert,
quatre Robert non signés ' Robert décroit, en effet, à me-
sure que l'italien Canalelti se relève. La peinture de Robert
a d'incontestables qualités : mais sa mollesse de tons est par
140 REVUE DE PARIS.
trop académique. Canaletti, l'architecte si fin « si pâteux . a
compris que pour aviver son architecture, il lui fallait des
personnages. Mascarades blanches et rouges de sénateurs ,
mascarades de doges et de nains , mascarades d'ambassa-
deurs français comme M. de Bernis. de joueurs et de spa-
dassins effrontés comme Casanova , tout cela salue, vogue
ou parle sur ces eaux moirées de Venise. A côté de ce bruit,
que vous disent les toiles de Robert? Les Anglais, nos
juges et maîtres , à mon sens , en fait de paysage , daignent-
ils seulement s'en informer? C'est que les peintures sans
date , sans époque et sans cachet , quand elles ne sont pas à
l'abri du temps et de l'oubli par un grand style, vont re-
joindre bientôt les esquisses et les études , tandis que les
monumens , les individualités survivent. On a beau dire et
écrire en fait de préceptes, toute la destinée de la vieille
peinture et la vie de la nouvelle sont là.
Le crieur public , entre-choquant cette fois deux battans
vitrés , nous annonce enfin la chambre de Henri IV!
Ce nom me rappela , et pourquoi j'étais venu , et pourquoi
j'allais rester. J'étais rassasié de portraits, de fresques , de
chambranles. Que m'importaient à moi ces morceaux de da-
mas reuge , ces tables , ces étoffes , et tous ces dignes Nor-
mands qui venaient d'acheter , la veille, la cave et l'oran-
gerie, inscrivant encore à l'heure même d'interminables
additions sur leur vieux carnet de cuir ? Ce que je tenais à
éclaircir , c'était la date du séjour de Henri IV, vers quel
temps il avait pu venir dans ce château de Mesnières , et
même y faire son lit ! car c'était le sien qu'on vendait.
Plus que tout autre peut-être, je suis en droit de me méfier
des traditions. La tradition , mine ingénieuse en fait de
mensonges , ressemble à ces échos , chanteurs complaisans
de toutes les notes , — ou peut-être mieux à ces mille galets
que roule la mer , et qui finissent par s'élever en montagnes.
Qu'est-ce que la tradition, et qui l'a faite? Devons-nous
l'accepter sans la comprendre , ou bien la soumettre à
l'analyse comme un fruit inconnu? Devons-nous chercher
l'arbre après avoir ramassé la branche ? Certes, l'audace
est superbe que de s'attaquer à si grande dame , et lui de-
mander compte de ses erreurs. Telle 6erail pourtant l'œu-
REVUE DE PARIS. 141
vre d'un esprit sûr, d'un esprit mathématiquement hardi.
Il irait guerroyant , comme le sublime fou de la Manche ,
contre les erreurs, ces autres moulins aux larges ailes,
tournant , depuis que l'histoire est faite, sur leur immuable
pivot. Dédaigneux des criailleries de la foule , il irait tou-
jours par-devant lui, à cheval , et la lance au poing, sans
regarder même Sancho, le bon écuyer, qui demeure ar-
rière, tout effaré, et lui crie de revenir, parce qu'il n'est
pas sage de rectifier ainsi le passé. A son retour , il se trou-
verait peut-être pendu, ou brûlé en effigie. Et ce serait
encore là une belle erreur à constater. Il se montrerait et
dirait à tous : C'est moi (') !
Un fait entre mille II s'agit de la bataille d'Arqués, dont
nous avons à cette heure même le théâtre sous les yeux.
Plusieurs écrivains représentent l'affaire qui eut lieu entre
Henri IV et Mayenne, le 21 septembre , aux environs d^Ar-
ques, comme une bataille décisive. Je pense qu'ils ont tort.
Ce jour-là, Henri IV fit seulement tète à l'ennemi; il chargea
Mayenne et lui tua du monde dans le bas de la vallée, à cet
endroit où est encore la petite colonne, L'action fut chaude;
mais Ce que les Mémoires de Sully disent de l'effet du canon
du château d'Arqués (2) est contestable à coup sûr, d'abord,
parce que la portée était grande, et l'on peut s'en convain-
cre en montant sur les eirconvallations encore intactes , et
de plus les combattans se trouvaient tellement mêlés, qu'il
devenait difficile d'atteindre tout juste les ligueurs (*).
Cette affaire d'Arqués fut si peu décisive, que le 26 septetn-
(') Un oubli tellement profond plane souvent sur nos vieilles
annales que la science héraldique elle-même s'en est ressentie.
Voyez à ce sujet les réflexions de M. Granier de Cassagnac dans
le n» 2 d'un article très-remarquable sur la Noblesse de France.
{ Revue de Paris , 5e année. )
(-) Sully, autant que ma mémoire me sert, parle, non de
trouées mais de rues que le canon faisait à travers les rangs.
(5) Rien qu'en parcourant les lieux , on se convaincra facile-
ment de ces difficultés stratégiques. La statistique seule montre
que les mousquetades et le canon de Henri devaient nuire autant
à ses soldats qu'à ceux de Mayenne.
1-12 REVUE DE PARIS.
bre , Henri IV se trouvait assiégé dans Dieppe. Les ligueurs
avaient établi sur une des hauteurs qui dominent la ville
un batterie de huit pièces qu'ils firent jouer avec leaucovp
d'activité. Les troupes royales n'en exécutèrent pas moins
plusieurs sorties , le roi à leur tête; elles eurent partout
l'avantage, mais elles n'étaient pas assez fortes pour con-
traindre l'ennemi à lever le siège. Ce ne fut que le 6 octobre,
à quatre heures du matin, que Mayenne délogea, ayant ap-
pris que le roi venait de recevoir dans Dieppe un renfort
d'Anglais , et que les troupes réunies du duc de Longue*
ville et du maréchal d'Aumont approchaient. 11 craignit
d'être pris entre deux feux et leva le siège.
Voici, pour mon compte, comment j'étais fondé à me
mettre en garde ici contre la tradition. Je me souvenais
d'avoir vu pour le moins quatre châteaux avec des lits de
Henri IV. Entre tous les autres, je citerai La Roche-Guyon
à M. Le duc de La Rochefoucauld, et le château de Vaux~
buin , près Soissons, dans lequel restait M. de Pougens l'a-
veugle, dont on vient de publier les Mémoires. Une cham-
bre de ce château conservait un lit où le Béarnais avait
couché ; il était même d'une telle largeur , qu'il fallait que
ce jour-là (veille ou lendemain d'une bataille , autant que
mes souvenirs me servent), Henri IV y eût couché avec
Crillon. La vie errante et chevaleresque de ce prince, vie
féconde en marches et en contre-marches forcées , vie de
cadet de Gascogne, ferraillant d'estoc pour un trône, favo-
rise , on le conçoit , ces mensonges. Henri IV était homme à
faire son lit partout; c'était une cotte démailles aux bras
de fer, vivante, animée, toujours balafrée de quelque
grand reflet de soleil, souvent mouillée de pluie, roussâtre
de poudre , amie de la caque , et se jetant harassée sur le
premier matelas venu. C'était un rude prince , sentant le
gousset, comme dit ce bon Des Réaux , un prince gascon et
loyal tout à la fois, livrant au supplice Byron et flétrissant
par une lettre admirable l'assassinat exercé en forme de
guet-apens sur Balagny ('). Pour cet homme-là , quel lit
(') Voyez ce que dit Sully de d'Aiguillon, année 1608, liv.
XXV.
REVUE DE PARIS. 143
n'eût pas été bon. et qu'était-il besoin qu'Henri IV choisit
pour étapes des châteaux ?
<c Le roi alla reconnaître lui-même l'armée ennemie, il la
» vit par-devant et par-derrière , dit Sully.
» Seigneur , pria-t-il à haute voix, s'appuyant sur l'ar-
» çon de sa selle, ayant le chapeau à la main et les yeuxle-
» vés au ciel , si c'est aujourd'hui que tu veux me punir
» comme mes péchés le méritent, j'offre ma tête à ta jus-
» tice (l).
» Mainville , qui était auprès de lui , gardant son coup de
» pistolet pour en servir le premier des ennemis qui s'ap-
ii procherait du roi, en choisit un si à propos qu'il lui perça
» la tête de part en part , et la balle vint siffler autour des
» oreilles du roi , qui ne parla jamais de pistolet qu'il ne se
î> souvint de ce coup, disant n'en avoir jamais vu de plus
i» grand ; aussi était-il chargé de deux carreaux d'acier (a).
» Je suis tout proche de mes ennemis et n'ay quasi pas
» cheval sur lequel je puisse combattre, ni un harnais com-
» plet que je puisse endosser : mes chemises sont toutes dé-
fi chirées, mes pourpoints troués au coude, ma marmite
5» est souvent renversée, et depuis deux jours je dîne chez
i> les uns et les autres, mes pourvoyeurs disant n'avoir plus
» moyen de rien fournir pour ma table (5). »
Voilà un singulier prince, n'est-ce pas ! Plus véritable-
ment prince que tous les autres ; cependant , au milieu des
favoris du dernier règne , pour la plupart aimant le grand
jeu , les broderies , la dépense outrée , tous héritiers en fait
de mignonnerie , des Livarrot, des Maugiron et des Saint-Mé-
grin, car lui , Henri , les dépasse tous de la tête , et les mé-
prise. Ce cadet de chevau-légers , cet homme à méchant
pourpoint réforme à lui seul son siècle. Il laisse François
d'O , seigneur de Fresnes et de Maillebois , surpasser encore
pour quelque temps en excès et en prodigalités ruineuses
(») Péréf. , 2e partie.
(J) 3Iatthieu , tome i , livre I, pag. 1S7.
(s) Lettres de Henri IV, édition d'Amiens .
14i REVUE DE PA.RIS.
les rois et les princes ; il sait que ce Lucullus amuse avec ses
soupers où Ton voit des tourtes composées de musc et d'am-
bre , lesquelles reviennent à vingt-crnq ècus ('). Lui quia en-
core sur les lèvres du vin de Jurançon , il rii bien haut de
tous ces vices mignons dont on faisait gloire à la cour de
Henri III; c'est un garçon aux larges épaules et qui se pré-
sente aux femmes de cour *ans sarbacane , parfums d'I-
talie , et boucles d'oreilles. Il s'appuie bien vite sur l'épaule
de Sully. Je suis roi, je vous parle en roi,jeveux êtreobéi. Voilà
ce qu'il dit à messieurs les évêques au sujetde l'édit de Nan-
tes. Pour son costume, afin qu'on n'en doute pas, il va vous
le dire lui-même. «Vous me voyez en mou cabinet où je viens
» vous parler , non pas en habit royal , ni avec l'épée et la
» cape , comme mes prédécesseurs , ni comme un prince qui
» vient recevoir des ambassadeurs , mais vêtu comme un
» père de famille , en pourpoint , pour parler familièrement à
n ses enfans (2). »
Étonnez-vous après cela de cette dure couchette de che-
valier ! Étonnez-vous que son compère Zamet ait de riches
étoffes et Roquelaure un beau lit, quand il s'en va piquer
lui-même, en gentilhomme affamé , la dinde de trois procu-
reurs , grasse dinde tournant à la broche dans une auberge
de Creteil ! Aussi le lit de Henri IV (j'entends celui qui est
échu dans cette vente à M. de Bois-Guilbert ) n'est-il pas de
bois doré ou de laque peinte, comme le lit menteur de la
fameuse chambre de Mesnières , lit effronté, pour me servir
du terme de Boileau, lit à baldaquin orange et violet, que le
marquis de Biancourt avait acheté en Angleterre. Le lit de
chêne dur que M. de Bois-Guilbert a payé 500 fr. ne contra-
rie pas du moins par sa forme aucune de traditions qui se
rattachent à l'époque. C'est un lit de bois dur , écorné , le
dais est en damas rouge comme les rideaux , très-amples et
à franges d'or. Je préfère de beaucoup ce lit simple à l'au-
tre lit anglais dont je vous ai dit un mot , et qui faisait à lui
seul l'ornement de celte chambre. Le crieur public , chroni-
queur audacieux, n'en donnait pas moins ce lit aux curieux
(•) Journal de VEstoile , année i5g4, page 7>i.
(a) Péréf. et Journal de Henri IV.
REVUE DE PARIS. ]-'<5
hébétés pour celui de Henri IV . Il a pour supports deux gor-
gones peintes, ou dragons , et pour colonnes , un mauvais
bois noir imitant la laque; le couronnement est eiï laque de
Chine à petits dessins. Du reste , ni caractère , ni style , à
moins qu'on ne veuille le faire dater des derniers jours de
Louis XV. C'est un lit Dubarry ; et le programme y fait cou-
cher Henri IV !
Ce lit, ses six fauteuils et son canapé n'ont pas dépassé
750 fr.
Un beau secrétaire , où se trouve en applique cette inscrip-
tion : Bureau de Gabrielle d'Estrées, a été vendu 2,200 fr. à
un brocanteur de Paris. Il pouvait en valoir 800. L'inscrip-
tion du reste n'est pas incrustée , mais bien mise après coup;
les lettres en sont bistrées pour leur redonner la teinte du
meuble. Ce sont là des roueries communes aux brocanteurs
de tout genre, même auxbrocanteurs de château. Je ne crois
pas plus aux billets de Gabrielle , enfermés dans ces tiroirs
royaux, qu'au pourpoint béarnais de Henri IV sur ce lit
chinois.
Une table à pied , avec une peinture ovale , dans le style
de l'école flamande , a été vendue , dans cette même cham-
bre , à bas prix. Ces sortes de tables deviennent cependant
de plus en plus rares. Au palais Pitti , à Florence , j'en avais
vu deux magnifiques avec des grisailles dues à la jeunesse
d'Albert Durer.
Malgré les flots pressés de la vente, je pris le temps de
considérer cette chambre, dite celle de Henri IF. Elle donne
sur les fossés du château et regarde la prairie. C'est une cham-
bre carrée avec une seule fenêtre. Les portraits y sont enca-
drés dans la muraille , et jamais ici l'expression ne fat plus
juste , car ils y sont vissés et cloués ; la boiserie laisse à peine
passer le cadre, comme dans beaucoup de palais italiens.
Les Joueurs de dés, imitation sur cuivre du magnifique tableau
de Caravage, tableau si connu du palais Shiara à Rome,
m'avaient frappé. Dans ces joueurs , il y en a un qui triche;
son gant est troué, sa main haute; il triche avec complaisance
et dédain, pendant qu'un pauvre jeune homme, au pourpoint
de page , a le nez baissé sur son jeu , ainsi qu'un provincial.
C'est un ruffian brun et beau que le tricheur, un mauvais
10 13
146 REVUK DE PARIS;
garçon , que j'eusse voulu rapporter à mon ami Alphonse
Royer.
La pièce regarde le midi ; elle a pour plafond de grosses
solives entièrement reblanchies, quatre colonnes servant
de théâtre à ce lit; — la cheminée, qui est très-haute, se
trouve placée à deux pas de la fenêtre. Dans cette cheminée ,
dont la plaque est neuve et refaite , j'avais remarqué un
petit balai d'âtre , en cuir de Cordoue , avec de jolies gau-
frures. C'est le médaillon de Henri IV , ou plutôt son profil,
qui s'y trouve reproduit jusqu'à trois fois. Sur ce balai ser-
pentent aussi les armes de France, trois fleurs de lis d'or ,
surmontées de la couronne sur un champ bleu. Au risque
d'ameuter contre moi la critique, je dirai que c'est le seul
meuble qui m'ait semblé historique dans cette vente. Seule-
ment j'étais loin de m'atlendre qu'un jouet gothique de cette
espèce dût monter aussi haut. J'ai vu le moment où le crieur
allait prononcer le chiffre cent ('). L'adjudication m'a laissé
ce balai à quatre-vingt-dix.
J'allais oublier de vous dire que, la veille, on avait donné,
en revanche , six daims vivans pour 100 francs.
Cinq heures venaient de sonner lorsque la vente finit. Tout
ce peuple d'acquéreurs , froissé , harassé , dupé , regagne ses
chaises de poste , son roulage et ses charrettes. La petite
chapelle du château de Mesnières , blanche et fraîche comme
une épousée , avait reçu tour à tour les différens lots. Ce
n'était pas le contraste le moins curieux de cette journée .
(») Un journal, en rendant compte de cette vente, et au sujet
de ce dernier meuble , établit par erreur un chiffre moindre.
Quant à cet amour du passé et des reliques que quelques hommes
cherchent à ébranler en nous , il serait bon, une fois pour toutes ,
de le préciser. C'est un sentiment d'art bien plus qu'une manie de
fidélité qui nous porte à ces recherches. Nous retrouvons avec
amour ce que nos pères aimaient j nous redevenons enfans près de
leurs jouets du temps passé , nous admirons le goût et la finesse de
leurs ouvriers jusque dans les meubles les plus vulgaires de la vie
intérieure. De même que nous eussions acheté à Florence une
«altère de Cellini , si l'argent ne nous eût manqué , nous achetions
ce balai à Mesnières , parce qu'il avait les armes de France.
REVUE DE PARIS. 147
que l'étalage de toutes ces toiles profanes , de ces meubles ,
de ces étoffes , dans la sacristie et sur le marbre même de la
chapelle. Le roulage y prenait ses notes , les brocanteurs y
ficelaient leurs tableaux : vous eussiez cru à une seconde
bande noire. Le crieur public , le Normand le plus robuste
en poumons de toute la côte , y buvait un pot de cidre. C'é-
tait bien la peine que le vitrail de ce petit temple fût si beau,
ses anges si blancs et ses voussures si jolies , et son livre de
messe feuilleté jadis par le doigt d'un Amboise ! Le commis-
saire-priseur détrônait le chapelain.
La nuit venue, une nuit complète , nous voulûmes avoir
des torches ; le chemin , impraticable à cette heure, nous
effrayait. Le garde nous dit qu'on n'en trouverait pas dans
le village , mais qu'il savait bien où en prendre , lui.
« Ce sont les mêmes torches qui ont servi au convoi de
monsieur le marquis , nous dit ce brave homme. »
Pour ma part , j'eus peur , et ne fis part à ces dames de la
proposition du garde qu'à Pommerval , le premier relai.
Voyager avec les torches d'un mort !
Comme il faisait soleil à mon lever, j'eus la fantaisie de
monter sur la plate-forme de la maison que j'habitais , chez
un imprimeur nommé Corsange. Les maisons de Dieppe ont
cela de particulier , que les belvédères y remplacent les
cheminées ; il y a peu de toits sans un œil , dans cette ville
de harengs , qui regarde toujours la mer. Du haut de la ter-
rasse où je me trouvais, mon regard embrassait facilement
cette ville de bistre, ces maisons pesantes , disgracieuses ,
uniformes. Il n'y a pas à Dieppe une seule maison gothique.
Les masses sévères du château et les arabesques charmantes
de la tour Saint-Jacques tranchaient seules le milieu du ca-
dre ; la mer , semée de flots aussi blancs que des mouettes ,
était lisérée , comme de coutume , à cette heure , de bandes
éclatantes de bleu et de jaune. Du versant lointain où elle se
trouve placée , la petite colonne de Mayenne regardait tris-
tement cingler tous ces lougres , ces chasse-marées , ces
cutters , véritables aigles aux ailes fauves. Ainsi éclairée,
la merétail vraiment belle ! Un délicieux trois-mâts dan-
sait à l'ancre , en dardant sa flamme, rouge comme une lan-
1-48 REVUE DE PARIS.
gue de feu, vers le chenal. Les chantiers regorgeaient de
travailleurs...
Et je méprenais alors à réfléchir involontairement à cette
cité , aventureuse autrefois en fait de fortune ; je la voyais
assise et fixée à tout jamais, stupide et dévorée par son
commerce. Plus de voyages et d'explorations lointaines !
plus de Parmentier, de Jacques Cousin et d'Ango ! Où est
le vieux temps des vieilles audaces , le temps des drapeaux
flamands et portugais cousus en forme de voilure ! le temps
de la réforme et des prêches sur les falaises ! À ce jour , où
vont les cent arquebusiers de M. de Ricarville , pourchas-
sant à coups de feu l'hérésie ? où est ce protestantisme aveu-
gle , brisant , dans sa rage , les délicates statuettes du quin-?
zième siècle , et faisant par avance saigner la pierre de
toutes les blessures de Coligny ? Et ce Duquesne , si noble
et si inconnu ? Montrez-nous seulement , dans toute cette
ville , un coin de terre qu'habite Duquesne, un heurtoir de
maison qu'il ait touché ! Ingrate ville, qui n'a que des mo-
numens d'ivoire!
Pauvre ville après tout, soupirais-je encore, pauvre et
n'obtenant rien , si ce n'est des étrangers. Quand il ne s'a^
girait que d'un léger poncif '. Pour faire revenir une belle
fresque au manoir de Varengeville , de 2 à 400 fr. pour fouil-
ler le marbre de ce même Ango à Saint-Jacques, et creuser
la cour du collège où était jadis sa maison (') ; Dieppe se
voit, hélas I obligée d'attendre ; le ministère la visite , mais
il ne lui donne rien.
Je me trompe; depuis le passage de M. Thiers, nous
avons vu s'élever ici , et comme par miracle dans la grande
rue , un bâtiment que les échafaudages voilent encore , il est
(') J'ai plaisir a citer encore le zèle de M. Féret pour ces cho-
ses. Il lui semble triste, à lui bibliothécaire dune ville qui ne lit
pas , de fouler chaque jour le pavé plein d'herbes de ce collège où
dorment les précieuses fondations de la belle maison d'Ango, sans
qu'on l'autorise à la fouiller, non pour le vain plaisir d'y trouver
un bracelet ou un joyau, mais pour intéresser une bonne fois la
tiédeur des habitans en faveur de leur existence passée et des glo-
rieuses archives de leur ville.
REVUE DE PARIS. 1 -49
vrai, mais qui sera bientôt découvert. C'est une maison
blanche, de forme carrée, avec une toiture à l'italienne.
Ceci aura nom : V Hôtel-de-V ille.
C'est ainsi que le ministère entend l'art. Un pavillon à
Y italienne dans ce climat, une toiture blanche et lisse près
de ces tourelles au dur ciment , et ces formidables revêle-
mens en briques du château de Dieppe !
Le gouvernement a délégué pour ce crime trois archi-
tectes de Paris.
Cet hôtel et ce toit finis , je ne demande qu'une chose ; —
que sur la façade on veuille bien graver la phrase si spiri-
tuellement railleuse de Victor Hugo : Or il est évident que les
toits sont faits pour être Balayés.
Dieu fasse, après tout ceci , que ce ne soit pas au gouver-
nement que vienne Mesnières!
Roger de Beauvoir.
10 M
SOUVENIRS DE VOYAGE.
LES PYRÉNÉES.
Il est des impressions que la plume ne peut rendre, des
idées dont l'ame s'est nourrie avec volupté , et qui meurent
dans la voix. Le rêve intime de l'artiste est d'ordinaire plus
grand que l'œuvre d'exécution. L'image qu'il a conçue se
dénature ou s'affadit en passant par le pinceau , et la pensée
à laquelle il s'abandonne devient plus froide, ou plus étroite ,
en tombant dans le mécanisme du langage. Voilà du moins
ce que j'éprouve en me reportant à cette vive et ardente
émotion qui me saisit lorsque , pour la première fois , je me
trouvai au sein des Pyrénées. J'avais aperçu ces montagnes
depuis Toulouse, depuis Narbonne. toujours de loin, comme
un nuage ou une vapeur. Mais , arrivé au-delà de Saint-Gau-
dens, je les vis s'élever devant moi si grandes et si majestueu-
ses, et j'entrai dans cette délicieuse vallée qui serpente au pied
de leurs hautes sommités. C'était le matin , au lever du soleil.
Une partie de ces montagnes était encore revêtue d'une teinte
d'azur , comme les vagues de la mer que la lumière n'éclaire
pas, tandis que l'autre commençait déjà à s'éclaircir , à
s'argenter aux premiers rayons de l'aurore. L'épaisse rosée
de septembre étincelait sur toutes les herbes de la prairie ,
REVUE DE PARTS. 151
sur toutes les feuilles des arbrisseaux ; un air frais se jouait à
travers les rameaux flexibles des peupliers, à travers les
branches éplorées du saule des rivières, et le long du che-
min , à droite et à gauche, la petite porte de la chaumière
s'ouvrait , et la jeune femme venait jeter autour d'elle un re-
gard curieux. Tout échappait au sommeil , tout s'animait , et
le pâtre dans les champs , et les troupeaux de mulets sur la
grande route, et le vigneron sur le coteau. Et je m'en allais
à pied le long de cette vallée, heureux d'aspirer cet air frais,
heureux de voir ces tableaux, heureux de sentir passer au-
dedans de moi l'impression de cette suave et sublime nature.
Les montagnes s'élèvent par couches détachées , par mame-
lons gigantesques , et se suivent et s'enlacent comme les
anneaux d'une chaîne continue. Souvent vous croyez voir la
route se fermer brusquement devant vous ; les montagnes
l'arrêtent de toutes parts. Mais avancez encore : voici la
gorge, qui s'ouvre, voici la route qui s'enfuit par une nou-
velle sinuosité, voici le vallon qui se referme sur vos pas
comme un bassin de rivière , et s'élargit dans une nouvelle
enceinte pour se fermer encore tout à l'heure et s'élargir de
nouveau. Ainsi l'on passe sans cesse à travers un défilé et
une prairie. A chaque pas c'est un autre vallon qui s'élargit ;
c'est l'aspect général du tableau qui change, c'est la cime
des montagnes qui s'élance en pyramide, s'arrondit comme
un globe , se déchire comme les flancs d'un cratère , ou s'a-
planit comme une terrasse. C'est quelquefois une masse de
rochers élevés à pic comme une muraille, puis des forêts de
sapins , puis un espace de verdure , où les enclos montent ,
s'étagent l'un sur l'autre jusqu'à la sommité , où le long de
l'étroit sentier le mulet grimpe avec sa lourde charge , où la
maison du laboureur apparaît de loin comme un ermitage.
Puis au milieu de ces rochers , de ces montagnes , l'œil ne
se lasse pas de voir cette vallée si riante et si fertile. Les
diverses productions qui la recouvrent , les arbres de toute
nuance qui y naissent, lui donnent autant de variété que
l'on en retrouve dans l'aspect des montagnes. Les champs
portent trois récoltes par année; les champs couverts de
verdure s'offrent au regard comme une belle nappe d'eau.
Ceux que l'on a ensemencés de blé, de sarrazin , exhalen».
152 REVUE DE PARIS.
dans Pair un doux parfum. L'arbre à fruits de la Normandie
s'élève auprès du bouleau, le chêne auprès du cerisier. La
vigne s'enlace à la tige des arbres , monte comme une
branche de lierre, s'élargit comme un chapiteau, et puis
retombe et court à un autre arbre , et plie sous le poids de
ses grappes, et entoure ainsi l'enclos, le jardin, d'une
verte guirlande , festonnée comme une broderie de femme,
légère comme une arabesque de Chenavard. D'un côté , la
route circule, unie et sablée comme une allée de jardin an-
glais; de l'autre, la Garonne se déroule, s'enfuit , revient
par maint détour , disparait quelquefois sous des masses de
saules, puis se représente avec ses flots d'azur et d'argent.
Tout cela réuni, vu ensemble , forme un tableau imposant ,
solennel, plein de grâce et de majesté, qui tour à tour
étonne la pensée , l'élève , l'agrandit ou la repose doucement
comme dans un berceau de fleurs. C'est plusgrandiose que
le Liebenthal dans le canton de Berne, plus varié que la
vallée de Saint Maurice, plus pittoresque que la vallée de
la Mourg dans le pays de Bade, plus riant que la riante
prairie du Doubs, entre Dôle et Besançon. Et n'était-ce pas
une charmante idée des anciens habitans du pays que de
commencer par une tradition d'amour l'histoire des Pyré-
nées? Les peuples ont à leur origine cette richeimagination.
Ils s'arrêtent avec surprise devant les merveilles de la na-
ture ; ils cherchent à se les expliquer, et de ce qu'ils n'ex-
pliquent pas, ils composent une fable poétique. La mytho-
logie grecque attribuait les tremblemens de terre aux efforts
des Titans pour sortir de la lourde prison où Jupiter les
avait jetés. Les peuples du Nord croient que ces bruits plain-
tifs que l'on entend le soir, au milieu des forêts, auprès des
montagnes, sont les gémissemens de leurs ancêtres , con-
damnés pour leur paganisme à être enfermés dans de som-
bres cavernes jusqu'au jour du jugement dernier; et les
hommes de ces contrées racontent qu'Hercule entassa,
couche sur couche , roc sur roc , ces immenses chaînons des
Pyrénées pour en faire le tombeau de la fille du roi des
Celtibères , de Pyrène sa bien-aimée.
A quelque distance du village de Cierp , on aperçoit à
droite la jolie vallée de Marie avec sa robe de verdure et ses
REVUE DE PARIS. 153
bandeaux de pâquerettes, qui va se perdre dans la vallée
d'Aure. On laisse à gauche la Garonne pour suivre le cours
du Piquet, ruisseau étroit, impétueux, qui court, bouillonne
et bondit sans cesse. Cierp est un charmant village bâti en
haie de chaque côté de la route. La nature y est très-belle ,
mais la malpropreté des habitans y fait un triste contraste
avec cette richesse de la nature.
La vallée se rétrécit , la route s'élève , les montagnes n'of-
frent plus la même verdure , et leurs flancs , nus et sillon-
nés , montrent encore la trace des torrens qui parfois les
traversent. Dedistanceen distance, on découvre encore une
cascade , on aperçoit la pointe d'un clocher qui tombe en
ruines. Des communautés chrétiennes l'avaient élevé au mi-
lieu de ces solitudes sauvages dansles jours de persécution ;
ils l'ont abandonné après avoir recouvré leur liberté. Il y
a vingt-cinq ans à peu près , quand Napoléon ordonna un
recensement général de toute la France , on trouva au fond
de ces montagnes des peuplades entièresdescendant des Al-
bigeois, qui ne savaient rien ou presque rien de la révolu-
tion de 1789, et se croyaient encore, comme leurs pères,
proscrits et persécutés.
En avançant plus loin, on retombe de nouveau dans la
plaine. L'espace s'élargit. On a devant soi les glaciers, dont
la tête blanche se perd au milieu des nuages , et de tous cô-
tés le tableau devient plus riant ; les villages s'étendent avec
grâce au pied des montagnes, le vallon est chargé d'arbres,
couvert de fleurs , arrosé par plusieurs ruisseaux , et c'est à
travers cette verdure , ces fleurs et ces ruisseaux , que l'on
arrive à Bagnères-de-Luchon , au milieu des montagnes qui
lui forment un circuit et l'entourent comme des remparts.
Bagnères n'a qu'une grande rue qui s'allonge du côté de
la maison des bains , une belle et vaste allée qui lui sert de
promenade, et quelques habitations assez fraîches construites
pour les étrangers. Nous y arrivions à la fin de septembre,
et alors le mouvement cesse. Les baigneurs sont partis
comme une troupe d'hirondelles pour s'en retourner dans
leurs foyers ; les marchands lèvent leur tente , les salons de
réunion se ferment, les aubergistes se reposent , et cepen
dant il y a encore une quantité de portefaix, guides, loueurs
154 REVUE DE PARIS.
de chevaux et commissionnaires qui , dans cette saison tar-
dive , tombent sur le pauvre voyageur comme sur une proie
inespérée. Bagnères, dans les plus beaux jours d'été , dans
les jours où il s'y réunit le plus de monde, n'a qu'une im-
portance secondaire , et la saison des bains passée , c'est une
ville morte , acculée aux extrémités de la frontière , qui ne
voit plus venir personne , qui ne se réveille plus au bruit
d'une seule voiture, et vit, tant bien que mal, sur les pro-
duits de l'été qui s'en va , sur les espérances de l'été qui
revient. Nous y arrivâmes un jour de foire; et c'est là l'une
de ses dernières fêtes. Les paysans des environs s'y don-
nent rendez-vous ; les pâtres des Pyrénées descendent; le
Catalan et l'Aragonais y viennent avec leur long bonnet
rouge qu'ils reploient carrément sur la tête , leur ceinture
rouge en laine ou en soie , et les sandales en toile qu'ils at-
tachent sur leurs pieds nus avec une courroie. La jeune fille
de Tiel ou de Vénasque s'y montre avec sa mantille noire et
ses légers brodequins ; la femme des montagnes, avec le
joli capuchon qui se termine en pointe sur la tète , prend la
forme du cou , et lui retombe sur les épaules. Ce mélange de
costumes , d'usages , de dialectes, cette physionomie grave
et pourtant animée de l'Espagnol , cet haute stature et ces
membres robustes du montagnard, étaient pour nous un
spectacle neuf et intéressant. Et d'ailleurs, pour se sauver
de la raonotoniede la vie que l'on passe àBagnères , l'étran-
ger a toujours ces magnifiques tableaux qui l'environnent ,
ces montagnes couvertes de forêts, celte roche gigantesque
qui lui cache la Maladetta , et ces promenades à travers les
gorges et les escarpemens des Pyrénées.
Il en est deux surtout que les étrangers se plaisent à faire.
L'une conduit au lac d'Oo et à sa grande cascade ; l'autre ,
à la vallée du Lis , que l'on appelle ainsi à cause de la quan-
tité de lis violets qui y croissent. On passe entre de magni-
fiques forêts de hêtre. On entend gronder à ses pieds les
flots blanchâtres du Piquet , où vont aboutir tous les filets
d'eau ou les torrens" de la mont.igne. A droite, en pénétrant
plus avant , on aperçoit les habitations des pâtres jetées de
côté et d'autre ; les unes , comme des nids d'alouettes , dans
le creux du vallon ; les autres sur le rocher , au bord de la
REVUE DE PARTS.
185
rivière , au milieu du bois. Ce sont de petites maisons con-
struites grossièrement en pierre , et recouvertes de larges
dalles d'ardoise. Il y a là une grange , une écurie pour les
bestiaux , et à côté une très-petite place pour l'homme. Les
pâtres y viennent pendant Tété , tant que leurs troupeaux
paissent aux environs. L'hiver , ils tirent le loquet sur la
porte, s'en vont dans leurs villages au milieu des vallées.
Leurs habitudes sont très-simples, leur vie est d'une fruga-
lité rare. Ils ne mangent que le fromage qu'il ont préparé
eux-mêmes , ou les quartiers de chèvre qu'ils ont fait sécher
en été. Ils ont aussi une grande grange commune où ils se
réunissent dans les longues soirées pour causer et travail-
ler. Leur patron est saint Aventin , pâtre comme eux , qu'ils
vénèrent beaucoup , et dont ils ne racontent pas les nom-
breux miracles sans une admirable naïveté de croyance. Us
ont cependant des écoles dans tous leurs villages ; ils sont
même , sous ce rapport , bien plus avancés que les cantons
de la plaine. Ils ont des instituteurs ambuians dont on nous
a vanté le zèle et l'intelligence, qui se louent pour toute la
saison d'hiver , et s'en vont ainsi de village en village ras-
sembler les enfans et répandre parmi eux de nouveaux ger-
mes d'instruction.
La vallée du Lis est terminée par une enceinte de bois et
de rochers d'où s'échappent les quatre cascades que l'on
vient admirer. Celle d'Enfer surtout est curieuse à voir par
la hauteur de son jet, par l'ouverture sombre et profonde
d'où elle jaillit, par les couleurs diaprées de son onde , qui
tombe comme des flocons de neige , et se joue au vent comme
une écharpe.
Après ces deux excursions, il en était une plus longue,
plus pénible, souvent même dangereuse , que nous voulions
encore tenter : c'était de traverser les montagnes les plus
escarpées , et d'aller jusqu'à Vénasque , la première ville de
l'Aragon. jNous partîmes à cinq heures du malin : nous étions
quatre, y compris notre guide, qui marchait en avant de
nous avec son costume pittoresque , son berret sur la tête,
sa ceinture sur les flancs et son fouet passé autour du cou.
Nous étions à peine sortis de Bagnères, que nous commen-
çâmes à gravir au milieu des bois et le long des sentiers glis-
156 REVUE DE PARIS.
sans et tortueux. Non loin de nous, nous apercevions les restes
d'une vieille tour bâtie contre les invasions des Sarrasins ,
etles ruines d'un de ces nombreux manoirs que les templiers
possédaient dans ce pays. Au-dessus , dans toute la largeur
de la montagne , s'étendaient les beaux pâturages de Canzor ;
en face , nous voyions s'élever l'immense pyramide de ro-
chers que l'on appelle la pique du Port de Vénasque (') , tan-
dis qu'en jetant les yeux derrière nous , nous apercevions
Bagnères et son délicieux vallon, revêtu d'une sorte de brume
azurée qui le rendait encore plus beau.
Après avoir gravi continuellement pendant environ deux
heures et demie, nous arrivâmes à l'hospice français. On
nomme ainsi une maison que la ville de Bagnères loue à des
particuliers , à charge par eux d'y tenir toujours un loge-
ment prêt et des provisions pour les voyageurs , lesquelles
clauses s'exécutent au moyen de quelques paillasses placées
dans une espèce de galetas, et d'un peu de pain et de fro-
mage que l'on vend très-cher. L'hiver, il se passe ici quel-
que chose de curieux. Les locataires quittent cette maison,
qui n'est plus habitable au milieu des amas de neige et de
glace où elle menace à tout instant de disparaître; mais ils
viennent chaque semaine y apporter de nouvelles provisions ,
mettre du bois auprès de l'âtre. Les voyageurs entrent là,
se chauffent , prennent ce qui leur convient , et déposent fi-
dèlement sur la table ce qu'ils croient devoir pour l'asile
qu'ils ont reçu, pour la nourriture qu'ils ont prise. De mé-
moire d'homme , dit-on , aucun n'a encore manqué à cet acte
de bonne foi. Nous nous assîmes au bord du ruisseau , et
avec le vin d'Espagne renfermé dans la pouro (3), nous fîmes
(') On désigne sous le nom de port dans ce pays toute espèce de
gué ou de passage au sommet des montagnes. La véritable significa-
tion de cemo t est très-bien représ entée par le mot et ymologique^orta.
(J) La pouro est une bouteille à deux ouvertures : Tune qui sert
à la remplir, l'autre très-étroite par laquelle on boit, en la tenant
à une assez grande distance de la bouche. C est presque un tour de
force que de boire ainsi quand l'on n'y est pas habitué , et les
Espagnols s'amusent toujours beaucoup avoir la gaucherie de l'é-
tranger qui tente l'expérience.
REVUE DE PARIS. 157
sur l'herbe un véritable déjeunera la Gil-Blas, par le genre
de mets dont il se composait , par la gaieté qui l'assaison-
nait.
Arrivés à l'hospice, nous croyions être montés bien haut,
nousn'étions pas encore à moitié chemin. Il fallut nousremet-
tre en route, etcette foisnon plus à traversde belles et majes-
tueuses forêts , mais sur un sol nu et rocailleux , par un che-
min rétréci et atout instant brisé. J'admirai alors la force
et l'intelligence de ces petits chevaux dont l'on se sert dans
ce pays pour gravir les montagnes. Le pied de l'homme se
poserait à peine là où se pose le leur , et l'œil exercé du pâtre
ne trouverait pas plus sûrement qu'eux la ligne qu'il faut sui-
vre, le terrain mal assis qu'il faut éviter. Souvent dans les
passages difficiles je me plaisais à observer le mien , je le
voyais parfois hésiter un instant, réfléchir, chercher à la base
d'un roc presque lisse l'endroit le plus commode, puis in-
sinuer ses pieds dans une fente , se cramponner à une petite
pointe, et s'élancer en haut d'un seul bond. D'autres fois,
à la descente , il jetait ses deux pieds en avant et les fixait
là comme deux barres de fer; ou, s'il se trouvait sur une
large dalle unie, il se laissait glisser jusqu'en bas, et arri-
vait de l'autre côté avec tout son aplomb.
Le chemin que nous suivions allait sans cesse en tour-
noyant , et devenait sans cesse plus raboteux et plus pénible.
Les hauteurs que nous avions gravies le matin s'étendaient
derrière nous comme une plaine. La Pique, cette grande
aiguille dont notre regard pouvait à peine, quelques heu-
res auparavant, mesurer l'élévation , ne nous apparaissait
plus que comme un roc assez ordinaire. L'aigle planait au-
dessous de nous , les nuages flottaient à quelques pieds plus
haut. A tout moment, il fallait nous arrêter, laisser nos
chevaux reprendre haleine, et puis gravir encore, à travers
ces flancs déchirés de la montagne, à travers ces sentiers
mal frayés. Les rayons du soleil avaient jusqu'alors dardé
sur notre tête, et la chaleur était devenue insupportable.
Quand nous fûmes arrivés auprès des grands lacs bleus qui
se trouvent presqu'à la sommité de la montagne , l'air était
si frais que nous fûmes obligés de nous couvrir de nos man-
teaux. De là, nous n'avions plus qu'un passage difficile ,
10 J4
1 58 REVUE DE PARIS.
étroit, mais de court trajet. Le port de Yénasque s'ouvrait
devant nous ; la croix de fer qui sépare la France de l'Es-
pagne nous apparaissait au-dessus du rocher, et quand
nous fûmes là-haut, nous nous arrêtâmes avec une sorte de
stupéfaction. A nos pieds s'étendait une gorge étroite , aride ,
semée seulement de quelques pins, traversée par le tor-
rent ; en face , une montagne sans arbres, sans verdure,
couverte sur ses flancs d'une terre jaunâtre ou de rochers ,
et de neige et de glace à sa sommité. C'est la Maladetta.
Autrefois, dit l'Espagnol, cette montagne n'avait pas cet
aspect effrayant qu'elle présente aujourd'hui. Elle était belle
et gracieuse, revêtue de riches pâturages et de forêts. Le
pâtre aimait à y fixer sa demeure, et des villages entiers la
couronnaient de leurs maisons blanches et de leurs toits
d'ardoise. Un jour le bon dieu voulut éprouver les mœurs
de ses habitans ; il s'habilla en pèlerin et s'en vint frapper
à leur porte et demander l'hospitalité. Personne ne lui ou-
vrit, car le bien-être avait endurci le cœur de ces hommes ,
etla misère d'un étranger ne pouvait plus les émouvoir. Le
bon Dieu, après avoir été ainsi repoussé de maison en mai-
son, allait se retirer lorsqu'il aperçut à l'écart une petite
chaumière qui se distinguait entre toutes les autres par son
humble extérieur ; il se résolut à faire là une nouvelle ten-
tative , et à peine avait-il frappé que la porte lui fut ouver-
te, et une brave famille s'en vint avec empressement le re-
cevoir , lui servit à souper et lui prépara un lit. Le bon
Dieu, justement irrité de la dureté de cœur des autres habi-
tans du village, et touché de la misère et du désintéresse-
ment de cette famille qui l'avait accueilli , la transporta sur
une montagne voisine , lui donna une maison , et des champs ,
et de gras pâturages ; puis, la conduisant en face de la Mala-
detta : « Voyez , dit-il , comme le ciel punit les méchans ! »
et étendant le bras vers les demeures inhospitalières qu'il
venait de quitter , il les maudit , et à l'instant , les villages ,
avec leurs habitans , s'abîmèrent sous un monceau de
neige ; les pâturages perdirent leur verdure , les troupeaux
furent changés en rochers, et l'homme ne regarda plus que
de loin, en tremblant , cette montagne.
On voit que c'est l'ancienne fable de Philémon et Baueis ,
BEVUE DE PARIS
159
encore une de ces fables orientales que le Nord s'est appro-
priées, et au moyen desquelles, en les poursuivant de trans-
formation en transformation , de contrées en contrées , on
parviendrait peut-être beaucoup mieux à établir la parenté
des peuples que par le rapprochement des dialectes ou les
analogies de conformation physique.
La Maladetta est après le Mont-Perdu la sommité la plus
élevée des Pyrénées. Là vit le grand bouquetin sauvage , au
poil long , aux cornes plus fortes que celles d'un taureau,
au pied plus agile que celui d'un cerf; là se réfugie l'isard,
beau chamois , à la tète gracieuse , à l'œil vif, souvent plus
difficile à chasser que le chamois du Tyrol. Au pied de ces
rares sapins, l'ours brun se creuse sa caverne; au milieu de
ces rocs , voilés par les nuages, l'aigle royal place son aire,
et , du haut d'un de ces pics , le griffon aux ailes pesantes
s'élance pour chercher sa proie parmi les oiseaux de la
plaine ou les agneaux du pâturage. Cependant . non loin de
là, un enfant admirerait les papillons de ces montagnes, la
tortue, le vulcain , le chardonneret et l'apollon aux ailes
blanches tachetées de mouches noires; et le géologue , avide
d'explorer les diverses espèces de pierre dont ces rocs se
composent . trouverait tour à tour la pierre jaune comme le
soufre, la pierre ferrugineuse, l'ardoise, le marbre blanc
comme celui de Carrare. le marbre gris d'un côté et de l'autre
oxidé par le fer , le marbre rouge dont les teintes variées
forment jusqu'à douze espèces, le marbre vert, et quel-
ques filons d'argent mêlés à des masses de terre et de plomb.
Une fois parvenu au port de Vénasque, on descend con-
tinuellement par un chemin plus mauvais encore que celui
de la montagne. Ce sont des pierres échelonnées les unes
sur les autres , des troncs d'arbres jetés là par les torrens ,
et qui encombrent le passage ; parfois le chemin ressemble
à un escalier désuni , rompu , inégal. Les chevaux glissent
dans des fondrières ou se heurtent contre les quartiers de
roc, ou trébuchent sur cette pente rapide et sans appui , et
à gauche de cette route la montagne est taillée à pic , Va-
bime est près de vous , l'eau du torrent bondit en bss. Il
faudrait quelques journées d'hommespour rendre ce sentier.
sinon très-agréable , au moins beaucoup plus sûr. On ne les
K;(J RKVUK DE PARIS.
emploie pas. Chaque année, pendant l'hiver, quelquefois
même pendant l'été , il y périt un grand nombre de person-
nes. Les prêtres même ont cru devoir bénir cette terre*
afin d'en faire comme un cimetière pour les malheureux qui
y tombent surpris par la nuit ou par un ouragan , et il ne
vient pas à la pensée des Catalans qui habitent les villages
voisins, des marchands de mules qui y passent toute l'an-
née , de se réunir un jour avec des boyaux , et de s'en aller
adoucir les aspérités du roc, élargir le passage, poser de
distance en distance une sauvegarde, un point d'appui,
remplir une crevasse. La ville de Vénasque a demandé , il
est vrai , depuis long-temps , l'autorisation de vendre une
partie de ses bois , pour l'employer à améliorer ce chemin ;
le gouvernement espagnol ne la lui a pas encore accordée,
et le chemin reste où il en était. En prenant la chose de plus
haut, il ne serait peut-être pas impossible de trouver ici la
grande route de communication entre la France et l'Espa-
gne ; elle serait, dans tous les cas, beaucoup plus courte
que celle de Bayonne , et le temps est venu où les peuples
ont besoin d'abréger entre eux les distances.
Au bas de cette montagne , nous aperçûmes la première
maison espagnole ; c'est l'hospice établi pour les voyageurs
par la ville de Vénasque. Mais si nous n'avions été d'abord
que médiocrement contens de l'hospice de Bagnères, il fal-
lut avouer que c'était un palais en comparaison de celui-ci.
Nous entrâmes dans une enceinte de pierres jetées les unes
sur les autres. Au milieu une légère cloison , les bêtes d'un
côté , les voyageurs de l'autre , le toit à hauteur d'homme ,
et des ouvertures dans le toit pour servir de fenêtre et de
cheminée; un grand feu allumé sur la terre, et tout autour
de ce brasier , dans le nuage de fumée qui s'en échappait,
des hommes à la figure sombre couchés sur des bancs , des
femmes malpropres accroupies sur leurs genoux ; une véri-
table hutte de sauvages , une cabane de Lapons. Nous nous
hâtâmes de sortir de cette atmosphère infecte , pour aller
manger en plein air. Nous avions encore heureusement avec
nous quelques provisions. On nous apporta de l'eau dans
le vase où l'on venait de cuire de la bouillie , et du pain noir
&ur une nappe plus noire encore.
REVUE PE PARIS. 161
Nous reprimes notre route à travers les montagnes, tou-
jours une route plus dure et plus dangereuse , toujours une
nature plus sauvage. Des montagnes déchirées comme par
une éruption volcanique, des cascades qui bondissent sur
le chemin , et pas d'autre végétation que celle de quelques
rameaux de buis , pas une habitation humaine , pas une
trace de culture. En avant , en arrière , de toutes parts , de
grandes et magnifiques horreurs; des cimes de rochers qui
se succèdent et s'échelonnent sans interruption , des gor-
ges étroites pour chemin , des précipices pour points de
vue, des torrens pour rivière, une terre primitive, un
tableau qui accable et fascine la pensée de l'homme.
Le soir seulement, en approchant de Yénasque , nous
aperçûmes quelques enclos de verdure , nous retrouvâmes
les bergers , et dans les pâturages les mules à la tête fine,
au pied lisse. Un peu après , nous vîmes s'élever le fort,
qui, à en juger par ses défenses et ses remparts, n'arrêterait
pas long-temps une bonne compagnie d'artilleurs ; puis
nous entrâmes dans la ville , une ville espagnole , comme
je me l'étais figurée, sale, sombre, étroite. On n'y voit
ni boutiques, ni enseignes, ni vitres aux fenêtres, à plus
forte raison , ni fontaines ni monumens publics. Le soir on
n'y allume point de réverbères ; les habitans s'en vont dans
les rues avec des torches de résine. La population y est
misérable et déguenillée , les enfans traînent leurs culottes
en lambeaux , les femmes sont à peines habillées, mais si
elles ne font que passer leur tête à travers une lucarne,
sans montrer leurs haillons et leurs pieds nus, vous aperce-
vez des figures d'une beauté ravissante.
A Vénasque , ville de dix-sept cents habitans , il n'y a
point d'auberge. Nous étions recommandés au gouverneur
qui nous accueillit avec la meilleure grâce du monde, mais
qui n'avait pas assez de place chez lui pour nous recevoir.
Nous espérions loger chez un marchand de mulets qui rem-
plit les fonctions de directeur de la poste , et se plaît aussi,
quand l'occasion s'en présente , à remplir celles d'auber-
giste ; mais il faisait réparer sa maison , et les chambres
que nous eussions pu occuper venaient de tomber sous le
marteau du maçon. Ainsi nous avions passé dix grandes
10 14.
162
REVUE DE PARIS.
heures à cheval, par des chemins horribles, et nous étions
menacés de ne pas trouver un gîte pour la nuit. Heureuse-
ment que le gouverneur vint lui-même nous recommander
au directeur , lequel nous mena chez un de ses amis , où
nous trouvâmes trois lits assez propres , un souper meilleur
que nous ne l'avions espéré, du vin de Saragosse , et une
jolie fille pour nous servir. Le lendemain nous étions à
peine levés, que le directeur vint nous inviter gracieuse-
ment à prendre du chocolat chez lui. Nous entrâmes dans
sa grande salle, décorée de son tableau d'armoiries , car il
était noble , et son ami, qui nous avait reçus , était noble
aussi, et aussi le marchand chez lequel nous allâmes acheter
quelques cigaros, et tous avaient dans l'endroit le plus ap-
parent de leur demeure leurs armoiries largement peintes ,
et le nom de famille au bas.
Il n'y a à Vénasque que très-peu de commerce , et point
d'agriculture , à peu près trente familles qui ont de quoi
vivre, le reste mendians ou ouvriers. Pour cette pauvre popu-
lation, il y a sept prêtres, deux curés et cinq prébendiers.
Chaque curé prend trois gerbes sur trente , et la trente-
unième appartient à l'église; ainsi de suite. On évalue leur
revenu, année commune, à 5,000 fr. chacun, et celui des
prébendiers à 1,000 fr. Pendant le déjeuner, le directeur se
plaignit beaucoup d'un tel état de choses. « Le gouverne-
ment , nous disait-il , me prend le tiers le plus net de mon
revenu , et les prêtres de la ville , et les capucins voyageurs,
et les indulgences , et les quêtes me prennent le second. »
Mais il ne voulut cependant pasnous laisser partir sans avoir
vu l'église, et ce fut avec une véritable joie de catholique
espagnol qu'il fit dérouler tour à tour à nos yeux , et les ma-
gnifiques chasubles de Lyon , et les soieries de Valence, et
les vases en or et en argent qui remplissaient la sacristie ;
puis , nous conduisant dans une petite chapelle, en face
d'une statue d'argent massif : « Voyez , dit il , c'est là notre
saint Martial , le patron de notre ville. Nous avons beaucoup
de confiance en lui, et il la mérite bien, car chaque fois
que nous avons recours à lui , il nous exauce ; chaque fois
que nous lui demandons la pluie ou le beau temps, il nous
l'envoie. »
REVUE DE PARIS. 163
Et cela était dit avec tant de bonne foi , qu'il eût été im-
possible au plus farouche incrédule de ne pas en être touché.
En sortant de là, nous demandâmes à visiter l'école. 11
n'y en a point pour les filles. On trouve que c'est assez pour
elles de savoir tourner un rosaire entre les mains , et ceux
qui veulent à toute force qu'elles apprennent à lire et à
écrire, sont obligés de les envoyer à vingt lieues de là, à
Barbastro. Nous trouvâmes dans une misérable petite cham-
bre une vingtaine d'enfans rangés sur des gradins , et un
homme assis en face d'eux. C'était l'école de Vénasque. On
s'y sert cependant delà méthode simultanée. C'est un pro-
grès. Tous le enfans ont entré les mains les mêmes livres ,
un syllabaire fait sur le modèle des nôtres, le catéchisme
historique de l'abbé Fleury par demandes et par réponses ,
les contes de l'abbé Sabatier, et un autre ouvrage purement
espagnol , sous le titre de Leçons choisies . C'est un singulier
mélange de toutes les idées d'obscurantisme et de supersti-
tion qui régissent encore l'Espagne : de la doctrine et des
prières, des méditations religieuses et des traités ascétiques;
à la fin , une ode contre Napoléon, écrite en 1808. Les noms
de tigre , de Corse horrible, de tyran , de Behemoth lui sont
prodigués à chaque strophe , et la pièce se termine par
l'éloge de l'Angleterre (').
Le maître avec lequel nous nous entretînmes assez long-
temps nous parut être un homme instruit. 11 comprenait bien
l'italien , parlait facilement le latin , et pour se distraire,
lisait la Cité de Dieu, de Saint Augustin. Nous avions causé
un instant auparavant avec un gros et gras prébendier qui
était loin d'en savoir autant. Quand nous l'eûmes quitté,
nous demandâmes au directeur combien ce maître d'école
pouvait gagner à remplir ses fonctions. — Environ 500
francs, nous dit-il ; mais dans l'intervalle des classes, et
(') Ingeniosa Albion que de los mares
A pesar del tiranno el gran tridente ,
El arbitre- del mundo te ba otorgado.
Tu siempre ba penetrado
La torcida intencion que mil pesares
Causé y desolacion al continente- , etc.
164 REVUE DE PARIS.
pendant les vacances, il exerce un métier beaucoup plus
lucratif, celui de maréchal-ferrant.
Nous ne partîmes que très-tard dans la matinée. Nous
croyions pouvoir arriver encore avant la nuit à Bossos, en
Catalogne; mais à deux heures seulement, nous étions de
retour à l'hospice de Vénasque, et il nous en fallait encore
plus de trois pour gravir cette immense montagne taillée à
pic qui s'élève en face de la Maladetta. Rarement les
voyageurs passent par ici. 11 n'y a point de chemin frayé et
presque point de trace de chemin ; ce n'était qu'à une es-
pèce de liséré gris , mince comme un ruban , et dont nous
suivions avec peine les détours, que nous pouvions recon-
naître à peu près la direction à suivre. Nous mîmes pied à
terre pour tirer nos chevaux par la bride ; quelquefois nous
glissions sur une dalle d'ardoise , et nos chevaux intelligens
s'arrêtaient tout court devant nous. Le sol que nous traver-
sions était inégal et variait à tout instant. C'était tantôt un
lambeau de pelouse, humide encore de rosée , ou des cou-
ches de marbre gris , des pierres amoncelées comme les dé-
bris d'une maison. Quelquefois nous enfoncions dans une
terre molle en fangeuse, quelquefois un rocher en saillie nous
arrêtait comme une barrière. De là, nous voyions fuir les
défilés de Vénasque. La Maladetta semblait s'abaisser à nos
yeux , et nous croyions sentir la fraîcheur de ses glaciers.
Enfin nous parvînmes au sommet de la Picada } et nos re-
gards plongèrent avec surprise sur huit grandes chaînes de
montagnes étagées les unes derrière les autres, coupées par
mamelons , et projetant de tous côtés leurs pics aigus, leurs
vives arêtes comme les vagues profondes d'une mer cour-
roucée.
De là il fallait descendre , et nous vîmes que nous n'avions
pas encore fait la partie la plus pénible du voyage. Ce n'é-
tait plus un chemin raboteux , ce n'était plus un sentier in-
terrompu , une échelle brisée; c'était un lit de torrent tom-
bant tout droit ; mis à sec depuis quelques jours, et chargé
encore de pierres et de troncs d'arbres. Nous attachâmes
nos chevaux à la suite l'un de l'autre, et nous nous en al-
lâmes de notre côté, en nous appuyant sur de grands ra-
meaux de sapins , et en regardant avec une sorte d'effroi
REVUE DE PARIS. 165
cette nature 6auvage, cette terre déserte , ces montagnes
foudroyées.
La nuit nous surprit quand nous arrivions dans la forêt de
Pomero. C'était toujours le même chemin , si difficile parfois
et le plus souvent impraticable. Nous remontâmes à cheval
faute de pouvoir nous guider nous-mêmes. La lune n'était pas
levée. Les larges branches des sapins, l'épais feuillage des hê-
tres , nous dérobaient jusqu'à la clarté des étoiles. Plus nous
avancions, plusla forêtdevenaitserrée, et lanuit obscure. Nous
marchions tous quatre l'un derrière l'autre , d'une main te-
nant la bride , élevant l'autre en l'air pour écarter les bran-
ches d'arbres contre lesquels nous courions risque de nous
heurter. Bientôt nous ne distinguâmes plus le guide qui al-
lait devant nous, bientôt nous n'eûmes plus d'autre moyen
de nous assurer que nous étions encore ensemble qu'en
nous appelant à de fréquens intervalles. Nos yeux cher-
chaient en vain une lumière. Il n'y avait . à une longue dis-
lance , aucun refuge , aucune habitation humaine , et tout-à-
coup notre guide , que nous avions perdu de vue, s'arrêta
pour nous crier qu'il ne reconnaissait plusle chemin. — Aban-
donnez-vous à vos chevaux , nous dit il , et laissez-les cher-
cher eux-mêmes leur route. Nous leur lâchâmes tristement
la bride , ils descendirent; et s'en allèrent par les fourrés
d'arbres , par les fondrières , par les mares d'eau , tomber
sur un autre chemin. L'obscurité était toujours la même , le
sentier n'était ni plus large , ni plus uni. De la montagne en
face, la Garonne, à sa source, s'élançait en mugissant dans le
creux de la vallée ; nous entendions gronder le torrent au-
dessous de nous, nous en distinguions quelquefois , à travers
les rameaux d'arbres , les vagues écumantes. Un seul faux
pas de notre cheval , un objet qui l'eût effrayé, une racine
qui l'eût fait trébucher , ou une minute de vertige , et nous
roulions dans l'abîme , car le torrent tombait perpendicu-
lairement à côté de nous, et il n'y avait rien pour s'en ga-
rantir. Nous passâmes ainsi près d'une heure , n'ayant pas
le courage d'accuser notre guide qui nous paraissait si hon-
teux de son ignorance et de sa témérité , mais marchant
toujours sans savoir si nous étions dans le véritable chemin ,
sans être sûrs de l'endroit où notre cheval posait le pied , en
166 REVUE DE PARIS.
proie à toules les idées bizarres qui peuvent naître d'une pa-
reille situation, à toutes les illusions fantasmagoriques qui
nous faisaient voir , dans un tronc d'arbre le cheval d'un de
nos compagnons , et dans une nappe d'eau , une route large
et aplanie.
Cependant nous étions dans le bon chemin. Nous sortîmes
de la forêt , et à peine allions-nous avancer avec plus de
sécurité, que la courroie de ma selle se cassa ; il me fallut
mettre pied à terre. Je tirai mon cheval par la bride , et je
marchai à la suite de mes compagnons de voyage, à travers
les racines d'arbres et les rochers, J'étais haletant et épuisé
de fatigue. Je m'assis au bord du torrent , je m'abreuvai à
longs traits de celte eau rafraîchissante des montagnes , et
je me reposai un instant avec joie.
A quelque distance de là , nous vîmes briller une lumière ,
et nous arrivâmes à un petit ermitage , auprès duquel un pâ-
tre a bâti sa demeure. Mais il navait point de lit à nous
donner ; nouslui achetâmes seulement une lanterne , et nous
continuâmes notre route le long de la Garonne , à la lueur
blafarde et vacillante de la lampe que notre guide tenait en
main , jusqu'au village de Bordes en Catalogne , où le plaisir
de trouver un asile , un grand feu allumé au milieu de la cui-
sine , et des figures honnêtes et prévenantes , nous fit oublier
toutes nos fatigues.
Le lendemain, nous reprimes notre route par la vallée
dAran. C'est une des plus jolies et des plus riches vallées
que l'on trouve dans ces montagnes , et, après avoir tra-
versé si long-temps les terres incultes , les rocs arides , nous
trouvions une joie inexprimable à voir , dans la fraîcheur du
matin , cette prairie s'ouvrir devant nous avec la rivière qui
la parcourt , les verts enclos dont elle est semée , et les jolis
villages qui la décorent de distance en distance.
Bossos . où nous arrivâmes après une heure de marche ,
est une ville plus petite que Vénasque , mais bien plus gra-
cieuse et plus riante. Il n'y manque qu'une population plus
heureuse et moins sale. Nous sommes entrés dans quelques
maisons où l'homme occupait moins de place que les toiles
d'araignées. Nous y avons vu des figures décharnées , des
enfans n'ayant sur le corps que des restes de haillons , des
REVUE DE PARIS. 167
femmes misérables , ayant pour tout ornement des pendans
d'oreilies en plomb , des bagues en plomb , des colliers en
verre. L'église cependant est magnifique , et il n'y a pas
moins de dix prêtres pour la desservir. Mais toute cette
population mendie effrontément. Dans chaque rue , à chaque
porte, vous trouvez des groupes de jeunes filles, de fem-
mes, d'enfans , qui vous tendent la main ; et quand vous
traversez les champs , les moissonneuses quittent leur tra-
vail pour venir sur le bord de la route vous demander en-
core l'aumône avec des gestes de douleur et une voix lar-
moyante. Si vous leur donnez, il en re fient d'autres; si
vous leur refusez , elle vous jettent des pierres et des injures.
Enfin nous gravîmes la montagne qui devait nous ramener
en France , le Portillon; et après avoir vu deux sales villes
de l' Aragon et de la Catalogne, après avoir passé par ces
chemins de montagnes dont le souvenir nous faisait encore
horreur, après avoir subi et la malpropreté des hospices, et
les rapines des aubergistes , et le douloureux spectacle de
tant de populations si bien dotées par la nature , et dégra-
dées par l'ignorance , la superstition et la misère , nous des-
cendîmes avec bonheur la jolie prairie de Burde, et nous
saluâmes avec des cris de joie Bagnères et son vallon.
Deux jours après, nous allions revoir les Pyrénées sous
une autre face. En suivant la route de Saint-Gaudens à Ba-
gnères de Bigorre , on longe à gauche cette grande chaîne
qui tantôt se rapproche comme pour causer une dernière
surprise au voyageur , tantôt s'éloigne et s'efface à l'hori-
zon bleuâtre. Là passent tous les reflets de la lumière , toutes
les nuances d'un ciel pur ou chargé de nuages. Tantôt les
pics élevés des montagnes se revêtent d'une teinte sombre;
tantôt la neige qui les recouvre , le glacier qui les domine ,
étincelle aux rayons du soleil, comme une masse de dia-
raans ; puis la distance cache l'aspérité de ces montagnes et
les entoure d'un autre prestige. Ce ne sont plus ces rocs
escarpés que l'on franchit avec tant de peine, ces solitudes
sauvages où l'on se sent , malgré soi , saisi d'un indéfinissa-
ble sentiment de terreur , ces landes toutes nues qui fati-
guent le regard , ces torrens qui ne s'écoulent qu'en causant
de nouveaux ravages. Ce^t une longue ligne dont les som-
168 REVUE DE PARIS.
mités se dentèlent avec grâce , dont les contours se fondent
harmonieusement, une ligne de montagnes azurées . douce
au regard, qui s'élève comme une forteresse aérienne,
s'ombrage, se colore, se marie parfois avec les teintes
pourprées du matin , se cache sous la robe transparente du
brouillard, et de son front gigantesque touche à la voûte
du ciel.
Bagnères de Bigorre , où nous arrivâmes la nuit, est la
capitale de toutes ces petites villes de bains que l'on trouve
dans les Pyrénées , Cauterets , Saint-Sauveur , Baréges, etc.
C'est ici qu'est le grand mouvement , le point de départ et
de réunion; ici les beaux thermes, les grands hôtels, les
magasins les mieux assortis, et la population la plus nom-
breuse. Tout auprès est la vallée de Campan, fraîche comme
une oasis, toute verte comme une émeraude, et riante comme
une matinée de printemps. Quand on en a connu le charme,
quand on a suivi quelque temps et ces flots de TAdour qui
la traversent , et ces bouquets de bois qui la décorent , et ces
jolies maisons jetées sur la colline , où la famille du pâtre a
sa terrasse de verdure, son petit jardin devant sa porte,
son massif d'arbres sous ses fenêtres; où la jeune femme,
assise avec le béret de laine qu'elle tricote , forme un si joli
tableau, auprès de ses enfans qui jouent sur l'herbe , non
loin de la génisse qui court dans le pâturage , et de lagneau
qui bêle; quand on a vu ces bois aux sentiers mystérieux,
ces grottes perdues dans les rochers , ce village pittoresque
de Sainte-Marie, cette colline si bien peuplée, et en face
cette montagne aride, posée là comme pour lui faire con-
traste, on revient avec peine dans cette ville de Bagnères,
ville d'indignes complaisances , qui ne suppute , pour s'en-
richir , que sur les vices ou les maladies de l'homme , qui ne
s'embellit qu'en profitant de la faiblesse des uns et de la
crédulité des autres. On a honte d'entrer un instant dans
ces établissemensde jeux, où les joueurs tiennent leurs car-
tes sous la table , où chacun se défie du regard de son voi-
sin , où l'on ne perd jamais sans se plaindre d'avoir été volé.
Après les Thermes , dout je ne pourrais méconnaître l'é-
légance sans me faire taxer de barbarie; après le musée des
Pyrénées, vaste et curieuse collection d'art et de minéralo-
REVUE DE PARIS. 169
gie, je n'ai vu que deux belles choses à Bagnères : c'est la
marbrerie de M. Geruzet , admirable établissement , où la
mainhabile de l'ouvrier imprime à la pierre toutes les trans-
formations , depuis le sciage par lames fines jusqu'aux der-
niers coups de ciseau qui en font une table de prince, un
somno de jeune femme. Là sont réunis tous les marbres que
l'on trouve dans ces immenses carrières des Pyrénées, et le
marbre de Campan , tantôt vert comme l'eau de mer , tan-
tôt mélangé de veines rouges, comme le granit, et le
lum?ehellû aux filets d'or , et l'hortensia à la couleur tendre
comme la tleur dont il porte le nom , et l'aspin d'un bleu
foncé , et le marbre blanc de Saint-Béat , et l'onyx que l'on
arrache avec peine aux flancs rocailleux des grottes, et dont
on forme des coupes antiques dont Homère eût vanté la
grâce, dont Apollon n'eût pas dédaigné l'offrande.
Ce que j'ai vu de beau après cela , n'en déplaise aux gens
graves, c'est un théâtre de marionnettes. Les marionnet-
tes, hélas ! on nous les enlève des grandes villes; les hom-
mes de bon ton les dédaignent; le peuple qui s'en va au
Théâtre-Français , les rebute ; on ne les trouve plus que
rarement , par hasard , au fond d'une place , exposées à
toutes les intempéries de l'air , la voix enrouée , la robe dé-
chirée et le plus souvent seules ou entourées d'une troupe
d'enfans criards, qui croient avoir plus d'esprit qu'elles. Et
moi je les ai revues sur la grande promenade de Bagnè-
res , dans une salle de théâtre très-propre , à la lueur des
quinquets ; non loin de là , Paillasse avec ses grosses bouf-
fonneries, et le joueur de violon qui appelait les passans ,
et toute la salle pleine , mais pleine d'hommes à l'aspect vé-
nérable, de mères de famille et de jolies jeunes filles. J'ai
cru me trouver à ces beaux jours du dix-septième siècle , où
Polichinelle s'emparait fièrement des chroniques populai-
res , et jouait, à Berlin ,des drames de Faust , de Don Juan,
d' Ahasvérus , qui faisaient courir tous les savans. J'ai revu
Polichinelle , ce brave et caustique Polichinelle , cet homme
du peuple, cette épigramme toujours vivante ; Polichinelle,
qui depuis qu'un bon génie (je ne sais, en vérité, lequel)
lui a donné le jour , n'a pas cessé un instant de vivre de
notre vie , de se mêler à nos passions , de se réjouir de nos
10 15
170 REVUE DE PARIS.
victoires, de s'égayer de nos sottises , et souvent de jeter
tout haut sur nos maîtres le sarcasme que nous rêvions tout
bas; Polichinelle, railleur, menteur , gourmand, lâche ,
fanfaron , et. du reste , bon vivant : merveilleux type de
tant de vices vulgaires , de tant d'instincts intelligens ; mé-
lange de Panurge et de Sancho, taillé d'après la corpulence
de Falstaff , qui cache parfois une grande moralité sous une
espèce de niaiserie, et se sauve par une balourdise du dan-
ger d'avoir dit un bon mot. Je l'ai revu jeune , brillant ,
magnifique , avec ses joues enluminées, son chapeau à cor-
nes, son ventre rouge comme une écrevisse , et ses grands
yeux pleins d'esprit. J'ai revu Arlequin, son compère; Ar-
lequin a joué le rôle de charbonnier, le rôle de gouverneur,
comme Sancho le rôle de prince ; Arlequin a eu des saillies
admirables , des inspirations sublimes , et tout le monde
d'applaudir, et les enfans qui trépignaient, battaient des
mains , poussaient des cris de joie , et les hommes d'un âge
mûr qui se défendaient en vain de rire , et des jeunes tilles
charmantes qui dévoraient des yeux Polichinelle avec son
chapeau galonné , Arlequin avec son bonnet de feutre , ce
qui m'a réconcilié un peu avec Bagnères ; et comme les ma-
rionnettes partaient le lendemain , je suis parti aussi, di-
sant adieu aux villes de bains, aux Pyrénées, et saluant avec
amour la vieille terre de Béarn.
Pau, 1834.
X. Marmier.
•
LETTRE A LA REWEHORTENSE.
La Revue de Paris , qui fit connaître la première par frag-
mens assez étendus , les Mémoires récemment publiés de la
duchesse de Saint-Leu, complète une tâche dont ses lecteurs
lui sauront gré, en insérant une lettre extraite de la cor-
respondance de cette reine avec Mme Campan sa gouver-
nante- Indépendamment du style pur , maternel , royal , qui
frappe à chaque ligne de ces confidences , on y remarquera
encore l'art , inspiré par Fénélon , avec lequel Mme Campan
sait tirer du plus simple événement de la vie privée, aussi
bien que du fait politique le plus imposant , de hautes le-
çons de sagesse et d'admirables règles de conduite pour son
élève. Par une conséquence naturelle , les événemens con-
temporains se posent d'eux-mêmes entre ces deux femmes; et
les événemens les plus gigantesques de l'histoire, la révo-
lution, l'empire, la restauration, les hommes, les guerres, les
négociations politiques, les intrigues et les conspirations;
enfin tout ce qu'il y a entre une couronne et l'exil. On ne sait
vers laquelle de cesdeux supériorités par le rang et l'intelli-
gence porter sa plus grande part d'affection, en voyant dans
les conseils de l'une tant de philosophie et de raison, et dans
l'attention de l'autre tant de condescendance et d'abnégation .
La curiosité historique et le besoin de croyances morales ,
celte tendance de l'époque, seront également satisfaits de
cette correspondance , où les ambitieux apprendront com-
ment on supporte la grandeur sans morgue et les décep-
tions sans désespoir , où les sages ne rougiront pas de pui-
ser quelques fortes marines de plus , et où les gens de goût
172 REVUE DE PARIS.
retrouveront ce style chaste et beau du grand siècle des Sé-
vigné et des Montpensier.
La correspondance de Mme Campan avec la duchesse de
Saint-Leu s'est continuée jusqu'en 1822, époque de la mort
de cette femme célèbre , une de ces gouvernantes que les
peuples devraient souhaiter à la couronne comme un grand
ministre ou un grand capitaine. Ce fut surtout lorsque son
élève chérie fut exilée que Mme Campan lui adressa des let-
tres où se peignent et la noblesse de son cœur et les lumiè-
res de son expérience. Cette dernière partie renferme des
anecdotes aussi piquantes qu'instructives sur les personna-
ges qui , après avoir adoré l'empire , reportèrent leur véné-
ration au culte nouveau. Ils ne s'aperçurent peut-être pas
du changement : ils étaient , la tête basse , à genoux (1).
Les princes ne peuvent être récompensés de leurs vertus et de
leurs sacrifices que par l'histoire. La voix publique finit par y gra-
ver , en caractères ineffaçables , l'opinion formée sur eux. Ils doi-
vent donc être sans cesse occupés du présent en pensant au public,
de l'avenir en songeant à l'histoire. L'empereur Napoléon a dit
avec autant de vérité que de jugement , dans une de ses réponses
aux harangues .- « J'ai renoncé aux douceurs de la vie privée. »
L'acteur a sur les princes l'avantage de recevoir à l'instant la
correction ou les applaudissemens dus à ses talens. Les grands , qui
occupent si généralement et si journellement la société , se trouve-
raient sourds et aveugles, et ignoreraient totalement l'opinion pu-
blique, si, aidés par les conseils de la raison, ils ne retenaient avec
force la vérité près d'eux.
La flatterie est à son aise dans les palais ; elle semble même y
faire sa résidence habituelle ; elle y est heureuse ; on a toujours
le temps de la recevoir et de l'entendre; elle n'ennuie jamais; elle
trouve sans cesse un visage riant; elle favorise tous les goûts ; elle
applaudit à tous les plaisirs; elle est invitée à toutes les fêtes, elle est
comblée d'honneurs et de fortune; elle fait, à la vérité, condamner
le prince auquel elle s'attacbe par les seuls tribunaux qui exis-
tent pour lui, le public et la postérité ; mais que lui importe?
elle a travaillé pour elle, sa famille sera à jamais puissante, et la
(' ) La correspondance de Mm' Campan paraîtra sous peu.
REVUE DE PARIS. 17«J
honte de sa conduite disparaîtra sous le titre flatteur de favori. Elle
est difficile à éloigner 5 sa voix est si douce qu'elle plaît à l'oreille
comme la plu9 délicieuse musique 5 elle est difficile à reconnaître ;
elle se déguise souvent et prend des traits de la vérité | elle place
quelques mots , en apparence sévères, pour donner p!us de charmes
à mille louanges son méritées. Elle ne s'introduit pas seulement dans
le cercle et sous la figure des courtisans , elle s'insinue dans l'inté-
rieur le plus intime , et marche avec les artistes , les marchands ,
les serviteurs. Que de sagesse il faut pour s'en défier! Elle forme
une telle barrière entre la voix publique et le prince , qu'Aroun.
al Raschild était obligé de se déguiser pour la connaître, en par-
courant les rues et entrant de nuit dans les caravansérails.
Les grands ne doivent faire ni dettes, ni économies, nilésineries,
ni prodigalités, ni présens mesquins, ni dons considérables j ils
sont dotés par le peuple : le peuple le sait et en parle sans cesse.
Ils doivent donc regarder leurs trésors comme des nuages bienfai-
sans, formés des vapeurs de la terre et qui sont bénis par le labou-
reur, lorsqu'ils y retombent à propos. Une des raisons qui proscri-
vent toute accumulation d'argent et de trésors, c'est que les grands
n'ont rien à eux , pas même leur fortune patrimoniale, s'ils quittent
le trône, et qu'ils n'ont besoin de rien s'ils y restent. La maison
de Bourbon, riche de successions et de dots qui ont souvent apporté
à la France des provinces entières, et cela depuis huit siècles, est
un exemple récent et terrible de ce que je viens d'avancer. Si l'in-
fortunée Marie - Antoinette ; eut obtenu l'exil au lieu de la mort,
elle n'eût trouvé dans son pays natal que ses diamans person-
nels, qu'elle avait eu la prudence d'y faire passer dix-huit mois
avant sa douloureuse fin ; et si ce fait , innocent en lui-même , avait
été connu , il eût été un des plus graves motifs dans un acte d'ac-
cusation où on ne lui a reproché que des choses dont elle n'était
pas coupable.
L'avarice et la lésinerie sont donc des défauts graves chez un
prince ; il doit éviter également la prodigalité et le désordre. Il faut
toujours que ses dépenses soient plus relatives aux autres qu'à lui-
même. Pourquoi range-t-on parmi les princes et les princesses
prodigues des caractères qui n'étaient vraiment qu'avares? c'est
qu'ils dépensaient pour eux et point pour les autres. Le peuple est si
fortement imbu de l'idée vraie que toute la magnificence des grands
C9l puisée dans ses trésors, qu'il ne murmure jamais contre les
10 Ï5.
174 REVUE DE PARIS.
choses auxquelles il peut prendre part , et est toujours prêt à s'ir-
riter contre celles auxquelles il n'est point admis. Jamais on n'a
tant tiré de feux d'artifice ni illuminé à grands frais des monumens
que pendant le gouvernement populaire. C'était bien l'argent de
la nation qui payait ces fêtes; en a-t-elle murmuré? Non, parce
qu'elle y prenait une part active. La reine Marie-Antoinette a fait
deux fois illuminer son petit jardin de Trianon; quelques centai-
nes de malheureux fagots furent brûlés dans les fossés pour faire
ressortir les différentes nuances de verdure des arbres étrangers ;
mais la cour était seule admise à ces fêtes, et il semblait, à en-
tendre les étranges propos qui furent tenus , qu'elle avait brûlé
toutes les forêts nationales et épuisé les fonds publics. Pourquoi ?
Parce que le peuple n'était ni ne pouvait être admis à ces amuse-
mens. Occupée, dans mes momens de loisir, à peindre les qualités
aimables et touchantes de Marie-Antoinetle ,je ne puis être consi-
dérée comme son détracteur, et je dois dire la vérité. Cette prin-
cesse était plutôt essentiellement avare, et sera désignée dans l'his-
toire comme prodigue, parce qu'elle n'était pas généreuse. Jamais
de la vie elle n'a tiré sur le trésor royal une seule ordonnance; et
ce qui le prouve de la mtfnjère la plus évidente, c'est que l'as-
semblée nationale, maîtresse de tous les états secrets du trésor,
n'a pu en trouver les preuves , quoiqu'elle eût juré sa perte. Mais
jamais la reine n'a su faire un présent; je l'ai vue accorder une
pension , qui lui a été sévèrement reprochée , aux chanteurs Garât
et Azevédo, pour n'avoir pas voulu , après avoir fait de la musique
tout un hiver avec eux , leur faire à chacun un présent de deux
cents louis. Ces deux musiciens s'étaient présentés comme amateurs :
jl fallait les payer de cette manière, et ils n'auraient pas eu le
front de solliciter une pension qui doit être la récompense de servi-
ces distingués ou au moins très-anciens.
La reine pouvait être généreuse ; car, sur les 3oo,ooo francs de
sa cassette, elle avait économisé plusieurs petits coffres d'or. Je
lui en ai connu de 200,000 francs chaque, ainsi que des effets ou
contrats d'argent placé : que sont-ils devenus ? L'un a été emporté,
dans le désordre , par un quidam qui devait le faire passer en An-
gleterre. L'a-t-il remis à qui il doit appartenir ? Je l'ignore. L'au-
tre a été changé en assignats pour former une somme considérable,
qui devait être donnée à Pétion , dans la journée du 7 août 1793,
pour le rendre favorable aux projets de défense de la cour. I.'in-
REVUE DE PARIS. 175
trigant officieux qui avait forgé l'histoire de cette négociation
garda la somme. C'était un honnête filou, qui trompait madame
Elisabeth depuis quelques mois ; il ne connaissait pas mèmePétion.
Voilà le résultat de quelques cent mille francs que la reine avait
accumulés, en évitantsoigneusementles occasions d être généreuse.
La charité ne suffit pas 5 elle n'est qu'un acte de justice com-
mune à tous, selon les moyens 5 elle serait immense si on la faisait
à proportion de ses revenus. Ce point important demanderait uu
article à part. J'en reviens au caractère auguste et malheureux
d'une princesse qui n'a été taxée de prodigalité que parce qu'elle
ne savait pas donner à propos.
Le roi lui donna 300,000 livres à ses couches du premier dau-
phin, et 150,000 livres à celles de ses autres enfans. Cet argent
était destiné à faire des présens à sa maison. La reine employa une
vingtaine de milles livres en présens , seulement pour Vermont ,
son accoucheur, et pour sa garde 5 elle envoya aux paroisses et aux
hospices 50,000 livres , et garda le reste. Toute sa chambre fut
mécontente. Elle aurait dû faire un présent distingué à sa dame
d'honneur et à son palais, qui s'était empressé à lui rendre des
devoirs pendant ses couches ; elle aurait dû de même faire un pré-
sent à chacune de ses femmes , à ses chirurgiens , etc. Les dons
des princes ont un autre mérite que celui de la valeur intrinsèque ;
ils sont la preuve d'une distinction honorable 5 on s'en vante
comme d'une faveur, et je connais beaucoup de gens, devenus in-
fortunés, qui ont supporté toutes les privations imaginables , plu-
tôt que de se défaire d'un présent de la famille royale.
Un savant de la cour de Berlin fit hommage à la reine d'un
ouvrage snr l'histoire naturelle ; elle accepta et n'envoya rien à
l'auteur. La cour de Beriin la blâma si ouvertement que M. le
comte Dumoutier, notre ambassadeur, en écrivit à M. de Mont-
morin : ce fut inutilement. H. de Reinevaî me renvoya la lettre,
en me priant de suivre une chose aussi importante. J'en parlai
plus de vingt fois. Jamais on ne me dit : Je neveux pas ; mais
ma persévérance fut inutile j la reine n'envoya point de présent ;
car, en prenant l'habitude de ne pas donner, on finit par ne pas en
concevoir la nécessité.
Il ne faut donc jamais accepter de dédicace sans faire un pré-
sent. Si c'est une gravure, ou une œuvre de musique , ou un ou-
vrage de littérature, il faut souscrire pour trente ou cinquante
176
REVUE DE PARIS.
exemplaires, selon le mérite de la chose et de l'auteur. Si c'est
une tragédie , un poème ou un autre ouvrage d'un genre élevé , il
faut un présent distingué. Marie-Thérèse, Catherine II, étaient
toutes deux d'une grande générosité. La dernière avait établi dans
son administration particulière un usage qui lui facilitait uue
économie réelle. Au milieu de sa magnificence, elle faisait acheter
de très beaux bijoux de seconde main , les serrait dans une armoire
particulière, et y mettait les deux prix, celui de la valeur que l'on
devait supposer et celui de la valeur réelle. Ayant un présent à
faire, elle n'était pas volée par les bijoutiers, qui profitent sou-
vent d'un besoin pressé , et ne dépensait que trente louis en pas-
sant pour en avoir donné cinquante. Le bon esprit peut donc allier
l'économie avec la magnificence.
Il est certain que les mœurs ont gagné à la révolution. Un mo-
ment de désordre extrême , une licence effrénée . l'exemple ef-
frayant de la multiplicité des divorces, le besoin de vivre médio-
crement et d'une manière rapprochée , la fuite de ces séducteurs
brillans qui avaient érigé en principe l'art de corrompre toutes
les femmes et de brouiller tous les ménages , ont opéré un chan-
gement précieux et sensible j les maris ne sont plus disposés à rire
de leur honte , et l'on peut assurer que le moment est favorable
pour consolider un changement déjà remarqué par tous les étran-
gers. Quelle gloire pour l'empereur, pour l'impératrice, et pour
tout ce qui compose sa famille , si la tenue sévère qu'il fera obser-
ver à toute une cour composée de femmes jeunes , brillantes et
aimables , obtient de l'étranger l'aveu que les Françaises ne méri-
tent plus ce titre honteux de femmes galantes qu'ils ne manquaient
jamais d'associer à l'éloge de leurs charmes et de leurs grâces na-
turelles ! Mais il faut être de la plus grande sévérité pour celle qui
la première donnerait un exemple scandaleux. La conduite pure
et sans tache delà famille régnante est le meilleur des régulateurs.
Les Français portent l'imitation à un tel degré , qu'elle s'étend
même sur les choses physiques. Charles V était bossu j tous les
courtisans, pendant son règne, arrondirent leur dos et élevèrent
leurs épaules jusqu'aux oreilles. Louis XIV fut dévot dans sa
vieillesse j les seigneurs les plus aimables, ornés de leurs perru-
ques blondes et de leur étalage de rubans , vinrent s'agenouiller
sur le marbre de la chapelle de Versailles. Le régent et Louis XV
eurent des maîtresses en titre j que d'hommes de la cour crurent
REVUE DE PARIS. 177
devoir orner de diamans et de perles des Lais dont ils ne sollici-
taient pas même les faveurs ! Louis XYI aimait les mœurs ; il au-
rait pu les régénérer dans les premiers jours de son règne. Il v eut
un voyage à Choisy; le roi se promena dans le parc et sur la terrasse
en donnant le bras à la reine : le lendemain on eut le plaisir de voir
une foule de tourtereaux réunis se promenant de la même manière,
après nombre d'années de séparation avouée. Mais le roi choisit
un vieux premier ministre, homme d'esprit, roué, moqueur, ne
croyant point à la vertu , et plus que facile sur la conduite de ce
qui l'environnait ; la reine prit pour favorite l'aimable et naïve
ducbesse de Polignac, qui vivait tout naïvement avec M. de Yau-
dreuil de la manière la plus publique j la comtesse Diane , sa sœur,
non mariée, avait aussi des amans connus : tout fut dit pour les
mœurs ; on vit que si la conduite personnelle du roi et de la reine
restait sans reproches , leurs principes n'étaient pas gêuans , et l'on
en profita.
L'affabilité dans la puissance n'a jamais été si nécessaire qu'a-
près un espace de douze ans, où toute puissance supérieure avait
disparu ; mais ici nous n'avons point à rechercher d'anciens exem-
ples. Qui plus que l'impératrice sait réuuir la dignité nécessaire ,
pour donner une audience, à l'aimable simplicité de la conversa-
tion privée ? Elle trouve à l'instant ce qu'il faut dire à tous , leurs
intérêts particuliers, ce qui concerne leur famille, leurs jouissan-
ces, leurs peines : tout est présent à sa mémoire, parce qu'elle l'a
placée dans son cœur ; on croirait que, bornée au cercle peu nom-
breux de cinq ou six amis , elle en est sans cesse occupée , et un
sentiment d'intérêt personnel bien pardonnable porte chaque in-
dividu à croire qu'il est de ce petit nombre d'élus. Il suffit donc
d'engager toutes les jeunes personnes de sa famille à la prendre
pour modèle et à se défier d'une certaine paresse d'action qui amène
une indolence et un ton de froideur que l'on caractérise toujours
de hauteur et de dédain dans les personnes d'un rang éle\é.
Déjà l'art de la peinture se rattache par ses brillans progrès au
siècle de Louis XIT, et laisse derrière lui , comme un vide affli-
geant, les règnes de Louis XV et de Louis XTI , temps où le mau-
vais goût était si général, que l'on plaçait avec confiance dans une
salle des panneaux où Boucher représentait des enfans couleur de
rose , tenant des colombes de la blancheur des lys , avec des rubans
bleu de ciel , sous un plafond où l'on retrouvait les formes pures
178 REVUE DE PARIS.
et le coloris de Lebrun. L'empereur et sa famille ont déjà donné
les plus grands encouragemens aux beaux-arts , et on doit s'atten-
dre, par leurs bienfaits unis à leur bon goût , à les voir encore
portés plus loin. L'opinion en France est toujours sourdement di-
visée entre la musique italienne et la française. Il est à remarquer
qu'il n'y aura d'école française qu'en protégeant l'école italienne,
cet art étant décidément comparable pour notre pays à une plante
exotique. La rixe entre l'Opéra et le Conservatoire est dangereuse,
si le premier l'emporte. J'avais dernièrement chez moi des musi-
ciens de Berlin, de Yarsovie et de Tienne 5 ils prononcèrent que le
Conservatoire était notre seule école ,mais qu'elle risquerait d'être
tuée par les cris et les clameurs sourdes des chanteurs français.
Je ne parlerai pas de la littérature ni de la partie des manufac-
tures, ceci serait au-dessus de mes forces : la paix et les vues bien-
faisantes du gouvernement assurent leur éclat. Que les princesses
n'oublient pas leur influence directe sur les manufactures; c'est
leur goût ou leur caprice qui les fait prospérer en France. Un fichu
d'une forme nouvelle porté par l'impératrice en fait faire six mille
dans Paris, cent mille en France. Le point d'Argentan et celui
d'Alençon ne sont plus de mode; que les princesses en portent
cet hiver, ces manufactures et ces villes vont renaître. Elles doi-
vent aussi influencer les modes pour la partie recommandable de
la décence; l'essentiel est d'être pénétrée de son pouvoir pour en
faire un salutaire usage, et l'esprit national doit se porter même
sur le choix d'un ruban ; c'est la manière réservée à notre sexe de
faire la guerre à nos éternels rivaux.
L'égalité politique a été le premier moteur de la révolution de
1789; elle vient d'être fixée par la constitution de l'empire, en
rendant des égards vraiment dus aux souvenirs attachés à des noms
autrefois illustres; il est donc essentiel de ne point oublier que le
mérite seul porte aux grands emplois.
Ces réflexions, dictées par l'amitié la plus vraie, n'ont que le
mérite d'être le fruit de l'expérience.
Genêt Campas.
CHRONIQUE MUSICALE
Lucien parle d'un roi de Pont qui , après avoir vu le fa-
meux Démétrius représenter les Travaux d'Hercule , ballet
à la mode sous le règne de Néron , pria cet empereur de lui
céder le danseur qui savait si bien s'exprimer par gestes :
* J'ai des voisins tant soit peu barbares, dit-il, et dont
» nos ambassadeurs ne comprennent pas le langage ; Démé-
» trius est un excellent diplomate à leur envoyer ; en deux
» tours de mains il va me conclure un traité ; ses gestes per-
» suasifs aplaniront des difficultés sans nombre , une pirouette
» peut m'épargner trois batailles. » Ces considérations ne
parurent point assez fortes pour engager Néron à se séparer
de son pantomime favori. Lucien ne dit pas si le roi de Pont
s'accorda avec ses voisins ou s'il les subjugua , mais le dan-
seur ne fut point enrôlé dans la diplomatie. Démétrius était
un sage des pieds et des mains ; c'est ainsi que l'on appe-
lait à Rome les baladins habiles. Combien de nos danseurs
se contenteraient de la moitié de ce titre flatteur!
J'emprunte ces lignes à un livre dont je ne saurais trop
recommander la lecture aux habitués de l'Opéra : La Danse
et les Ballets depuis Bacchus jusqu'à mademoiselle Taglioni „•
si le titre est long, l'ouvrage ne l'est pas, les siècles y galo-
pent comme les danseurs de Gustave , et l'on y trouve une
infinité de faits curieux et divertissans , qui présentent au
dilettante une érudition toute prête à mettre en œuvre à
l'orchestre ou dans les foyers. Ce petit volume , orné de
vignettes et fort galamment troussé , a été enlevé d'abord
par les admirateurs de notre sylphide Taglioni ; vous savez
que la troupe est nombreuse , et j'ai commis peut-être une
130 KEVCK DE PARIS.
imprudence en vous la signalant avant de demander à mon
ami Paulin s'il en possédait encore quelques exemplaires
dans son magasin fashionable. C'est à ce livre que nous
devons le vaudeville de La Camargo , d'autres drames y
sont encore incrustés. Mais revenons à Démétrius le dan-
seur , ou , pour mieux dire , à Rubini , au signore Fonlana?
qui s'est montré bien plus adroit que le roi de Pont ci-dessus
mentionné par Lucien.
Les Calaisiens savaient pertinemment que le fameux ténor
Rubini traversait tous les ans leur ville au moins deux fois •>
que ce merveilleux chanteur naviguait dans leurs eaux et ne
quittait sa nef vagabonde que pour brûler le pavé de leur cité
dans un véhicule emporté par des chevaux rapides, y cavalù
dîgaloppo, comme dit certain de Cimarosa. Si Rubini s'arrê-
tait un instant à Calais, c'était pour livrer ses malles aux inves-
tigations des douaniers, exécution qui n'a rien de musical. Cer-
tes, lesamateurs,lesmélodistes,lesharmonistesdecette ville
auraient voulu l'affranchir de cette obligation et lui faire em-
ployer plus agréablement son temps.Voir Rubini, toucher sa re-
dingote à brandebourgs, l'entendre prononcer quelques mots
adressés aux douaniers. aux porte-faix chargés de son bagage,
voilà tout ce que les dilettantiles plus passionnés avaient pu
obtenir dans ces rencontres. Six mois se passaient ensuite,
et l'on rêvait sans cesse aux moyens d'arrêter au passage le
voyageur trop pressé , de lui faire changer son vivace en
andante , en largo même. Rubini venait de jouer Gianni di
Calais , raison de plus pour le retenir, afin qu'il pût à son
aise étudier les localités, et saisirquelques détails de mœurs
très-importans, qu'un citoyen de Bergame ne saurait devi-
ner. Je ne vous dirai pas jusqu'à quel degré d'exaltation les
esprits étaient montés , la société philharmonique n'en dor-
mait pas ; préoccupée au dernier point , elle prenait les bé-
carres pour des dièses , les blanches pour des rondes , elle
s'était brouillée avec la mesure, le diapason même avec
son directeur, il signor Fonlana, dont le nom vous a paru
peut-être un peu nouveau quand je l'ai présenté.
La ville de Calais, plongée dans cette discordance , était
enproieàla disette la plus affreuse de symphonies, de chœurs,
du duos et de cavatijaes , privation difficile à supporter dans
REVUE DE PARIS. 181
un pays où d'babilés et nombreux philharmoniques consa-
crent leurs talens aux plaisirs de leurs compatriotes , au sou-
lagement des malheureux. On ne chantait plus à Calais, les
violons reposaient dans leur étui, et les rats pullulaient dans
les cavités des contre-basses muettes. Les pauvres ne tou-
chaient plus leur subvention musicale , et Ton parlait déjà de
centimes additionnels pour la remplacer. En vain de nota-
bles personnes voulaient rétablir l'harmonie parmi le peuple
musicien; il paraît que les brouilleries sont plus opiniâtres
entre des individus qui visent toujours à l'accord parfait.
Impossible de rapprocher le directeur de ses concertans,
de ramener sous le bâton de mesure l'armée indisciplinée.
De part et d'autre , le point d'honneur empêchait une récon-
ciliation que chacun désirait ardemment.
Or, il signor Fontana commençait à réfléchir sur les suites
d'une discordance qui devait ruiner ses affaires de profes-
seur. E un affar sériai disait-il , il faut nécessairement trou-
ver un dénouement heureux à questo imbroglio. Les Grecs
appelaient un dieu pour trancher le nœud d'une tragédie
trop compliquée. Lh bien ! j'aurai Rubini ; seul , je ferai ce
que n'ont osé tenler nos Calaisiens réunis , je l'attendrai sur
le rivage , je le serrerai dans mes bras , comme Clytemnes-
tre tenait sa fille Iphigénie ; je lui parlerai avec toute l'élo-
quence , la vivacité italiennes ; il ne sera point insensible
aux prières d'un compatriote in angustia. Mais s'il allait m'é-
chapper! Sila fortune cruelle ouïes vents capricieux le pous-
saient à Boulogne, à Dieppe , au Havre, à Stockholm, que
sais-je ? L'idée est trop belle pour en abandonner l'exécution
au hasard; vite un esquif, une chaloupe, une barque, une
galiotte, et traversons la mer ; allons trouver notre pirata
avant qu'il s'aventure de nouveau al furor délia tempesta ,
et que sur le théâtre de Londres, sur cette scène de triom-
phes , il me jure , sur son épée , qu'il passera par Calais , et
qu'il y fera un mémorable point d'orgue , una fermata, corpo
di Baccol Rubini ou la... Je n'achève pas ; mais il saura du
moins que s'il est assez barbare pour me refuser, je suis ca-
pable à mon retour de profiter del'occasionet de cacher ma
honte au sein des flots amers. Il est vrai qu'un dauphin pour-
10 16
H 82 REVUE DE PARIS.
rait bien m'en tirer, si l'espèce de ceux qui nageaient du
temps dArion ne s'est pas abâtardie.
Le professeur arrive à bon port, obtient ce qu'il désire ,
promet 1 ,000 fr. au virtuose , et revient à Calais rédiger une
affiche qu'il fait mouler en caractères énormes, sur une feuille
de six pieds de haut. Les gazettes de la contrée multiplient
cette affiche , et le jour du rendez-vous on voit accourir une
foule d'amateurs en carosse , à cheval , à pied, en bateau ,
qui viennent assister au concert annoncé. Si les Calaisiens
attendaient Rubini avec impatience , les Anglais s'obstinaient
à ne pas le laisser partir , et les dilettanti, voyageurs dés-
appointés, dirent avec douleur que le concert était différé.
Le flux les apporta, le reflux les remporte.
Ils s'éloignent dans l'espoir d'être plus heureux la seconde
fois. Point du tout, et la troisième assignation n'offrit pas
un résultat plus satisfaisant. Enfin , la quatrième , et c'était
la bonne, les trouva tout-à-fait refroidis, ils ne répondirent
point à l'appel, et les Calaisiens seuls profitèrent de leur bonne
fortune ! Le lendemain Rubini reçoit la visite du professeur
Fonlana et la somme promise ; avant de l'accepter , Rubini
veut savoir si la recelte a été assez considérable pour qu'il
y ait au moins un profit égal pour le bénéficiaire ; Fontana
lui certifie que tout va bien , que l'honneur est sauvé , la ré-
conciliation faite sans concession de part et d'autre, que le
charme de la voix du chanteur a ramené l'accord parfait parmi
les musiciens et leur chef.
Le directeur du spectacle, ayant un ténor de cette force
sous sa main, voulut le montrer à ses abonnés. Rubini,
sollicité pendant la ritournelle d'une cavatine , consent à
jouer le rôle Almaviva dans le Barbier de Sèville. On affiche ,
et la pièce est annoncée pour le lendemain. Le matin, au
théâtre , tout le monde est prêt à répéter, et ce n'est qu'a-
près le début de l'introduction que le virtuose italien s'a-
perçoit que les choristes chantent en français. Il en témoigne
sa surprise au directeur, qui ne doutait pas que son Almaviva
ne sût chanter son rôle en français. Rubini voulait se retirer,
mais l'affiche compromettait l'entrepreneur, et l'on décida
REVUE DE PARIS.
183
que , pour trancher toutes les difficultés , les acteurs français
diraient leur partie en français, et Rubini s'exprimerait en
italien. Le public adopta cette idée assez originale, et fit
toutes les concessions nécessaires. L'introduction dite en
français , et coupée par une sérénade chantée en itaïien,
n'avait rien de trop choquant ; le duo suivant , bigarré de
français et d'italien, par Figaro et le comte, aurait paru
grotesque, si l'assemblée n'avait été sous le charme de la
voix de Rubini. Un tonnerre d'applaudissemens le suivit.
Il faut dire que le récitatif italien et le dialogue français
étaient incompatibles, au point que l'on dut y renoncer.
Rubini et Fleury , acteur intelligent , improvisaient une
conversation familière qui servait de prélude aux morceaux
de musique, et marquait à peu près l'itinéraire du drame.
Les acteurs étaient si bien servis par le public , qu'ils don-
nèrent un champ libre à leurs impromptus. Ainsi , quand
Figaro dit au comle, ayez l'air entre deux vins, Rubini
cessa de chanter , l'orchestre s'arrêta pour attendre la fin
d'une discussion grammaticale entamée par ce ténor , de-
venu lexicographe. — Entre deux eaux, entre deux vins,
voilà des finesses de la langue française qui doivent échap-
per à un Italien ; cependant j'imagine que enlre deux vins
signifie ubiiaco ; va pour nbriaeo : si je me trompe , veuillez
me le pardonner. — Toute la pièce fut dite dans ce goût et
ne cessa d'exciter des transports d'enthousiasme et de gaieté
folle.
C'est pourtant ainsi que les premiers opéras allemands
ont été exécutés. Inventé en Italie, l'opéra produisait déjà
de magiques eEFets depuis long-temps , quand l'Allemagne
voulut s'approprier ce genre de spectacle ; mais on pensait
que la langue allemande ne saurait convenir au discours
chanté. Pour faire disparaître cet inconvénient, on imagina
de dire en allemand le dialogue . et de chanter les airs, les
duos, les chœurs en italien. Toute la partie dramatique
était exposée d'une manière très-inintelligible au moyen de
la langue du pays, et l'on avait recours ensuite à l'italien
pour l'expression des sentimens et des passions. C'était une
bigarrure singulière ; elle n'était pas plus ridicule que le
dialogue parlé qui succède aux morceaux de chant dans nos
1 84 REVUE DE PARIS.
opéras-comiques. Cette absurdité deviendra intolérable
même pour les Français quand ils auront pris une part plus
active aux progrès de la civilisation. Notre opéra-comique
est encore dans l'enfance ; une pièce parlée et chantée res-
semble à une statue de marbre que l'on draperait avec de
la serge.
La représentation du Barbiere di Siviglia n'a point été
terminée par la finale ordinaire, Rubini lui a substitué la
fameuse cavatine de Niolè : Di tuoi frequentipalpiti, qu'il
exécuta d'un manière éblouissante. Tout était fini pour les
autres acteurs, Almaviva leur a donné congé ; Figaro n'a
point profité de cette licence ; il s'est assis dans un fauteuil.
Rubini croyait que c'était pour se reposer de ses fatigues,
point du tout; le valet soignait encore les intérêts de son
maitre , il était là pour ramasser les couronnes qui sont
tombées avec une rare abondance; il les plaçait à mesure
sur le front du virtuose favori. Rubini s'est vu coiffé, chargé,
couyert de laurier, de chêne, de lierre; le pampre n'aurait
pas manqué, si l'on vendangeait à Calais.
Triomphe éclatant, célébré sur-le-champ pardes poèmes
imprimés , recette superbe dont Rubini a cédé sa part à son
compatriote Fontana , dans la crainte que ce brave homme
n'eût obtenu , pour le concert , d'autre satisfaction que celle
de l'honneur.
— Qui croirait que Lablache peut redouter, non pas un
début, mais une rentrée devant un public qui le chérit, devant
des amateurs qui , depuis deux ans , l'appelaient à grands
cris? qui croirait que cette voix tonnante et si juste peut
triller sur une tenue et suivre ainsi l'impulsion de trémolo
que lui imprime l'acteur trop timide? Vingt ans de triom-
phes ne le rassurent pas. Lablache tremblait hier en entrant
en scène. Lablache d'un aplomb si parfait ! la peur galo-
pait Tamburini dont la voix est un prodige de légèreté.
Mlle Grisi sentait ses genoux se dérober sous elle, et pour-
tant elle était bien loin du moment où elle doit faire sa
prière. Santini , Ivanof ne paraissaient pas plus intrépides.
Que tous ces virtuoses poltrons soient expédiés à Londres,
ils chanteront au sortir du paquebot, prendront leur costume
de théâtre en quittant le manteau de voyage , et n'éprouve-
REVUE DE PARIS. ltto
ront pas la moindre éraolion. Tout leur réussira la pre-
mière soirée comme s'ils étaient campés, établis sur la scène
depuis un mois. D'où vient cette terreur panique inspirée
par le public parisien? Est-il d'une implacable sévérité?
S'est-il montré quelquefois injuste ? Non. Ingrat ? Bien moins
encore. Mais le public de Paris est silencieux, attentif,
observateur. Le public de Paris écoute ce qu'on lui dit. ce
qu'on lui chante surtout , et Ton craint de laisser échapper .
dans cette première épreuve , quelque chose qui ne soit pas
tout-à-fait digne de son attention.
Mlle Grisi , Lablache entraient par une cavatine à brûle-
pourpoint , — pas un mot de récitatif ne la précédait . et le
récitatif est bien précieux en pareille circonstance ; il sert
à essayer la voix sans danger, à l'assurer sur le simple dé-
bit, avant de tenter les écueils du chant figuré. Mlle Grisi
chante fort agréablement sa cavatine , elle l'arrange pour le
genre d'exécution qu'elle a adopté ; mais le sentiment de
cet air, le Irio , l'exaltation que Rossini a voulu lui impri-
mer disparaissent en grande partie. Entre di placer mihalza
il cor et Una voce poco fâ du Barbiere la différence est énorme,
les sentimens ne sont pas les mêmes . et les mêmes moyens
de vocalisation ne sauraient être employés avec raison, avec
bonheur pour l'une et l'autre cavatine. M:ie Grisi nous a dit
des choses charmantes et d'une grande délicatesse, en demi-
voix, il est vrai , mais elie ralentit trop le second mouve-
ment, elle amoindrittrop le son pour le faire éclater ensuite
et rendre le contraste plus frappant. La peur lui a fait abré-
ger, écourter ses points d'orgue. Elle a pris de brillantes
revanches dans les deux duos, le trio, le quintette et la
prière , morceau capital, qu'elle chan'e dans le ton delà
partition . plusieurs de ses devancières la transposaient ,
morceau d'autant plus difficile qu'il faut le dire à genoux.
Lablache était attendu ; les applaudissemens , les bravos ,
l'ont fêté quand il a paru, c'était pendant le duo; le charme
des voix de Tamburini et de Mlle Grisi ont arrêté ces témoi-
gnages de faveur , qui ont repris leur cours avec plus de vio-
lence quand la dernière cadence de ce morceau a livré le
champ libre aux amateurs reconnaissans. Lablache arrivant
sur une ritournelle est déjà un spectacle intéressant -, sa
10 16.
I 86 REVUE DE PARIS.
physionomie expressive et spirituelle, son geste , font par-
ler la musique ; on rit déjà de ce qu'il va dire. Il a posé , dé-
taillé sa cavatine en comédien, en virtuose consommé, et
nous a donné plus d'agilité que les autres fois. Celte voix
formidable , modérée avec art, n'en est que plus puissante.
Le trio dit par Lablache, Taraburini et M1'6 Grisi était ravis-
sant , et pourtant il sera mieux exécuté aux représentations
suivantes. Une quatrième voix se fait entendre dans ce trio
pour concerter délicieusement avec les trois autres, c'est le
cor de Gallay , qui avait déjà fait merveille dans la cavatine
di piacer. Dilettanti, que les yeux d'une belle prima donna
séduisent avec raison , portez vos yeux sur les mélodies qui
s'échappent du pavillon de cet instrument ,et vous en serez
d'autant plus satisfaits , qu'il ne sera point nécessaire de
changer la direction de votre télescope ; il pourra rester fixé
sur les astres que vous admirez. Lablache a été excellent,
parfait , dans un rôle qui ne lui convient pas précisément;
sa voix se dessinait d'une manière charmante dans les deux
ensembles d'un mouvement lent qui sont encadrés au milieu
du quintette. Le public n'a peut-être pas remarqué tout ce
que son dernier couplet final avait de remarquable , de sur-
prenant. Un chanteur s'avance ordinairement vers la rampe
lorsqu'il doit dire un aparté ; c'est du troisième plan , en
arrière des autres acteurs, des choristes mêmes, que La-
blache a fait sa confidence , dont le public n'a pas perdu
une note. C'était un pizzicato de dix contre-basses. Je ne
lui connais de rival en ce genre que le bourdon de Notre-
Dame ; son pianis s imo vibre depuis Saint-Cloud jusqu'à Cham-
Je ne dirai qu'un mot de Tamburini , il a été prodigieux ;
son air est une merveille d'exécution. Après avoir dit le
trait en triolets avec une rapidité sans égale , il les termine
par des gammes en doubles , progression immense , et que
les mathématiciens jugeaient impossible pour une basse. On
a voulu qu'il répétât cette cabalette. Allez l'entendre, et vous
verrez comme on l'applaudit.
Après avoir chanté tour à tour les parties des deux pre-
mières basses de la Gazza , Santini s'est chargé de la troi-
sième et n'a pas dérogé ; sa belle voix s'est largement dé-
REVUE DE PARIS. î 87
ployee dans le quintette, dont certains passages semblaient
être exécutés par un orgue expressif.
La voix d'Yvanof a des cordes superbes , mais il se com-
plait un peu trop à les faire sonner long-temps. Dans sa ca-
vntine . il tient ses appogiatures comme s'il ne devait pas les
quitter de la soirée. Il attaque ses dernières notes du duo
avec trop de force et tout d'une venue, sans les gradations
nécessaires pour faire admettre cet éclat violent. 11 a eu de
très-beaux momens dans ce duo ; mais quand iî anime son
chant, je voudrais aussi qu'il animât sa personne.
Les acteurs et l'orchestre n'étaient pas encore bien sur
leurs pieds, cette incertitude a cessé pour le second acte.
M. Parisini , nouveau chef d'orchestre , est un homme de
talent ; mais les mouvemens qu'il imprime ne sont pas exac-
tement les mêmes que l'on avait donnés à plusieurs mor-
ceaux. Je ne dis pas que M. Parisini ait tort ; mais il en est
résulté quelques tiraillemens désagréables. M. Rossini est là
pour faire connaître ses intentions et régler l'aiguille du
métronome.
Lablache, Tamburini, MlleGrisi, ont été appelés après la
représentation ; ils ont reçu , de même que Santini et Yva-
nof, de nouvelles preuves de la satisfaction du public. La
salle était comble. On nous annonce la Prova pour le second
début de Lablache. Evoiva Campanorw ! Rubini fera son en-
trée par la Sonnambula.
THEATRE DE ÎÎAPLES. — THEATRE ITALIEN DE MADRID.
Les journaux de Naples nous annoncent d'abord en quel-
ques lignes une éruption du Yésuve ; ce n'est qu'une semai-
ne , une décade plus tard qu'ils nous expédient le récit com-
plet et détaillé des ravages du volcan. Les coups dutonnerre
souterrain , la pluie de feu, la neige de cendres noires, la
grêle de pierres , dont les grêlons sont quelquefois de la
grosseur du monolithe deLuxor ou des tours de >"otre-Darae,
les torrens de lave qui roulent jusqu'à la mer en dévorant
tout sur leur passage , ces effrayantes catastrophes qui rap-
18*8 REVUE DE PARIS.
pelleraient avec une parfaite exactitude les désastres, la
ruine de Sodome et de Gomorrhe, s'il n'y manquait une sta-
tue de muriate de potasse, sont décrites in extenso par les
journalistes, et succèdent bientôt à leurs brièves notes ,
données sur le champ de bataille , à la lueur de la fournaise
ardente. 11 en est ainsi de tous les événemens qui changent la
face d'un empire, des combatssurterreet surmer, des émeu-
tes, des révoltes, des révolutions qui renversent un trône pour
en relever quelquefois un autre , et Ton est ensuite bien sur-
pris de se trouver au point du départ, comme ces conquérans
qui font immoler gens et bêtes pendant six ans, pour con-
clure ensuite un traité dont la première condition est de
rendre et restituer tout ce qu'ils ont pris.
Je crois nos lecteurs trop instruits pour supposer une
minute qu'ils ignorent qu'une prima donna de Naples a été
décoiffée par une autre primr donna , et que ce combat à
outrance , cette attaque unguibus et rostro , a eu lieu sur une
arène déjà célèbre par une infinité de meurtres, d'empoison -
nemens , d'incendies, de strangulations, d'assassinats, de
suicides, qui pourtant , et c'est là le plus singulier, ne
l'ont jamais ensanglantée. Mais comment cette prima donna
a-l-elle été décoiffée? C'est ce que nos lecteurs ne savent
point; je me hâte de tailler ma plume pour leur conter ce
fait.
On répétait Maria Stuart à San Carlo ; c'était comme vous
le voyez , la prova d^un opéra séria , vous savez par expé-
rience qu'une prova de celte espèce peut être égayée par de
burlesques accidens, incidens si vous l'aimez mieux , je ne
tiens nullement à l'une ou l'autre expression. Les sympho-
nistes étaient à leur poste , il saggaritore dans son trou , des
chaises rangées sur le théâtre attendaient les virtuoses , i
cantanti. M^e Ronzi-Debegnis fait preuve d'exactitude en
arrivant à l'heure marquée, chose rare chez une prima
donna tenant le haut bout ; elle arrive, s'assied, ôte son
chapeau et le pose délicatement sur la chaise voisine , de
manière à ce que ce léger couvre-chef et le voile qui l'accom-
pagne ( le voile est de rigueur aux répétitions) ne soient
pas chiffonnés. Ces dispositions préliminaires étant prises,
elle procède à l'exécution de sa parlie, et ne détourne ses yeux
REVUE DE PARIS.
189
de son rôle que pour regarder l'archet du cupo d' orchestra.
Elle est tout à son affaire , elle ignore ce qui peut se passer
à ses entours.
Parait alors Mme Del Sere , prima donna en second : elle
trouve toutes les chaises occupées parles chanteurs et par
le chapeau ci-dessus mentionné. Comme il eût été fort inutile
de prier le chapeau de lui céder la place qu'il tenait indû-
ment , elle le prend avec précaution et l'accroche au châssis
de la coulisse voisine , à quelque branche d'un arbre des
jardins d Elisabeth , à quelque pilier du cachot de Marie :
mon correspondant ne s'explique pas sur ce point. Ce qu'il
y a de sûr , c'est qu'il était mal accroché . car une minute
après , il était par terre et placé de la manière la plus péril-
leuse ; il reposait précisément sur sa partie la plus délicate ,
et qu'il importait de garantir ; le voile traînait au loin dans
la poussière , et son entière blancheur courait de grands ha-
sards. Pour tout dire , il était dans la position d'une tartine
tombée tout juste sur le côté garni de beurre ou de confi-
tures; l'infortune, le caprice du sort ne saurait aller plus
loin : Atanlasciagure chinaireggero.
Mme Rouzi-Debegnis, cette jolie brune aux yeux noirs ,
aux longs cils, si fraiche et si piquante, en 1820, quand
elle représentait Fiorella du Turco in Itulia sur notre théâ-
tre italien ; la parque ayant , depuis lors, filé pendant qua-
torze ans et neuf mois, je ne saurais vous dire si la Fiorella
de nos jours ressemble parfaitement à l'ancienne, ce n'est
pas impossible ; cependant trois lustres c'est beaucoup sur
la plus belle tète de prima donna ; les cantatrices sont ex-
posées à de rudes fatigues, à des exercices continuels au
théâtre comme au foyer. Mme Ronzi-Debegnis , la pro-
priétaire du chapeau, est la première à signaler la chute
du meuble précieux. Sans avoir égard aux causes qui peu-
vent l'avoir précipité dans cette dure position, sans les exa-
miner l'une après l'autre , et réfléchir mûrement sur le
parti qu'il faut prendre, sa première pensée est de croire
que Mme Del Sere a fort impertinemment délogé le chapeau
afin de s'emparer de la place qu'il occupait, et l'a jeté par
terre pour en être plus tôt débarrassée. Alors, regardant
avec attendrissement l'infortuné chapeau , jetant un coup
190
REVUE DE PARIS.
d'oeil foudroyant sur Mme Del Sere, elle dit :Qvestoèdapet-
tegola , c'est un Irait de chipie. Mme Del Sere ne reçoit pas
l'attaque sans y répondre vivement; elle renvoie la balle ,
saisit la cabalette à son tour, et l'orne de variations ; elle
en était au plus beau de sa période , quand le clarinettiste
Sebastiani , prenant fait et cause pour Mme Debegnis, dit à
celle-ci : « Ne vous souciez en aucune manière des propos
de cette » Je n'écris pas le mot même en italien , la
traduction en serait trop facile, il commençait et finissait
comme l'autre , et valait mieux que petlegola.
Mme Dei Sere repousse avec plus d'énergie la seconde
épilhète , et lance un coup de son ombrelle à travers la fi-
gure du clarinettiste qui le reçoit admirablement. La pres-
tesse delà prima donna le prévint, il n'eut pas le temps de
croiser le fer et de parer avec son instrument ; la clarinette
en la est une arme que l'on opposerait avec succès à l'om-
brelle. Le musicien, à l'orchestre, est dans une position
charmante pour accepter les coups de parapluie que lui
adresse une frima donna, je ne vois que le souffleur qui
puisse lui disputer cet avantage. Le clarinettiste, plongé
dansla fosse aux lions, se démenait comme un possédé,
brandissait vainement son tube sonore contre l'antagoniste
féminin qui le dominait , quand Mme Debegnis, furieuse de
l'insulte faite à son chevalier , s'élance sur sa rivale, la
saisit aux cheveux, lacère ses belles tresses , avec art ajus-
tées, la terrasse, l'accable de coups, et l'implacable Elisa-
beth prélude ainsi au meurtre de Marie Stuart que Ton em-
porte cruellement endommagée.
une autre victime s'offrait à la commisération du public ,
victime innocente et parfaitement éirangère à ces débats
sanglans, c'était le directeur, Yimpi-esario possesseur de
deux prima donna, et qui se voit tout-à-coup privé de l'une et
de l'autre. Mme Del Sere est dans son lit, mourante ; Mme De-
begnis ne peut reparaître après son escarmouche. L'im-
présario est in angustie ; s'il avance il est mort ; s'il recule,
on le tue : encore s'il avait sous sa main Tamburini qui sait
si bien revêtir la robe déprima donna, et chanter galam-
ment sa partie en voix sur-aiguë ! Mais non , il est en panne.
Ce calme plat le ruine pourtant , et , malgré les réclamations
REVUE DF. P\B1S 191
de Mme Debegnis , il a recours aux huissiers et la pousse sur
la scène, où la plus belle bordée de sifflets signale son arri-
vée. Après avoir sifflé et resifflé, le public a pris son parti >
et laissé aux tribunaux le soin de juger cette cause.
Ilcaso è serio ? comme dit Bartolo , vous savez que , dans
Anna Bolena, Parcy et Smetton , le jeune et galant page , ont
la tête tranchée pour avoir tiré l'épée dans le palais du roi.
Les lois napolitaines sont aussi sévères , le théâtre San Carlo
est théâtre royal , il fait partie du palais du roi ; tirer l'épée,
le sabre, la dague , le poignard, le couteau, la clarinette
ou le parapluie , en frapper d'estoc ou de taille , en porter
des coups percans ou contondans , est crime de lèse-ma-
jesté ; la loi est précise , elle punit de mort cette voie de fait.
Une clarinette, c'est comme un javelot, un parapluie ou
bien une épée, vuol dir lo stesso, vuol dir lo stesso , vuol dir
lo siesso , demandez plutôt au podesta Lablache.
Le directeur demande des dommages et intérêts énormes
aux deux championnes : à l'une , parce qu'elle est malade
par imprudence ; à l'autre , pour avoir mis hors de combat
sa rivale. La justice informe de son côté, afia que la vin-
dicte publique ait complète satisfaction; les diletlanti gé-
missent d'une éruption plus funeste pour eux que celles du
Vésuve et du Stromboli. Cependant d'amiables compositeurs
s'occupent de rétablir un accord, parfait ou non , sans le-
quel il n'y a pas de musique possible. On espère beaucoup
des beaux yeux de Mme Debegnis , on se flatte qu'ils triom-
pheront de la sévérité des gens de robe ; cela ne s'est jamais
vu, j'en conviens, mais peut-être cette fois seront-ils assez
galans , assez tendres pour ne pas résister aux charmes
D'une solliciteuse aimable et sous les armes.
— Les opéras de Bellini font fureur à Madrid; le public
ne se lasse pas d'applaudir la Stra?iiera, il Pirata, iJIontec-
chi, la Sannambula , yorma surtout, et même Bianca e Fer-
nando. D'autres auteurs ont cependant réussi sur le théâtre
de celte capitale, malgré la vogue de Bellini. Voici quelques
détails sur les opérations dramatiques de la compagnie ita-
lienne habilement dirigée par cl senor Grimaldi :
102 REVUE DE PARIS.
Ilnuovo Figaro , de Ricci, chanté par MU" Edwige, Fran-
çaise , élève de Garcia, Pio Bolticelli et Bottelli , bouffes ,
et Timoléon Alexandre , premier ténor de demi-caractère.
La musique parut ingénieuse et gaie sans produire uri grand
effet. M1*0 Edwige ne réussit point , Bottelli sembla suppor-
table, Timoléon et Bolticelli reçurent de brillans témoi-
gnages de la faveur du public.
I Capuletti ed i iïlontecchi, de Bellini , avec le troisième
acte de Vaccaj , début de Mlle Giuditta Grisi , furore, iruz-
zione . fanatismo , dit mon correspondant; la prima donna, il
maestro Bellini , eurent une large part d'applaudissemens.
M|le Edwige fit la conquête de ses auditeurs en exécutant sa
cavatine du second acte ; mais on siffla Timoléon. Le vent
avait changé pour l'un et pour l'autre. Le public regretta
le troisième acte de Bellini que Mroe Méric-Lalande chantait
lors de la mise en scène de cet opéra , deux ans auparavant.
II Furioso , de Donizetti. La musique plut beaucoup, le
premier acte surtout. Bolticelli , il Furioso, fort applaudi,
Timoléon et MIle Edwige mal accueillis. Salas , jeune Espa-
gnol, buffo comico , fit le plus grand plaisir dans le rôle de
Kaidama. C'est un sujet qui donne de belles espérances ; il
est excellent musicien et chantebien. Sa voix est un baryton
peu vibrant , qui ne lui permettra peut-être pas d'arriver à
l'emploi de primo buffo. Mais une place érainente l'attend en
Italie , s'il s'y présente comme buffo comico.
Anna Bolena, chanté par Inchindi, Trezzini, Mmc Méric-
Lalande , n'avait eu aucun succès en 1832; cet ouvrage a
été reçu avec une froideur au moins égale cette année.
L'astre de Mlle Grisi en a pâli quelque peu. Timoléon y fut
désapprouvé d'une telle manière que l'administration se vit
forcée de résilier son contrat avec ce ténor infortuné.
Norma, de Bellini , pour le début de Genero , premier té-
nor. La musique et Mlle Grisi ont fait trépigner d'enthou-
siasme. Le débutant a déplu ; ni sa voix, que Ton jugeait
belle, ni son chant , n'ont trouvé grâce devant une assem-
blée que l'exagération de ses gestes indisposait.
La Sonnambula , de Bellini. La musique , sans exciter les
transports accoutumés aux représentations des opéras de
te maître , a paru charmante. MH« Grisi a de nouveau triom-
REVUE DE PARIS. 193
pbé, et Genero, que de durs avertissemens du public avaient
rendu plus réservé , s'est modéré dans son jeu scénique, et
s'est relevé.
Parisina, deDonizetti, succès d'estime, ni chaud, ni froid,
pour la composition et l'exécution. Un jeune espagnol , don
Ojeda Manii , hidalgo, natif de Se ville , débuta dans le per-
sonnage de Ugo. Sa voix est peu forte , mais fort agréable ;
chanteur habile, il promet assez pour que la direction l'ait
engagé en remplacement de Timoléon. Les Sévillans se sont
distingués à ce début , ils ont vigoureusement soutenu leur
compatriote.
Elisir (Vamore , de Donizetti, ce joli ouvrage écrit sur une
traduction du Philtre , n'a trouvé que des admirateurs. Ge-
nero et le caricato Salas ont été applaudis à outrance.
Mon correspondant est un dilettanti di prima s fera, un
connaisseur, et je puis me fier à ses notes.
— Le grand théâtre de Lyon, qui était fermé depuis quel-
que temps , va se rouvrir sous la direction de M. Singier.
Le conseil municipal avait rejeté d abord les conditions
proposées par cet habile administrateur, et M. Singier avait
quitté Lyon sans rien conclure. A peine arrivé à Paris , on
lui a fait connaître l'acceptation de ses propositions ; la ville
lui accorde 76,000 fr. de subvention , et M. Singier est déjà
de retour à son poste , où de nouveaux acteurs vont le
joindre.
— Tout ce que la capitale renferme d'artistes assistait au
convoi de notre illustre musicien Boïeldieu ; le cortège s'est
rendu à l'église des Invalides, où l'on a célébré la messe
des morts et chanté le superbe Requiem de M. Cherubini.
L'exécution a été excellente.
— Mme Fink-Lohr a débuté au Théâtre-Italien dans le
rôle d'Adélaïde de la Slraniera, et n'a pas obtenu de succès;
espérons qu'elle prendra sa revanche. Elle ne manque pas
de talent , mais sa voix est un peu agile et d'un timbre peu
agréable. Rubini a fait merveille; jamais ce prodigieux
chanteur n'avait montré tant de vigueur, de charme et de
10 17
1 94 REVUB DE PARIS.
légèreté; ce nouveau triomphe efface tous les anciens, c'est
à recommencer, et le public n'en est point alarmé. Tambu-
rini est toujours admirable ; il dit sa cavatine d'une manière
ravissante. On s'attendait mardi à la seconde représenta-
tion de la Straniera ; une indisposition de la prima donna,
Mmc Fink-Lohr , l'a retardée, et l'on a offert au public il
Barbia'c di Siviglia, chanté par Rubini, Tamburini , Sanlini
et Mlle Grisi. Les dilettanti ont souscrit de grand cœur à
l'échange; l'exécution en a été charmante d'un bout à l'au-
tre, et l'on a constamment applaudi la gaieté spirituelle de
Figaro, la coquetterie malicieuse de Rosine , le chant des
quatre virtuoses principaux; ensemble délicieux . qui rend
au Barbier toute la fraîcheur de la nouveauté.
Castil-Blaze.
*M*
BULLETIN LITTERAIRE.
Il y a aujourd'hui à élever en littérature un monument magni-
fique , et qui porterait bien haut dans les airs le nom de son archi-
tecte ; ce serait un livre de critique. Il ne s'est peut-être jamais
opéré à l'occasion des arts un mouvement semblable à celui dont
nous sommes témoins et parties 5 et ce mouvement , personne en-
core ne l'a sincèrement étudié , suffisamment compris , expliqué.
La presse a livré généreusement le bas de son commerce et de sa
politique aux amis de la littérature ; ils n'ont pas voulu ou ils n'ont
pas pu s'en servir. Quelques-uns, les plus spirituels , ceux qui
avaient dans l'ame le germe de la poésie et des bonnes idées, ont
pris la chose en plaisantant ; ils ont considéré la lisière du feuil-
leton comme un falbalas de robe qu'on leur donnait à broder, et
ils y ont jeté en profusion les charmans dessins et les charmantes
roses. Après les épagneuls sont venus les ânes , qui ont aussi brodé,
mais comme les ânes brodent. Maintenant le feuilleton, en général
est un misérable fouillis, fort méprisé, et qui mérite ce mépris.
C'est donc aujourd'hui un instrument qu'ont souillé bien des mains
peu propres , et qu'ont gauchi bien des mains peu exercées 5 habile
serait entre tous celui qui en ferait désormais une besogne hon-
nête et de quelque valeur.
Il est bien entendu que nous ne nous portons pas cet ouvrier.
Nous voudrions équarrir notre moellon au monument de tout à
l'heure, en toute modestie et humilité. 11 y a tant et tant à faire ,
que le plus pauvre manœuvre peut s'y employer utilement. Nous
laisserons à d'autres l'honneur de fuseler les colonnes, de percer
les roses , de denteler les clochetons ; qu'on nous permette de creu-
ser la terre du fondement , et de jeter dans le gouffre quelqu'une
de ces masses informes qui restent éternellement ignorées . et qui
196 REVUE DE PARIS.
n'ont d'autre gloire que leur abnégation. De tout ceci, il sort
d'une manière manifeste que nous croyons à la possibilité d'une
critique superbe. Nous pensons devoir insister là-dessus , parce
qu'il ne se passe guère de jour où les feuilletonniers ne se lamen-
tent de ce qu'il n'y a plus de littérature , ni de poésie , ni de
drame | auquel cas il se concevrait sans peine que ces cboses n'exis-
tant pas , la critique qui les prend pour objet n'existerait pas da-
vantage. Nous sommes persuadé , nous , que la littérature , la
poésie et le drame existent, d'une existence forte et brillante, et
nous n'en voudrions pour preuve, entre mille, que le dîner, le
loyer et l'babit qu'en retirent ces messieurs, qui proclament leur
agonie et leur mort. Si nous étions jamais abonné à l'un de ce»
journaux littéraires qui annoncent ainsi la disparition de toute
littérature , nous nous empresserions d'écrire la lettre suivante au
directeur : Monsieur, je lis dans votre dernier numéro que le sort
des lettres est désespéré, et que nous sommes arrivés au moment
de leur catastrophe inévitable ; je prends une part bien vive à
cette désolation des arts et de l'intelligence j mais comme votre
journal littéraire devient désormais sans objet, je vous annonce
que je cesse mon abonnement 5 vous priant, si la littérature venait
à renaître , de vouloir m'en faire prévenir.
Ce n'est pas que les feuilletonniers , niant la littérature, soient
aussi bêtes qu'ils en ont l'air j mais comme la littérature suppose
des littérateurs, et que s'ils se mettaient à dire un beau matin : Il
s'est joué hier un drame qui fait honneur au pays et au siècle j il
a paru aujourd'hui un roman qui sera traduit dans toutes les con-
trées de l'Europe intelligente j nous venons de parcourir des poésies
qui sont chaudes d'élan est suaves de parfum 5 on ne manquerait
pas de leur dire : Qui a construit ce drame , écrit ce roman , laissé
«'échapper cette poésie? Alors la gloire, la reconnaissance, le bruit
iraient à cet homme ou à ces hommes, et lefeuilletonnier serait
quelque peu oublié , ce qu'il ne vent pas. La peur qu'il a d'édifier
des renommées lui ferme la bouche, ou le fait mentir ; il fait,
mais pour d'autres motifs, comme ces valets poltrons de comédie,
que leur maître envoie quérir son bonnet de nuit dans quelque
chambre obscure , et qui, après avoir décrit un cercle sur leurs
talons, s'en viennent dire : Monsieur, il n'y est pas.
Le feuilletonnier fait un faux calcul. La plus sûre manière
d'exister aujourd'hui par la littérature, ce serait de s'y attacher
REVUE DE PARIS. 197
par le côté de la critique. Il a beau s'écrier qu'elle n'existe
pa9 ; elle croît, elle s'élève, et quand elle sera faite et grandie,
il aura la douleur tardive et stérile de n'y avoir pas gravé son
nom. La littérature sera comme le Christ, elle niera qui l'aura
niée.
Et quelle matière pour la critique, à l'heure qu'il est! D'un
côté, la langue française qui se renouvelle de fond en comble , et
dont il faudrait fixer la constitution et l'avenir; de l'autre, le
drame , qui opère le grand envahissement prévu par quiconque a
deux idées , c'est-à-dire l'envahissement de la tragédie, de la co-
médie et de l'opéra, monnaie de la même pièce , parties du même
tout, provinces du même royaume , élémens de la même synthèse ;
par ici, la poésie qui multiplie ses formules, combine ses rhythmes,
habille magnifiquement son langage; par-là, le roman qui se plie
aux mille besoins de la pensée , qui se fait historique pour les ar-
chéologues, héraldique pour les chroniqueurs, mystique pour les
natures molles et indécises ; et puis ces trois rameaux à lier au
même tronc , le drame , la poésie , le roman ; l'unité à porter dans
la multiplicité des œuvres , parce que l'ame est une au milieu de la
multiplicité des sentimens.
Nous le répétons, la critique à faire est superbe. Nous en ferons
ce que notre force nous permettra. Nous accueillerons religieuse-
ment tous les livres qui s'adresseront à notre justice ; grands, pe-
tits, graves ou légers; et de temps à autre, le plus régulièrement
qu'il nous sera possible, nous en rendrons compte à nos lecteurs ,
avec l'impartialité ferme et droite qu'une pareille tâche nous sem-
ble exiger. Nous ignorons ce que c'est que la camaraderie et l'in-
dulgence; une opinion complaisante est une justice qui n'est pas
juste, c'est-à-dire une monstruosité. Quand nous dirons qu'un
livre est bon ou mauvais, cela voudra dire, non pas qu'il est en ef-
fet l'un ou l'autre , mais qu'il nous le parait. Nous aurons soin de
placer toujours à côté du jugement la loi qui lui sert de base , afin
que chacun la lise, et, après l'avoir lue, l'accepte ou la récuse.
La grande quantité de livres qui nous parvient , et le mompnt un
peu tardif où nous mettons la main à l'œuvre , fait que nous nous
trouvons passablement encombré. Nous allons procéder au dé-
blayage sans rien omettre , nous étendant ou nous resserrant, selon
l'ouvrage ; jetant par ordre dans le bulletin tout ce qui n'exige
pas expressément un grand développement d'idées , et consacrant
10 17.
I 9îî REVUE DE PARIS. »
des articles spéciaux à tout ce qui se place notablement hors de li-
gne par des idées louables ou réprébensibles.
PHILOSOPHIE.
Essai sur V Histoire de la Philosophie en France, au dix-
neuvième siècle , par Ph. Damiron , professeur de philosophie à
l'Ecole normale. — Chez L. Hachette.
Nous n'en sommes pas à annoncer ce livre , déjà parvenu à sa
troisième édition 5 noilsle recommandons à ceux qui veulent com-
pléter leurs connaissances générales du côté des notions philoso-
phiques contemporaines. Il arrive , en général , à tous ceux qui
travaillent dans le but de s'instruire , de se mettre facilement au
courant des choses anciennes , parce quelles ont fourni leurs his-
toires; mais il y a un moment où , en se rapprochant de nous , les
documens deviennent mous, inconsistans , rares, et disparaissent.
II faut alors être du petit nombre de ceux qui ont vécu par eux-
mêmes dans cette pénombre des trente dernières années , ou ignorer
à peu près complètement l'intime et le meilleur de ce qui s'est fait ,
dit, ou pensé.
Sous ce point de vue, et dans les matières philosophiques , le
livre de M, Damiron est excellent, très-curieux et fort bien fait.
Rien n'était facile comme de s'instruire des choses importantes de
la philosophie ancienne et moderne jusqu'au dix-huitième siècle;
les histoires de Bruker, de Tiédémann et de Tennemann en présen-
taient toutes les évolutions, décrites sous l'influence de trois prin-
cipes divers , mais restaient les travaux exécutés en France depuis
trente ans , et M. Damiron y a pourvu.
Outre le but de ce livre , nous en aimons le plan. Non pas que
la classification générale des philosophes eu école sensualistc }
école thêologique , école éclectique nous paraisse très-rigoureuse ;
les généralisations , œuvre et témoin de la faiblesse de notre esprit ,
qui a besoin de concentrer les individualités pour les étreindre }
sont presque toujours trop grandes ou trop petites, c'est-à-dire
qu'elles admettent à tort certaines spécialités , ou qu'elles en re-
jettent injustement certaines autres. Du reste , le mal est moins
grand ici que partout ailleurs , parce que M. Damiron ne tire au-
cune sort*; de conséquence importante de sa classification , et n'a
REVUE DE PARIS. 199
d'autre intérêt à la proposer, que de faire de ses divisions autant
de têtes de chapitres. Mais nous trouvons une chose fort com-
mode, nette et profitable, d'avoir pris les écrivains philosophiques
un à un, et d'avoir éclaiici réciproquement leur doctrine par leur
histoire et leur histoire par leur doctrine.
M. Damiron suit deux procédés vis-à-vis de chaque philosophe ;
il le raconte et il le critique. Pour raconter , c'est tout simple, il
s'agit seulement de savoir les faits; pour critiquer, c'est plus dif-
ficile, il faut avoir une doctrine préalable qui serve de critérium.
M. Damiron a-t-il réellement une doctrine toute faite , pour l'oppo-
ser invinciblement à tous les côtés faibles des théories qu'il exa-
mine? Non, certes; et pourtant oui. Non, car M. Damiron aurait
trouvé ce qui ne se trouvera certainement jamais , l'explication du
monde matériel et moral , la cause des causes : oui ; car lisez les
raisons qu'il allègue contre quelques philosophes, et vous resterez
convaincus qu'elles sont excellentes. Cela vient de ceci :
Toute la philosophie , passée , présente et future , raisonne sur
deux faits , la matière , l'esprit. Le désaccord vient de la façon de
considérer ces deux faits primitifs , l'un vis-à-vis de l'antre. Tel
veut que l'esprit soit réellement la cause de la matière, et la con-
tienne comme une conséquence , ou bien qu'il en soit le tout, et
la domine comme sa partie ; tel autre veut que la matière soit le
seul fait existant , et que ce que l'on appelle l'esprit , ne soit que
la matière modifiée, comme par exemple mise en mouvement;
ceux-ci , indépendamment de l'esprit et de la matière dont ils con-
çoivent l'homme formé , veulent qu'il y ait un autre principe du-
quel tout procède ; ceux-là, que l'esprit de l'homme soit la cause
réelle de tout, du monde comme de Dieu, en ce sens que par ses
opérations il les découvre , et par conséquent les détermine à être.
Supposez encore ious les systèmes que vous voudrez. A moins d'ê-
tre imaginés par des fous , ils auront chacun une partie raisonnable
et vraie , qu'elle soit grande ou petite. Maintenant vous allez con-
cevoir comment un bomme d'esprit peut les juger tous sainement,
sans avoir pour cela un système complet qui lui appartienne en
propre.
Nous avons supposé que ces svstèmes étaient l'œuvTe de gen9
sensés , c'est-à-dire qu'ils contenaient des parties claires , nettes et
raisonnables ; soit donc un premier système à examiner; on en
adopte la partie notoirement raisonnable ; on procède ainsi vis-
200 REVUE DE PARIS.
à-vis du second et des autres , et Ton se forme de cette manière
une sorte de critérium , qui n'en est pas moins sûr , pour être fait
de pièces de rapport. Par exemple , les spiritualistes ayant fouillé
davantage les fonctions de l'intelligence, sont mieux à même d'en
connaître les lois ; on les adopte par ce côté. Les sensualistes ont
étudié et distingué les sensations mieux que les autres : on leur
prend cette portion de leur travail ; les mystiques ont vécu dans
les choses les plus subtiles du sens moral , on les adopte dans ce
qu'ils en ont rapporté de mieux établi. Ainsi de suite. C'est une
méthode sage , prudente, sensée, et qui a l'histoire de tous les sys-
tèmes pour base essentielle ; c'est l'éclectisme.
Le livre de M. Damiron est donc fait du point de vue éclectique.
Depuis quelque temps , c'est une grande mode parmi les jeunes
philosophes de se moquer des éclectiques, qui le leur rendent bien,
et qui ont raison en cela. Cette haine a deux causes, l'une mau-
vaise, l'autre déraisonnable. Celle-là, c^st que les éclectiques
sont au pouvoir j celle-ci, c'est que les jeunes philosophes sont
encore tout frais de leur voyage en Allemagne. Nous ne disons
rien de la première ; quant à la seconde , les jeunes philosophes
ont certainement raison d'être impatiens de voir naître un grand
système philosophique qui soit vrai * mais parce qu'ils sont pres-
sés , ce n'est pas une raison d'abord pour s'en prendre aux éclecti-
ques 5 ensuite pour vouloir nous faire accepter à toute force les
systèmes allemands. Cette jeunesse philosophique devrait faire une
réflexion , que toutes les personnes sages et compétentes font pour
elle , à savoir que les éclectiques ont étudié aussi profondément
qu'elle la philosophie allemande, et qu'en étant pour le moins
aussi bons juges , ce n'est pas et ce ne peut pas être sans raison
qu'ils ne l'ont pas proclamée. Ce peut être une bonne chose d'at-
taquer M. Cousin ; mais c'en serait une excellente de faire des li-
vres qui vaillent mieux que les siens. Qui démolit sa maison et
n'en construit pas une autre, reste à l'air et à la pluie.
PHILOLOGIE.
Notions élémentaires de Linguistique , par Charles Nodier , de
l'Académie-Française. — Chez Eugène Renduel.
Ce travail a été destiné par l'auteur , premièrement , à former un
REVUE DE PARIS. 201
volume* secondement , et subsidiairement, à servir d'introduction à
l'Alphabet à la Grammaire et au Dictionnaire que tous savez.
Nous sommes tous ici-bas nous exagérant chacun sa chose. l'Aca-
démie eues académiciens s'exagèrent leur Dictionnaire , et ils ré-
pètent hen loin et bien haut que c'est une œuvre à peu près impos-
sible, »our se justifier de nous en donner une à peu près détestable.
Il y apeu d'écrivains aujourd'hui plus spirituels que M. Charles No-
dier, s'ily en a, et il yen a moins encorequi aient plus de lecture. Ce-
pendant, avec toute cette finesse d'aperçus et avec tout ce savoir,
nous ne voyons pas qu'il ait de beaucoup désembourbé son coche.
Son plan de Dictionnaire est aussi enfondré que jamais. Qu'il nous
soit permis de lui appliquer ce mot du marquis de Mirabeau sur
l'Italie, à savoir qu'il sent un peu son fagot délié. Ceci sans mau-
vaise intention , et seulement pour rendre notre idée.
M. Charles Nodier écrit depuis vingt ans au moins sur les dic-
tionnaires, ei certes il en a dit des choses très-vraies . très-curieu-
ses et surtout très-piquantes. Cela nous produira-t-il un diction-
naire meilleur? Nous en doutons. Nous demandons bien pardon
à notre aimable philologue de lui parler ou de parler de lui sur ce
ton , nous qui n'avons ni son esprit , ni sa lecture , ni son âge 5 mais
nous le savons assez juste pour ne pas exiger de nous que nous
ayons acquis toutes ces choses , avant de rendre compte de ses
livres 5, il n'arriverait jamais à ce terme, et nous non plus. Nous
disions donc que ses travaux sur les dictionnaires ne nous parais-
sent pas aller au but , ou plutôt qu'ils n'ont pas clairement la con-
science de leur but. Il nous semble qu'à tout prendre, un diction-
naire est un répertoire, et rien de plus. Ce n'est ni une grammaire,
ni un traité de logique ; mettez-y des mots, et placez vos idées
ailleurs. Dès-lors, il suffit qu'on trouve les mots dans un diction-
naire , qu'on les y trouve promptement et complètement. Pour cela,
le classement alphabétique est excellent, pour deux raisons. La
première, c'est que l'alphabet étant très-court, le nombre des
clefs est très-borné : la seconde , c'est que toute personne qui sait
lire sait l'alphabet, et connaît d'avance d'une manière très-sûre
l'économie du dictionnaire. L'ordre alphabétique est donc uu
moyen de connaître promptement les mots et de les connaître tous;
on ne peut pas souhaiter autre chose. Se rompre la tête à trouver
un ordre étymologique, un ordre philosophique et autres pareils,
nous parait une maladie fort gratuite ; indépendamment de ceci;
-02 REVUE DE PARIS.
que ces ordres-là ne seraient pas plus expéditifs , et qu» toute per-
sonne qui voudrait user du dictionnaire en connaissance de cause ,
serait obligée de comprendre cette base, cbose difficile àtous , im-
possible au plus grand nombre.
Nous croyons que M. Cbarles Nodier, comme les autre*., a pris
la question par le mauvais côté , par le côté oiseux , et qu'il eût
mieux valu laisser de côté Tordre des mots , pour s'occuper des
mots eux-mêmes. On ferait cinq ou six dictionnaires aussi gros que
celui de T Académie, avec les mots et les locutions de la langue
française qui ne sont pas dans ce Dictionnaire français. Il est vrai
que nous prenons la langue française là où elle est , c'est-à-dire
dans notre histoire, depuis la moitié du douzième siècle jusqu'à ce
jour ; l'Académie ne la prend que dans son sein, ce qui est un peu
plus borné. Tous allez voir une cbose bien curieuse d'ici à six
mois : M. Guizot va faire publier, entre autres documens relatifs à
notre pays, deux Tolumes in-quarto da lettres des rois et des rei-
nes de France depuis Tan mille à peu près. La plupart des mots de
ces lettres ne se trouveront pas dans le Dictionnaire; d'où il suivra,
que les rois et les reines de France ne parlaient pas français. La
veuve de saint Louis, la reine Marguerite 5 Pbilippe-le-Bel, Charles
Y II, Louis XI, Anne de Bretagne, François Ier, ne parlaient pas
français ! 0 Académie '. vous seriez bien naïve si vous n'étiez pas
si sérieuse !
Donc nous trouvons qu'un dictionnaire français devrait contenir
tous les mots français , passés et présens, qui ont ou qui ont eu une
existence notoire et constatée. Tous les mots n ayant pas la même
date d'installation dans la langue, chacun d'eux devrait être accom-
pagné d'un certificat indiquant le moment de son entrée, sa forme
orthographique et sa signification première. Il faudrait ensuite le
suivre d'époque en époque, décrire toutes ses variations matériel-
les ou morales , et s'il disparaît, signaler sa mort , et en noter l'an-
née. Il nous semble que c'est par-là que les dictionnaires sont à
refaire ; quant à Tordre alphabétique, qu'on le laisse tranquille ;
c'est une bonne et vieille chose 5 on ne trouverait rien de mieux.
Ce que nous venons de dire est la condamnation implicite du
livre dont nous rendons compte aujourd'hui , car c'est une thèse
destinée au dictionnaire et dont celui-ci n'a pas besoin. Qu'im-
porte , en effet, à celui qui cherche la signification d'un mot de
savoir si ia ront a été matériellement révélé i\ Adam par Dieu lui-
REVUE DE PARIS. £03
même, ou bien si Adam apprit à le former en entendant croasser
les corbeaux , caqueter les poules , piauler les poussin* , mugir les
bœufs, rugir les lions, ou parler eu leur langue le reste des vola-
tiles et de* quadrupèdes ? Ceci nous semble exactement la fameuse
thèse de» moines espagnols, à propos du potage: Peut-on dire, ne
peut-on pas dire que ce potage est réellement à nous ? — Mangez-
le, excellens moines 5 et quand tous aurez fini, la question sera
bien avancée. Les principes sur la formation du langage nous pa-
raissent donc tout-à-fait hors de cau«e en fait de dictionnaire • car
les dictionnaires appartiennent , non pas aux temps où l'on appre-
nait à parler, mais à ceux où l'on parlait. Pour faire un dictionnaire,
prenez une langue.
11 est vrai qu'il peut élre fort intéressant en soi de savoir au
juste si Dieu a révélé matériellement la langue au premier homme
ou bien si celui-ci l'a apprise des animaux. M. Charles Nodier se
décide pour ce dernier cas , d'où il suivrait que les bétes de la créa -
lion auraient rédigé le premier dictionnaire. Ainsi présentée, la
question a un intérêt réel et peut être débattue. Ce n'est pas que nous
ayons envie de l'entamer, Dieu nous en préserve ! mais enfin M. Char-
les Nodier nous permettra bien d'en dire deux mots.
ïl a une répugnance fort vive à admettre que Pieu ait révélé di-
rectement et matériellement sa langue au premier homme , et il cite
là-dessus le Cratyle , Lucrèce et saint Grégoire, aimant mieux que
l'homme ait appris à parler avec les serpens , les ours, les oiseaux,
les arbres et les fontaines. Nous avons une fort grande admiration
pour Platon, un respect tout aussi grand pour saint Grégoire et
une excellente volonté pour M. Nodier ; quant à Lucrèce , nous le
prisons pareillement à un très-haut degré , quoique nous ne l'ayons
pas lu dans la traduction de M. de Pongerville , et probablement à
cause de cela; mais, malgré toutes ces autorités, estimables à divers
titres, nous nous en tenons à la croyance catholique , et nous pen-
sons, avec M. deBonald,que la langue a été matériellement révélée.
Le raisonnement que nous faisons pour cela est simple ; le voici :
Celui qui créa l'homme n'en créa pas qu'un seul : il en créa
deux ; il ne leur fit pas seulement le corps , il leur fit Lame. Or ,
qu'est-ce que l'ame ? Ce sont des idées et des sentimens ; et les
idées et les sentimens , quelque peu nombreux qu'ils soient, sup-
posent une méthode pour les classer et les exprimer, c'est-à-dire
une langue. Après avoir créé l'homme et la femme, Die 1 dut avoir
204 REVUE DE PARIS.
créé tout ce qu'il leur fallait pour vivre à la condition d'homme
et de femme , c'est-à-dire d'êtres religieux et intelligens. En leur
donnant la main , il leur apprit à saisir; en leur donnant le pied,
il leur apprit à marcher; en leur donnant la langue , il leur apprit
à parler ; en un mot, il leur donna la réalité de tout ce que com-
portait leur état présent et la possibilité de tout ce que comportait
leur état futur. Sans cela, l'homme et la femme seraient morts de
faim , d'isolement et de stérilité , avant d'avoir appris des bêtes à
manger, à s'aider et à se reproduire. Pourquoi , du reste , ne croi-
rions-nous pas cela? Est-ce que Dieu, qui a créé , n'a pas pu in-
struire ? Que veulent dire ces plaisanteries, que Dieu n'était pas
fait pour s'installer maître de grammaire? M. Nodier le fait bien
pour nous , qui ne sommes pas nés de sa volonté. Est-ce qu'un lan-
gage à créer ne valait pas un fiât? Certes, si Dieu en donna un
au soleil , qui est la lumière des corps , il ne dut pas le refuser au
langage, qui est la lumière des âmes.
Système pour système , nous aimons donc mieux celui qui donne
Dieu pour père à la parole, que celui qui lui donne les animaux ;
mais nous avons déjà rassuré le lecteur, en lui disant que nous ne
voulions pas discuter la question, et nous lui tenons parole. Pas-
sons ailleurs. Il y a un seul point sur lequel nous demandons d'in-
sister avant de finir : c'est la poésie. M. Nodier touche la poésie,
dans son travail; et, à notre avis, il l'a touchée comme il a touché
les dictionnaires, c'est-à-dire un peu par côté. Après avoir montré
comment la langue italienne est limpide , parce qu'il y a des casca-
telles en Italie, et les langues américaines sifflantes, parce qu'il y
a des serpens en Amérique , M. Charles Nodier , comparant ce qu'il
appelle les langues pauvres et les langues riches, établit que la
poésie est impossible avec les langues riches , et, trouvant la nôtre
opulente , en conclut que toute poésie est morte parmi nous et
est désormais impossible. Les raisons qu'il donne de cela nous ont
paru singulières : vous allez en juger.
Quand les langues sont pauvres, dit en substance AI. Nodier, le
mot propre manquant, on détourne d'autres mots , et on décrit avec
la parole un cercle autour de l'idée , qui reste déliée, insaisie, et
qui flotte. Quand on a le mot propre, on l'emploie, et adieu
la figure , et partant la poésie ; car M. Charles Nodier met la
poésie dans les mots. Aujourd'hui, poursuit-il, il n'y a guère
d'idée qui n'ait son terme correspondant et propre ; il est im-
REVUE DE PARIS.
*05
possible de périphraser : donc la poésie est morte et impossible.
Nous reconnaissons qu'il est fort chanceux de n'être pas de l'avis
des bommes d'esprit. Cependant nous nous risquons. Nous trou-
Tons, nous, que la poésie n'est nullement dans lesmots, et qu'il im-
porte fort peu queles langues soient pauvres ou riches, ajoutant que
nous ne comprenons pas ce que c'est que la pauvreté ou la richesse
des langues ; car une langue n'a jamais que les mots qui lui sont
rigoureusement nécessaires, à une époque donnée, et on n'est ni
pauvre ni riche , quand on possède le nécessaire absolu. A notre
avis , la poésie est dans les idées , ou dans les rapports que l'ame
établit entre les objets. Expliquons-nous. Soit donné l'bomme :
comparez-le avec ses habitudes de chaque jour , et il en naitra des
idées sur ses devoirs quotidiens , sur ses allures familières ,*c'est-
à-dire des idées qui ne surprendront, ni ne toucheront, ni n'en-
flammeront notablement l'esprit ; comparez-le avec ses aïeux les
plus reculés, avec sa postérité la plus éloignée , avec Dieu , d'où
il vient , avec Dieu , où il va , et il en naitra des idées saisissantes
et grandioses , qui exalteront ou toucheront l'intelligence et le
cœur, qui passeront de là jusqu'aux organes , et qui nous rempli-
ront tout entiers. Yoilà la poésie. Maintenant expliquez ces idées
comme il vous plaira , en prose ou en vers , avec la parole , la pein-
ture , l'architecture ou la musique, avec des langues sifflantes ou
limpides ; ce sera- toujours de la poésie.
La poésie est donc dans la pensée. En fait d'expression , la plus
rigoureuse est la meilleure. Le mot qui colle à l'idée et qui en
accuse fortement les contours, est celui qu'il faut choisir. La
périphrase est absurde ; c'est un luxe qui meurt de faim; la péri-
phrase . c'est un pauvre charlatan qui amuse par ses gentillesses
le public des rues, après dîner, et qui est à jeun pour son propre
compte. Il est expressément défendu à tout écrivain de se servir
de la périphrase , à moins d'être de l'Encyclopédie ou de l'empire ,
de se nommer M. de Saint-Lambert , M. Jacques Delille ou M. Ca-
simir Delavigne. Mais de la périphrase à la métaphore , il v a aussi
loin que d'ici à Sirius. L'esprit d'un poète qui compare les objets
sous des faces fécondes en rapports touchans , gracieux ou terri-
bles, les aperçoit dans une foule de situations analogues avec les
choses terrestres, humaines ou divines. Dès-lors ces objets parti-
cipent en quelque sorte à la nature et aux prérogatives de ces cho-
ies ; et le poète exprime les premiers avec les formes et les couleur %
10 18
206 REVUE DE PARIS.
qui sont propres aux secondes; de là cette variété, cette abon-
dance, cette pompe de l'expression ; mais il n'y a là ni circonlo-
cution ni périphrase ; c'est un largage aussi rigoureux que l'al-
gèbre , et qui contient tout ce qu'il annonce. Ces mots flottaris ,
ce sont des mots nécessaires ; ces mots figurés , ce sont des mots
vrais.
La poésie est donc immortelle , parce que les choses ont. des rap-
ports infinis, et que chaque croyance nouyelle est un point de vue
qui rajeunit le monde. Les langues n'y peuvent rien. Là convic-
tion personnelle de celui qui écrit ceci est que nous touchons à
une magnifique époque de poésie , fille de la sympathie actuelle
pour toutes les choses passées de la famille , de la patrie et de la
religion. Les grands poètes n'ont jamais chanté que les ruines.
Troie , et puis Homère. Dieu sait que les ruines ne manquent pas
à la France. Du reste, il nous Tient en idée, un peu tard , que
nous avions un argument sans réplique pour prouver que la poésie
ne meurt pas ; le libraire Eugène Rendnel imprime un volume de
vers de M. Yictor Hugo. Celui-là grandit pour le salut de bien des
choses.
HISTOIRE.
Histoire du seizième siècle en France , par Paul L. Jacob,
bibliophile , chez Marne.
Nous allons être fort sévère pour ce livre 5 nous prions Pauteur
de voir en cela une preuve de Pestime que nous faisons de lui.
Le principal reproche que nous croyons devoir faire à cet ou-
vrage , c'est son titre ; et comme son titre , c'est le livre lui-même ,
c'est reprocher à l'ouvrage sa propre existence Nous avons dit que
nous serions fort sévère. Qu'est-ce que le seizième siècle? Nous
avouons naïvement que nous n'en savons rien , et nous ajoutons
que nous serions étonné de voir quelqu'un que le sût. On n'a rien
dit en effet , quand on a expliqué que le seizième siècle c'est la
somme des années qui s'écoulent de i5oo à 1600 , parce que , du-
rant ces années, il s'est passé tant de choses et d'ordres si divers,
qu'il faut nécessairement ajouter quelle est la série d'événemens
dont on s'occupe. Voulez-vous les prendre tous? à la bonne heure.
Voulez-vous en choisir quelques-uns? passe encore; mais, au nom
de Dieu, prévenez-nous.
REVUE DE PARIS. 207
Le livre acluel a la prétention de circonscrire un peu sa
matière , en indiquant qu'il n'embrasse que le seizième siècle en
France j mais nous ne savons pas comment cela s'est fait ; car
pendant les deux volumes, nous ne sommes presque pas sortis de
l'Italie. H y a encore un autre embarras. Toutes ces guerres d'Ita-
lie, qui ne sont pas encore à leur fin , ont pour cause des événe-
mens de succession antérieurs au seizième siècle, et vers lesquels
l'esprit est nécessairement forcé de se replier ; si bien que dans
cette histoire du seizième siècle en Fiance, on est les trois quarts
du temps hors du seizième siècle et hors de France.
Tout ceci nous confirme dans ce que nous avions l'honneur d'é-
crire à l'auteur, en le remerciant de l'envoi de son livre, à savoir,
que nous ne comprenions pas trop une bistoire qui se jette à Fim-
proviste au milieu desévénemens , et qui a la prétention de s'occu-
per de son affaire, sans se mêler ni de ce qui précède ni de ce qui
suit. Les historiens ont beau faire , ils sont toujours les très-bum-
bles serviteurs des événemcns qu'ils sont obligés de suivre de çà,
delà, dans leurs ramifications, dans leurs caprices, dans leurs cau-
ses, dans leurs effets. Vous voulez vous circonscrire dans une épo-
que déterminée ? tous avez tort, la plupart des événemens sortent
de votre cadre ; ils n'y sont pas nés , ils n'y mourront pas. En dé-
finitive , on ne peut pas faire une portion de 1 bistoire , il faut la
faire toute. Ceci ne souffre qu'une exception, et celte exception est
ia règle elle-même. On peut détacher des annales d'un pays une cer-
taine idée, un certain ordre de faits, la liberté individuelle, la for-
me du gouvernement, l'ordre de succession dans les famillesj mais
il faut poursuivre ces choses-là d'un bout à l'autre, de la source à
l'embouchure j en un mot, il faut écrire toute l'histoire : n'en dire
qu'une part, c'est n'en dire rien.
Ainsi donc, soil à lire le titre du livre qui nous occupe , soit à
parcourir le livre lui-même, on ne sait ni ce qu'on fait, ni ce qu'on
veut, ni où l'on va. Ce sont de certaines pages à propos de certains
événemens. Du reste, aucun caractère. Pour ce qui est du seizième
siècle, on apprend bien quelques-unes des choses qu'il a vues,
mais à coup sûr , on n'en apprend ni la moitié , ni le quart, ni le
centième, ceci n'est pas exagéré. 11 y a aujourd'hui un préjugé as-
sez singulier en matière d'études historiques . qui consiste à les
partager en sections qu'on a soin d'isoler et de rendre indépendan-
te. Ainsi, par exemple , vous entendez dire que tel écrivain ne
208
REVUE DE PARIS.
s'occupe ni des lois, ni de la forme du gouvernement, ni du régime
des villes, ni de la constitution des bourgs et villages, ni des cor-
porations industrielles, ni des communautés religieuses, ni des or-
dres militaires, ni des études littéraires, juridiques , théologiques,
ni de la circonscription géographique , ni des magistrats , ni des
procédures, ni des sciences, ni des costumes, ni de l'architecture ,
ni de la peinture, ni de la sculpture, ni de l'agriculture , ni de la
chasse; mais que cet écrivain s'occupe de l'histoire proprement dite?
Mais qu'est-ce que l'histoire proprement dite? De quoi s'occupe-
t-elle? que veut-elle? qu'enseigne-t-elle?
M. Paul Lacroix a écrit ainsi deux volumes d'histoire propre-
ment dite. Vous y trouverez la mort de Charles VIII, la vie de
Louis XII et d'Anne de Bretagne; deux ou trois batailles, autant
de fêtes; voilà tout. Mais si vous aviez besoin par hasard de quelque
chose de précis et d'approfondi sur les matières innombrables dont
nous parlions tout à l'heure, ne l'y cherchez pas. Il se peut après
tout que ces choses-là ne soient pas de l'histoire; mais alors il se-
rait urgent d'inventer quelque science dont elles fussent ; car nous
sommes obligé de les savoir, pour connaître réellement le passé et
le présent de la France.
Voilà ce que nous pensons du livre , quant au fond. Pour la
forme, voici. M. Paul Lacroix transcrit fréquemment, presqu'à cha-
que page, des fragmens de mémoires contemporains ; et lui-même,
de temps en temps , après avoir raconté avec la langue actuelle ,
s'interrompt pour faire parler un personnage, ou selon qu'il a réelle-
ment parlé, ou d'après quelque pastiche plus ou moins bien réussi.
Nous trouvons que c'est là un barriolage fatigant, et que rien n'est
discordant comme un commencement de paragraphe du Bibliophile
terminé par une fin de Commines, de Saint-Gelais,de Dutilletoude
Jean d'Auton. Nous pouvons nous tromper, mais c'est notre avis.
L'auteur a écrit les lignes suivantes dans sa préface : « Tout his-
torien qui ne s'astreindra pas à la tâche simple et modeste de com-
pilateur, ne fera qu'un roman inventé à plaisir. » Nous trouvons
ceci un peu fort. Le duc de Bourgogne Philippe-le-Bon, dit Oli-
vier de la Marche, ayant eu du mal à la tête , se la fit raser, et il fit
vanter outre mesure, par ses grands officiers, le bonheur qu'il y
avait à être chauve. Tous les chevaliers des deux Bourgognes et de
la Flandre coupèrent leur chevelure , et se présentèrent le crâne
pelé aux fêtes de Lille et de Bruxelles. Ils étaient affreux à voir ,
REVUE DE PARTS. 209
mais ils aimaient mieux le duc que leur propre bonne grâce. Si le
Bibliophile était duc, nous ne savons pas ce qui arriverait ; mais il
n'est qu'homme d'esprit, et la compilation restera compilation.
IJistoire de France, depuis l'invasion des Francs jusqu'à V avè-
nement de Louis -Philippe Ier, par M Emile de Bonnechose.
Chez Firmin Didot et L. Hachette.
Nous tous donnons ces deux volumes in-dix-huit pour l'un des
plus mauvais griffonnages historiques qui aient été commis depuis
Pharamond. Il paraît qu'on voudrait se mettre vis à-vis de l'his-
toire comme vis-à-vis delà littérature, c'est-à-dire sur un pied de
légèreté et d'irrévérence , que ne doivent pas souffrir ceux qui en
connaissent les difficultés et qui en sentent le prix. Pour notre
part, nous arracherons sans ménagement et sans miséricorde tous
les chardons qui pousseront dans le champ historique, parce que
la moisson qui y croît est encore si pâle et si faible , qu'il ne con-
vient pas de permettre qu'on lui dispute sa place et son soleil. Si elle
était grande et forte, ce serait autre chose ; semez la plus mauvaise
herbe au milieu des chênes, leur ombre l'étouffera et la tuera : les
arbrisseaux, eux , n'ont pas cette puissance} ils tendent leurs pe-
tites feuilles à la rosée, et leurs brins, loin d'ombrager et d'étouf-
fer Quelque chose, se plient et se rompent sous le poids de l'insecte
qui les gravit. Laissez donc croître en paix nos arbrisseaux, et gare
aux ronces et aux insectes.
C'est, en effet, une chose étonnante et merveilleuse que la façon
avec laquelle certains jeunes gens traitent cela. Ont-ils quelque
espérance par leur esprit? Loin de s'enfermer seuls, de polir pa-
tiemment et longuement la parcelle de métal pur qu'ils ont décou-
verte dans leur mine, les voilà qui se répandent la tête haute,
comme s'ils portaient sur cent mulets les cailloux de Candide. Place
à ces messieurs! N'avez-vous pas une tâche à remplir dans votre
journal ! Oh ! la plus insignifiante, la critique , par exemple ; ces
messieurs rendront compte des livres et des théâtres: les livres et
les théâtres ? qu'est-ce que cela ?
Pardon, mes maîtres; mais le monde ne peutpas aller ainsi. Nous
avons tous été jeunes gens , et nous le sommes par l'âge j mais nous
vous disons ceci par droit de pair : la science et la littérature sont
deux châtelaines amoureuses , de bonne vie et d'incorruptible hon-
10 18"
210 REVUE DE PARIS.
neur; ce n'est pas de prime-abord qu'on obtient d'elles le baiser et
l'écbarpe : il faut aller les mériter dans la poudre des champs clos
et sous la pluie des courses lointaines. Jeunes et frais, tous serez
serviteurs ; robustes et hâlés, vous serez maîtres. Il en est dans ce
monde comme dans le monde de la noblesse d'autrefois ; la tête
blonde y est pour la fête, la tête grise pour le combat; le page mène
la monture , le chevalier mène la dame.
Ne craignez point d'arriver trop tard dans le monde de l'intelli-
gence; arrive bien qui arrive à point. La jeunesse est longue. En-
fermez-vous! enfermez-vous! Passez vos bonnes, vos fécondes an-
nées dans l'obscurité du travail , instruisez-vous par l'expérience
des morts illustres. Si vous êtes pauvres, travaillez ; si vous êtes
ambitieux, travaillez ; si vous portez au fond de votre cœur la joie
de quelque mère ou de quelque amie , travaillez ; vous verrez qu'au
jour de l'épreuve , les rangs s'ouvriront devant vous ; vous sortirez
du fond de votre solitude robustes, aguerris, infatigables; vous
manierez la pique comme d'autres l'éventail ; vous frapperez au vi-
sape les pompéiens dePbarsale, et vous les disperserez devant vous.
Alors toutes vos douleurs de jeunesse vous seront des souvenirs
de joie; vous trouverez partout le respect et l'estime : l'estime,
parce que vous aurez souffert; le respect, parce que vous aurez
vaincu.
Avant tout , soyez bien persuadés de ceci : à savoir , que la gloire
est une bête plus rare que la licorne. Vous pouvez vous risquer à
la chasser; mais pour cela ayez, comme a dit le maître , bon oeil,
bon pied , bonne main : bon œil , pour l'apercevoir, bon pied, pour
l'atteindre, bonne main, pour la frapper. Ayez encore , et ceci est
important, des vivres pour une longue route. Cetlebête-làn'apasles
mœurs du lièvre; on peut bien la blesser au sortir du gîte, mais ne l'y
attendez pas les mains dans vos poches, elle n'y viendra pas mourir.
A. Gramer de Cassagnac.
+H*
MACHIAVEL.
PEUXlEilE PARTIE.
Nous avons dit qu'il y a dans Machiavel une énigme dont
le mot est encore à trouver; ce serait le sujet d'un livre in-
téressant ; M. Artaud en a choisi un autre qui a aussi son
intérêt.
Apprenons de lui-même ce qu'il a voulu faire : les pre-
mières lignes de son introductionnous le diront : «Machiavel
» soutient depuis plus de trois cents ans, devant l'opinion
s des hommes, un grand procès qui n'est pas encore jugé.
* J'ai pensé qu'il pouvait être utile de mettre sous les yeux
• du public européen toutes les pièces de ce procès , et de
» les accompagner des détails et des discussions que detnan-
-.> dait le sujet. — Tel est le but de cet ouvrage... Dans cet
» homme universel qui a tant dit , il fallait bien tout juger.
» Mais je me trompe , je ne suis que le rapporteur du pro-
» ces ; c'est le public qui jugera. »
Le public aime assez lesjugemens tout faits, surtoutlors-
qu'une cause est aussi épineuse que celle-ci. lorsqu'elle exige
une étude silaborieuse , le rapprochement de tant d'élémens
divers et la conciliation de tant d'opinions contradictoires.
Mais enfin . ce jugement, M. Artaud n'a pas voulu le donner,
et la critique ne doit lui demander compte que de ses pro-
messes. Il n'a prétendu être que juge d'instruction, et cette
magistrature il l'a exercée en homme consciencieux et fidèle,
en y mêlant peut-être quelque peu de la bienveillance d'avo-
cat ; les matériaux , les pièces du procès , ont été recueillis
en grand nombre . et discutés avec soin : si nous ne parta-
212
REVUE DE PARIS.
geons pas toujours le sentiment que le résultat de cette dis-
cussion inspire à M. Artaud , nous pouvons du moins rendre
toujours justice à sa sincérité.
La vie de Machiavel se divise en deux parties fort distinc-
tes : celle où, depuis la chute des Médicis et jeune encore ,
il fut secrétaire du conseil des Dix, suprême magistrature de
la république, et en même temps l'un des agens diplomati-
ques les plus actifs du gouvernement deFlorence; l'autre où,
après la restauration des Médicis, Machiavel , forcément
condamné à une retraite qui fit le malheur de sa vie, composa
les ouvrages qui en ont fait la gloire. Il est probable que si
Machiavel fût toujours resté dans la vie active des emplois ,
s'il eût obtenu cette joie vulgaire si ardemment désirée par
lui , il l'eût payée au prix d'une renommée qui connaît peu
d'égales; il n'aurait eu ni le temps, ni peut-être la pensée
d'être un grand écrivain ; il n'eût laissé que des écrits pareils
à ce qu'on nomme les Légations ; et ce recueil de dépêches
officielles serait très-certainement resté enseveli dans la
poussière des archives de Florence, avec tous les autres do-
cumens du même genre. C'est le nom seul et l'illustration de
Machiavel écrivain qui les en ont fait sortir; car les négo-
ciations dont le secrétaire Machiavel fut chargé ont , pour
la plupart , trop peu d'importance dans l'ordre général des
faits historiques , pour qu'on eût jamais songé à les publier ,
quel que fût d'ailleurs le talent du négociateur.
Le livre de M. Artaud se composant d'une suite d'analyses,
l'analyse n'en est pas possible. Notre tâche doit donc se
borner à faire connaître les matériaux que l'auteur fournit
à l'éclaircissement de la grande cause qu'il instruit.
Conformément à l'ordre des dates, qu'il suit judicieuse-
ment , M. Artaud examine d'abord les Légations. Les pre-
mières sont sans intérêt, et M. Artaud passe rapidement;
mais il accorde à la mission de Machiavel auprès de César
Borgia toute l'attention qu'elle mérite. Le secrétaire florentin
avait déjà été pleinement justifié de la calomnie qui lui im-
putait d'avoir pris part à l'infâme trahison de Sinigaglia . ou
seulement de l'avoir approuvée ; et M. Artaud a résumé avec
soin les raisonnemens déduits en sa faveur. Mais s'il est cer-
tain que Machiavel n'a point trempé dans le complot, il n'est
REVUE DE PARIS. 213
pas moins évident qu'il en a considéré l'exécution avec cette
calmeindifférence, avec cette impassibilité sans conscience,
qui sont le caractère de la moralité italienne de l'époque.
M. Artaud tente vainement ici de séparer Machiavel de son
siècle.
a Pour cette circonstance, dit-il , je présenterai une expli-
cation qui excusera peut-être Machiavel. Il est possible qu'il
n'ait demandé si souvent à se retirer que pour quitter une
cour perfide , où il ne croyait pas qu'il fut de la dignité de
son gouvernement de conserver un agent politique. »
Cette supposition est tout-à-fait gratuite. Dans la pensée
de Machiavel, la dignité ne venait que bien loin derrière
l'utilité , et il était bien évident , pour lui , qu'il était utile à
la république d'avoir un résident auprès d'un homme de
l'importance du duc de Valentinois. Non-seulement il ne
jugeait pas, avant le crime de Sinigaglia, qu'il fût indigne
de Florence d'avoir un simple agent diplomatique près de
César Borgia ; mais, le crime commis, il conseille à son
gouvernement d'envoyer un des principaux citoyens de Flo-
rence en qualité d'ambassadeur , à Voccasion de ce nouvel
événement; il écrit lettre sur lettre pour presser la république
de faire complimenter le prince, de lui adresser quelques
propositions honorables et avantageuses , et de lui témoigner
toute l'amitié possible , en laissant de côté les lenteurs et
toutes les considérations. Il excite la seigneurie de Florence à
se réjouir de ces assassinats , dont elle aussi doit profiter ;
il exalte les termes pleins de sagesse dans lesquels le tyran
s'exprime, et il remarque comme la chose du monde la plus
simple Voir de satisfaction de Borgia , tout radieux du meur-
tre de ses ennemis attirés dans un lâche guet-apens.
Machiavel , dans le cours de cette mission , avait demandé
plusieurs fois à sa république qu'on lui envoyât de l'argent,
comme une espèce de condition de son séjour près de César
Borgia. Ses instances , en effet, étaient pressantes. « Je me
recommande à vos seigneuries, écrivait Machiavel; je les
prie de m'envoyer de quoi manger. J'ai trois serviteurs et
irois bétcs sur les épaules et je ne puis vivre de promesses. J'ai
commencé à faire des dettes: demandez encore au cavallaro,
le garçon quia été avec moi. » M. Artaud veut considérer
2i4 REVUE DE PARIS.
cela comme un détour , une finesse de Machiavel . pour se
faire rappeler et quitter une mission qui alarme sa con-
science. M. Artaud sait bien, et il l'a plus d'une fois remar-
qué, que telle est l'habitude constante de Machiavel ; il n'y
a pas une seule de ses missions où il ne supplie qu'on lui
envoie quelques ducats; c'est comme la formule obligée de
la fin de toutes ses dépêches officielles.
Si l'on pouvait supposer un motif qui eût fait désirer à
Machiavel de voir finir sa maison auprès du Valenlinois,
c'est qu'il s'impatientait de ne pouvoir pénétrer le mystère
qui l'environnait. Sa grande sagacité se trouvait en défaut
vis-à-vis d'un des hommes les plus astucieux qui aient conduit
quelque affaire politique. On comprend que pour un diplo-
mate chez qui la finesse était une prétention aussi bien jus-
fiée , il pouvait être quelque peu humiliant de rester court
à toutes les questions que ne cessait de lui adresser son
gouvernement. On comprend qu'un homme comme Ma»
chiavel devait se trouver tout déconcerté d'être obligé de
dire continuellement à la seigneurie : a Comme je vous l'ai
écrit plusieurs fois , ce seigneur-ci est très-secret , et je ne
crois pas qu'un autre que lui sache ce qu'il a à faire. Ses pre-
miers secrétaires m'ont souvent certifié qu'il ne communi-
que jamais une chose que quand il en ordonne l'exécution ;
il ne l'ordonne que quand la nécessité l'y force , sur le mo-
ment , et non autrement. Ainsi je supplie vos seigneuries de
m'excuser , et de ne pas imputer à négligence si je ne vous
instruits pas par des avis , puisque le plus souvent je ne sa-
tisfais pas ctiam à moi-même. »
Si donc Machiavel avait eu sincèrement l'envie de quitter
la cour de César Borgia , c'eût été uniquement une affaire
d'amour-propre dépilé et non de conscience timorée; mais
nous sommes convaincus qu'il n'a pas eu cette envie : il nous
semble même beaucoup plus vraisemblableque les difficultés
de la mission devaient piquer le génie entreprenant du se-
crétaire florentin, et qu'il n'a pas soutenu sans quelque in-
time plaisir la lutte de pénétration qu'il avaitengagée contre
un homme impénétrable.
Nous croyons donc que c'est de la part de M. Artaud
une erreur ingénieuse peut-être, mais assurément une er-
REVUE DE PARIS. 21 0
reur manifeste, de s'imaginer avoir démontré la répugnance
de Machiavel à rester près de Borgia ; et c'est une pure
illusion que ce résumé de ses raisonnemens : « Il a témoigné
un vif désir de quitter la cour du duc ; il a sollicité l'en-
voi d'un ambassadeur, homme de rang , pour obtenir son
remplacement ; il a déprimé jusqu'à lui-même; il a écrit
qu'il fallait un homme de plus de paroles , de plus de réputa-
tion , et qui s' entendit mieux que lui aux choses du monde. II a
peut-être exagéré l'état de détresse où il s'est vu dans cette
mission : il a pleuré misère , comme un véritable enfant ; il
a manifesté le plus opiniâtre empressement de sortir de cet
enfer. »
Quelques mois après avoir rempli cette mission auprès
du Yalentinois, au comble de ses prospérités, Machiavel ,
chargé d'une autre mission à la cour du nouveau pape , y re-
trouve César Borgia, que la fortune avait laissé tomber de
ses mains, dépouillé de ses principautés et prisonnier du
pontife, le corps en proie à la maladie et l'ame au déses-
poir. Quelle sera la conduite de Machiavel dans celte nou-
velle position ?
Il va épier la marche progressive des désastres de Borgia ,
pour aider à le précipiter plus vite. Cet homme qu'il fallait
envoyer naguère complimenter par un des principaux citoyens
de Florence, et auquel il fallait témoigner toute l'amitié
possible, Machiavel détourne aujourd'hui la république de
lui donner un sauf-conduit ; il conseille à son gouverne-
ment de faire dévaliser un corps de troupes appartenant à
Borgia, et qui devait traverser le territoire de Florence ;
en même temps Machiavel écrit à la seigneurie : Je Vai as-
sure qu'il pouvait avoir en vous toute confiance. Enfin il s'ou-
vre à son gouvernement du désir exprimé par le pape , que
la république puisse donner à Borgia le coup de grâce ( chc H
si dia la pinia). Alors on disait à Borne, tantôt publique-
ment que le pape avait donné l'ordre de le faire arrêter et
de le confiner dans une prison, tantôt on se disait à l'oreille
que le duc avait été jeté dans le Tibre par l'ordre de Sa
Sainteté , et Machiavel ajoutait : Je ne puis nier ni certifier
cette nouvelle ; je crois bien que ce qui n'est point arrivé
n'est que différé , et l'on voit que notre pape commence à
216 REVUE DE PARIS.
payer ses dettes très-honorablementç il les efface avec le
coton de son écritoire. Cependant chacun bénit sa main ,
et on la bénira d'autant plus qu'il ira plus avant. Mais puis-
que le duc est pris , qu'il soit mort ou vivant, on peut agir
maintenant sans s'embarrasser de lui. »
Voici la conséquence que tire M. Artaud des faits que nous
venons d'exposer.: « Quant à Machiavel, il est plus évident
que jamais qu'il avait vu l'affreuse conduite du Valentinois
avec un sentiment d'indignation. » Cette conclusion prouve
l'ingénuité d'un cœur honnête , bien plus que l'indignation
de Machiavel. Ce qui nous semble évident , à nous , c'est que
Machiavel avait passé du côté de la fortune, et se montrait
parfaitement conséquent dans son système de l'utile. Après
le crime de Sinigaglia, Borgia était puissant et redoutable
à la république : il fallait être pour lui; à Rome, il était tombé
entre les mains de Jules II, qui voulait le détruire, et
dont la république recherchait l'amitié : il fallait être contre
lui. Non-seulement cette politique était avouée , mais on en
tirait vanité. Si Machiavel pouvait lire ses avocats , il s'éton-
nerait bien qu'on songeât à l'en défendre.
Nous ne pouvons laisser non plus sans observation un
jugement de notre auteur concernant César Borgia : « Ce
monstre, né en Espagne, dit-il, élevé en Italie, titré en
France , n'appartient ni à l'Espagne, ni à l'Italie, ni à la
France. Ces trois pays l'ont répudié. •» César Borgia est, au
contraire, hautement réclamé par l'Italie du quinzième siè-
cle ; il en est la personnification fidèle, comme l'a dit l'au-
teur d'un article remarquable publié il y a quelques années
dans la Revue d'Edimbourg, sur Machiavel et son siècle ,
article où le siècle est admirablement apprécié, mais où
l'homme nous semble jugé avec beaucoup moins de profon-
deur et d'originalité , ainsi que nous aurons bientôt l'occa-
sion de le prouver ; maintenant nous ne voulons qu'opposer
à l'assertion de M. Artaud celle de cet article, M. Macauley ,
sur César Borgia, k homme, dans lequel, a dit le critique
anglais , la moralité politique de l'Italie était si fortement
personnifiée, mêlée en partie des traits les plus énergiques
du caractère espagnol ('). >»
(') Man in wbom thc political morality of Italv was so strongly
REVUE UE PARIS. 217
C'est dans la vie spéculative et dans la vie privée de Ma-
chiavel, bien plus que dans sa vie active et d'ambassadeur
qu'il faut chercher les principes de sa morale politique; ils
sont dans ses livres et dans ses lettres particulières beau-
coup plus que dans ses dépèches diplomatiques. Aussitôt que
la restauration des Médicis fut assise sur les ruines de la
république , Machiavel fut éloigné des emplois, et , à son
grand regret, i! se trouva relégué dans son existence litté-
raire. Ce César Borgia, auprès duquel il avait été ambas-
sadeur douze ans auparavant, il en fit le sujet de ses plus
hautes méditations, et le tjpe qu'il voulait présenter aux
gouvernans dans son livre des Principautés. Cet homme
abominable devint son héros , la règle de sa politique, et
l'exemple qu'il prit à tâche de donner aux autres princes.
* Je ne saurais (dit-il, ch. vm; donner à un prince nouveau
de meilleurs préceptes que ceux qui sont offerts par les ac-
tions du duc. » Et cette intention, formellement consignée
dans son livre, Machiavel la confirme dans la pensée intime
d'une lettre à l'un de ses meilleurs amis , Francesco Vetlori :
« Le duc de Valentinois , dont je citerai toujours l'exemple
lorsqu'il s'agira d'un prince nouveau. » Celte opinion de
Machiavel était profondément établie dans son esprit , il y
revient sans cesse, il la présente sous toutes les formes.
Les revers mêmes de son héros ne l'instruisent pas , il les
rejette tous sur le hasard, sur des accidens au-dessus de
toute prévoyance : « Toutes les actions du duc mises ensem-
ble (dit-il, pour conclusion d'un examen détaillé de la con-
duite de Borgia ) , je ne saurais le reprendre ; au contraire,
il me semble qu'on doit, comme j'ai dit , proposer de l'imi-
ter à tous ceux qui , par le secours de la fortune et des
forces des autres , ont acquis le pouvoir. Animé d'un grand
courage et d'une haute ambition , il ne pouvait se conduire
autrement; et 1 exécution de ses desseins ne put être arrêtée
que par la brièveté de la vie de son père Alexandre , et par
sa propre maladie. •>> Ainsi , selon Machiavel (') , Borgia est
personified, partially blended with the sterner linéaments of the
spanish character.
(') 11 faut remarquer, pour affaiblir sur ce point l'autorité de
10 19
-lu REVUE DE PARIS.
absous de toutes manières par les événemens aussi bien que
par les principes.
Placé entre la morale qu'il respecte, et Machiavel qu'il
aime, M. Artaud est dans un embarras visible; il s'efforce
de concilier des choses inconciliables; il avoue les torts de
Machiavel et tâche de les excuser; il commente , il inter-
prète, il atténue. Si Machiavel dit en propres termes qu'il
donne en exemple les actions de Borgia, M. Artaud fera une
parenthèse pour dire : « Machiavel n'examine absolument
ici que les institutions. » Ce cynisme de Machiavel « qui a fait
crier au loup contre lui pendant tant de siècles » , s'explique
par « le caractère de bonne foi, de franchise et de brusquerie
Machiavel, que douze ans auparavant, en présence des faits, et
aux prises avec eux , renvoyé de Florence à Rome n'annonçait pas
cette certitude d'opinion qu'il exprime lorsque , devenu publiciste ,
il s'est donné mission d'établir une théorie. A l'époque où il sur-
veillait , pour le compte de la république, la conduite de César
Borgia , et lorsque la perte du Yalentinois était prochaine, Ma-
chiavel écrivait à son gouvernement : « L'on voit que le duc glisse
peu à peu dans l'abîme C est ainsi que ses pêches ont peu à
peu conduit le duc à la pénitence. « Cette réflexion de Machiavel
ambassadeur n'accuse-t-elle pas l'admiration «le Machiavel publi-
ciste ? ne dément-elle pas à l'avance ce qu'il a dit plusieurs fois
dans ses livres , que Borgia n'est tombé que par des causes qu'on
ne pouvait prévoir? Malgré la morale de son siècle, malgré les faux
principes qu'il en avait reçus lui-même, Machiavel fait ici, sans
s'en apercevoir, amende honorable à la morale universelle; et la
rectitude de son jugement triomphe un instant de l'erreur de ses
préjugés. C'est le même instinct de raison qui faisait encore dire à
Machiavel , peu de jours auparavant : « si l'on pouvait compter sur
l'amitié d'un tel homme... rien ne serait plus utile que de le réin-
tégrer dans la possession de ses états; mais avec le caractère dan-
gereux qu'on lui connaît il est douteux que vous puissiez le sou-
tenir, et vous courriez autant de risques que si les Vénitiens en
étaient maîtres. » Ainsi, d'après le témoignage même de Machia-
vel, témoignage arraché, pour ainsi dire, par la force de la vérité,
et malgré son penchant pour le Talentinoi» , les perfidies de Borgia
u'ont pal peu contribué à sa perte.
REVUE DE PARIS. S1D
même qui le distingue. » Si Machiavel , dans son poème des
Decesnali , a raconté en vers mordans les assassinats com-
mis par Borgia ; dans son livre des Pbihcipadtbs , « il n'a pu
entendre parler que des calculs de gouvernement employés
par ce duc avant de si odieuses scélératesses.» Comme si Ton
pouvait démentir par un mouvement de poète le sens si clair
d'un livre de doctrines. Ajoutons que le Dece>>ale Primo,
où se trouvent les vers contre Borgia , ne fut composé qu'a-
près la ruine du Valenlinois , en 1504. M. Artaud prétend
que si <t de courts passages peuvent être réprouvés.... il y
en a aussi qui mériteraient l'éloge sous le rapport de la mo-
rale et de la religion.)) Ce ne sont pas de courts passages
qu'il faut réprouver, c'est l'esprit de tout le livre ; les courts
passages sont ceux qui renferment une autre morale. Si,
dans un de ses chapitres, Machiavel peint en termes géné-
raux l'inconstance des amis politiques, leur lâche empres-
sement auprès de la fortune , leur lâche abandon dans l'ad-
versité, M Artaud y verra la peinture, en couleurs animées,
des scènes qui précédèrent la ruine de Soderini, le gonfa-
lonier de Florence , dont le gouvernement fut détruit par la
restauration des Médicis. et il vantera le courage de Machia-
vel : a La crainie d'inquiéter les Médicis, dit-il . qui actuel-
lement avaient à gouverner de pareils hommes , n'arrête pas
un instant Machiavel , se montrant ici un intrépide mora-
liste. » Voilà sans doute du courage et de l'intrépidité à bon
marché! Celait au contraire une des grandes frayeurs de
Machiavel , d'être soupçonné par les Médicis , dont il solli-
citait alors la faveur, d'avoir conservé quelques relations
d'amitié avec le gonfalonier banni ; et cette gloire de la fidé-
lité aux puissances tombées en face des puissances victo-
rieuses, Machiavel n'y prétendait guère ; nous le prouverons
bientôt par son propre aveu. Si M. Artaud a surpris Machia-
vel en flagrant délit de flatterie, il dira : « iS'ous l'avons vu
flatter Laurent II, Léon X, Clément VII , mais d'un ton
agréable, élégant , gracieux et poétique j s'il s'abaissait un
instant lui-même, c'était pour se relever sur-le-champ,
avec plusdedignilé et de noblesse. » On voit qu'on ne sau-
rait trouver un censeur plus facile et un juge d'insiruction
pius complaisant.
Ii20 REVUE DE PARIS.
Tantôt, pour échapper à la discussion, M. Artaud pré-
tend que « l'on est dispensé d'attaquer avec amertume les
principes du secrétaire , parce que la morale n'a plus ou
presque plus rien à y voir aujourd'hui qu'il n'est plus permis
de mentir; parce qu'un diplomate qui suivrait de telles maxi-
mes serait le jouet de son pays et des autres nations. Ma-
chiavel n'a plus de venin qui puisse désormais donner la
mort : sa doctrine doit être renvoyée à sa date historique. »
Outre que lorsqu'il s'agit d'une appréciation de la morale
de Machiavel , c'est précisément à sa date qu'il faut la
prendre, cet argument nous semble venir plutôt en accu-
sation qu'en décharge au secrétaire. Tantôt pressé par les
imputations qui de toutes parts s'élèvent contre Machiavel ,
et en présence de l'énergique franchise de ses principes
d'immoralité, M. Artaud se réfugie dans une phrase de l'au-
teur des Principautés . « Chacun comprend combien il est
louable dans un prince de maintenir sa foi et de vivre avec
intégrité et non avec astuce. » Et puis, après cette décla-
ration , Machiavel prouve par maint exemple que ce qui est
louable peut n'être pas utile; que le succès est , avant tout ,
le but qu'on doit se proposer, à quelque prix qu'on puisse
l'obtenir ; que de so?i temps , les princes ont fait de grandes
choses par la perfidie , qu'ils ont triomphé des hommes qui
avaient fait fond sur la loyauté ; et il ajoute formellement :
« II n'est donc pas nécessaire qu'un prince ait les qualités
ci-dessus rappelées, mais il est bien nécessaire qu'il paraisse
les avoir. » Et il continue sur ce ton , en faisant toujours
l'éloge du bien , et en conseillant toujours le mal , dès que
le mal peut être bon à quelque chose.
Fort de la première phrase que nous venons de citer ,
M. Artaud s'écrie : « Établissons d'abord que Machiavel ne
» va parler que par exception , et que le vrai , le salutaire
j> principe , l'immuable, l'éternelle loi de l'honneur est le
» premier sentiment qu'il énonce. )> Appelez tant qu'il vous
plaira exception la doctrine odieuse de Machiavel , et règle
les maximes honnêtes qu'il y mêle ; que m'importe, et qu'au-
rez-vous fait pour la justification de votre client , si , en mo-
rale, de pareilles exceptions tuent la règle, et s'il a lui-même
conseillé de toujours sacrifier , au besoin , celle-ci à celle là ?
REVUE DE PARIS. 221
M. Artaud s'efforce de se persuader qu'une grande partie
du venin du livre de Machiavel lui vient de son titre , mé-
chamment falsifié. Machiavel l'avait intitulé : des Princtpau-
tés , et à ces mots on a substitué : le Prince. «Un de ces titres
a dévoré l'autre , et voici les conséquences de cette con-
fusion. Dans un ouvrage adressé à un vrai prince, si
on lui dit de gouverner pour son avantage, de mentir ,
de fausser sa foi , etc. , il est certain qu'on peut être ac-
cusé de l'avoir excité à être un méchant . un tyran
enfin. Dans un ouvrage intitulé: Des Principautés , on a
beau conseiller les mêmes forfaits , on donne les leçons au
pouvoir, on parle au grand nombre, ou au petit nombre ,
on ne peut pas sortir d'une question d'intérêt politique,
collectif.... Si le titre des Principautés eût survécu . il est
évident qu'on n'aurait jamais accusé Machiavel d'avoir
formé un tyran , il faudrait dire au moins des tyrans « rsous
en demandons pardon à M. Artaud, mais nous ne voyons
pas trop ce que son client gagne à cette distinction ; nous
avouerons même que le titre qu'il préfère , et qui est effec-
tivement le véritable , nous semble plus accusateur que
l'autre. Une instruction particulière se trouve ainsi transfor-
mée en une sorte de professorat public, et la culpabilité de
Machiavel n'en devient que plus grande. Mais, aureste.ee
n'est pas sur le titre qu'il faut juger l'esprit du livre, c'est
sur l'intention de l'auteur ; or , il l'a formellement exprimée
lui-même ; c'est au moment de la restauration des Médicis
qu'il l'a composé, c'est à l'instruction du prince restauré
qu'il le destine, et c'est à ce vrai prince qu'il l'envoie. ÏSous
citerons bientôt les paroles de Machiavel ; devant ce témoi-
gnage toute discussion du titre est frivole.
Lorsqu'il n'y a nul moyen d'absoudre la doctrine, M. Ar-
taud s'étudie encore à trouver un échappatoire à l'homme;
s'il ne lui reste aucune illusion sur la moralité des précep-
tes, il en cherche à plaisir dans les intentionsqu'il suppose :
« La doctrine de IVicolas, jetée parmi les particuliers, dit-
» il , renverserait tout système de paix , de délicatesse, et
i> détruirait la possibilité de toute transaction de commerce
» et de famille. Vue sous l'aspect politique, elle est peut-
» être , dans l'intention de Machiavel , une injonction for-
10 '9.
*23
BEVUE DE PARIS.
» raelle faite par ce grand précepteur du pouvoir, à tout
» prince, à tout gouvernement , soit dans une principauté ,
n soit dansune république . de prendre bien garde à ce qu'il
» promet, plutôt qu'elle n'est un conseil direct de perfidie....
» Croyons donc que Machiavel a véritablement eu plus en
ii vue d'inculquer à ses élèves les leçons de discrétion et de
» tempérance de paroles , qu'il n'a pu leur conseiller si crû-
» ment de mentir, d'engager sa foi, et de ne pas la tenir ,
» et de tâcher d'arriver au succès par tous les moyens. »
Il serait inutile de multiplier les citations ; celles-ci suffi-
sent pour montrer dans quel esprit est écrit tout l'ouvrage.
Ce n'est pas nous assurément qui contesterons à M. Artaud
sa bonne foi . et la grande étude qu'il a faite de Machiavel ;
mais nous ne pouvons dissimuler la surprise que nous cause
une pareille appréciation d'un tel homme, des suppositions
si légères en présence d'imputations si graves, des justifi-
cations si clairement illusoires devant des faits si positive-
ment accusateurs. M. Artaud a éprouvé ce chagrin quinavre
toute ame honnête à voir les hautes facultés du génie infec-
tées par la contagion d'un esprit corrompu ; à se sentir con-
traint de ne pas estimer ce qu'on admire. Il a voulu échap-
per à ce tourment en cherchant à excuser la moralité de
Machiavel sans compromettre sa propre moralité; bien ré-
solu de ne point capituler avec la vertu , il a capitulé avec
l'évidence; forcé de reconnaître les faits, il allègue des
intentions ; il se fait un Machiavel à sa fantaisie qu'il ne peut
sauver de terribles reproches, mais qu'il munit d'excuses
imaginaires. Il condamne à moitié , il justifie à moitié ; en-
fin , il résulte de tout ce travail une appréciation équivoque
et indécise de Machiavel, où ce qu'il y a de plus clair,
c'est que l'auteur ne donne pas une idée nette de ce qu'il
veut persuader au lecteur et de ce qu'il s'est persuadé à
lui-même.
L'énigme de Machiavel , nous l'avons déjà dit , n'est donc
point résolue par le livre de M Artaud ; la morale du temps
de Machiavel était odieuse et empoisonnée, le publiciste flo-
rentin en a formulé les maximes en code, il en a quintes-
sencié le poison à l'usage des gouvernemens; il a prouvé en
même temps qu'il connaissait une autre morale, qu'il aurait
R*VUE UE PARTS. 22i
pu professer une autre doctrine. 11 s'agit donc d'expliquer
comment . en admettant dans toute leur gravité les accusa-
tions portées contre Machiavel . on peut encore sauver sa
mémoire de l'horreur profonde dont elle est depuis si long-
temps chargée ; et comment un homme meilleur , au fond .
que bien d'autres, a pu professer tranquillement les plus
exécrables doctrines qu'on ait jamais enseignées , tout en
sachant bien qu'elles étaient exécrables.
Nous allons lâcher d'indiquer l'explication qu'une étude
sérieuse de Machiavel nous a suggérée. Disons auparavant
pourquoi le livre de M. Artaud, quoiqu'il n'ait pas, selon
nous , expliqué Machiavel comme il doit l'être , mérite ce-
pendant toute l'attention des hommes qui désirent connaî-
tre en détail le grand publiciste florentin.
M. Artaud a passé une grande partie de sa vie en Italie .
il y a rempli des fonctions diplomatiques qui l'ont mis en
relation habituelle avec les hommes les plus distingués des
divers états où il a résidé. Une observation assidue , des
goûts studieux , l'ont initié à la connaissance des mœurs et
de la littérature de celte contrée ; enfin . des recherches fai-
tes de longue main ont mis à sa disposition tout ce qui a été
écrit sur Machiavel.
M. Artaud range les divers ouvrages de son auteur dans
un ordre chronologique, il les analyse tous; et les plus
importans il les examine sous le point de vue moral et litté-
raire , quelques-uns avec grand détail . comme Vflistoire de
Florence, à laquelle il consacre plus de soixante pages; d'au-
tres trop superficiellement , par exemple les Comédies. Les
dépèches du diplomate , les livres de l'historien , les traités
du publiciste . les chants du poète, lesbadinages du con-
teur, les inventions du comique, même quelques lettres par-
ticulières , passent tour à tour et à leur rang sous les yeux
du critique ; chacun est apprécié à part, et l'ensemble du
livre de M. Artaud forme ainsi une suite de jugemens par-
tiels , dont toutefois il reste encore au public à tirer une sen-
tence générale. M. Artaud cite de longs fragmensde Machia-
vel , et le laisse ainsi se produire lui-même devant les lec-
teurs, en accompagnant ses citations de développemens
propres à en donner la pleine intelligence. Il fait march;:
224
REVUE D F. PARIS.
de front l'hisfoire de l'homme et celle de ses écrits , il ex-
pose les circonstances historiques qui se rapportent aux
diverses missions dont Machiavel fut chargé , il éclaircit
ainsi des doctrines par des faits ; car les actions d'un tel
homme ne renfermen\ pas moins d'instruction que ses livres ;
enfin , il explique brièvement quel était le gouvernement de
Florence et la situation de la république aux différentes
époques où Machiavel se trouve mêlé aux affaires , où il com-
pose ses principaux ouvrages. On voit que notre auteur ne
néglige rien de ce qui peut faire connaître l'homme et ses
œuvres.
Après que M. Artaud a suivi ainsi Machiavel dans tous ses
travaux , dans toutes ses actions , jusqu'à sa mort, il de-
mande aux autres des témoignages , pour achever l'instruc-
tion de ce grand procès dont il s'est constitué rapporteur.
Il fait comparaître les amis comme les contempteurs de
Machiavel; partout où il les trouve, il les interroge, il
expose leur sentiment et il le juge. Il pousse même quelque-
fois son exactitude à cet égard jusqu'au scrupule. Il est de
si absurdes critiques ( celle de Gentillet , par exemple ) con-
tre lesquelles c'est peine perdue de défendre Machiavel. Il
y a aussi des apologies tout-à-fait ignorées que M. Artaud
met en lumière. Il donne une analyse et d'assez longs ex-
traits d'un manuscrit de la Bibliothèque du Roi, dont l'au-
teur est inconnu, et qui est resté inachevé. Ce manuscrit,
intitulé Apologie pour Machiavel , est, selon M. Artaud,
l'ouvrage d'un homme de talent exercé à traiter les matières
politiques , et qui y a déployé une érudition immense. Ce-
pendant l'anonyme prend la défense de Machiavel avec un
enthousiasme si exagéré, que M. Artaud craint que cette
chaleur de parade ne fasse tort à la cause de son client, et
n'indispose le lecteur. L'auteur déclare que le temps présent,
sa qualité et sa condition, ne lui permettent pas de se nommer.
M. Artaud essaie de soulever ce voile, il pense que ce mys-
térieux écrivain pourrait bien être Naudé , le bibliothécaire
de Mazarin , et même il est tenté de nommer Pascal , tant il
admire la profondeur de la pensée et la puissance du style.
Cette réunion d'une foule de témoignages pour ou contre
Machiavel , témoignages demandés à toutes les époques , à
REVUF. DE PARIS. 225
tous les pays , donne à ce livre un intérêt spécial , et offre ,
pour ainsi dire, le résumé de l'opinion universelle sur le
grand publiciste.
M. Artaud a enrichi son livre de deux pièces devers en-
core inédites , qui n'offrent qu'un médiocre intérêt poétique,
mais dont l'importance est grande pour l'histoire de Machia-
vel , ainsi que nous le ferons bientôt remarquer. Elles furent
adressées à Julien de Médicis , par le publiciste , du fond de
la prison où il gémissait enchaîné , dans le dessein de tou-
cher le nouveau maître de Florence et d'en obtenir sa li-
berté.
Une notice sur les meilleures éditions de Machiavel , quel-
ques détails sur ses portraits les plus authentiques , sur ses
armoiries, sur sa famille, complètent les renseignemens
dus aux soigneuses investigations de notre auteur.
M. Artaud a poussé le soin d'éclaircir l'histoire de Ma-
chiavel, et de donner la complète intelligence de tout ce qui
le touche, jusqu'à faire expliquer et rétablir, à Florence,
une formule de pilules dont Machiavel faisait usage, for-
mule dont le texte , altéré dans toutes les éditions italiennes
de l'auteur, offrait une prescription inintelligible. M. Ar-
taud a obtenu d'un médecin une consultation sur ces pilules,
et en a fait composer de pareilles par un pharmacien de Pa-
ris. On ne saurait se montrer interprète plus minutieusement
exact et commentateur plus curieux.
Le livre de M. Artaud contient plusieurs chapitres qui
n'ont aucun rapport ou ne présentent qu'un rapport fort
indirect à Machiavel, mais qui offrent des dissertations his-
toriques ou littéraires dont l'intérêt toujours varié est quel-
quefois piquant.
Il va jusque dans l'Orient chercher l'origine de la fable de
Belphéycr , qu'il nous raconte. A l'occasion d'une boutade
philosophique, où Machiavel donne aux animaux le pas sur
l'homme, M. Artaud établit une sorte de parallèle entre
Plutarque , Machiavel , Fénélon et La Fontaine. Un chapitre
consacré à Anne de Bretagne offre de curieux détails histo-
riques ; un autre traite succinctement de cette violation du
droit des gens dont l'Angleterre a donné plus d'un exem-
ple , et qui consiste à commencer les hostilités et les dépré-
226 REVUE DE PARIS.
dations maritimes avant déclaration de guerre ; un autre
enfin présente une discussion sur l'unité italique , et des ré-
flexions judicieuses sur l'impossibilité d'arriver à cet im-
mense résultat. Ailleurs , M. Artaud fait une excursion sur
les relations des sultans avec la cour de France dans les
quinzième et seizième siècles , à l'occasion de deux lettres de
Soliman à François Ier, qui sont publiées ici pour la pre-
mière fois, avec le texte turc; enfin, une curieuse lettre
de François Ier à Michel-Ange est imprimée ici également
pour la première fois. M. Artaud nous donne des fac sirnile,
des textes imprimés en lettres gothiques ; son livre est orné
de jolies vignettes ; l'exécution typographique en est fort
belle ; l'auteur a mis quelque coquetterie à justifier sa qua-
lité de président de la société des bibliophiles français; et
son ouvrage mérite ainsi , à divers titres , une place distin-
guée dans la bibliothèque des curieux.
Nous avons cru devoir nous appliquer avec d'autant plus
de soin à faire connaître tout ce qui peut mériter au livre de
M. Artaud l'attention des hommes graves et des amateurs de
curiosités littéraires, que nous sommes obligés déjuger ce
même livre avec quelque sévérité , lorsque nous le considé-
rons dans son objet principal , la connaissance intime de
Machiavel.
Le secrétaire florentin est peut-être l'un des écrivains sur
lesquels on a le plus écrit , et qui ont été le sujet de plus de
controverses. La matière n'est pourtant pas épuisée. Le siè-
cle de Machiavel , son génie d'écrivain , son habileté
d'homme d'état , ont été souvent expliqués par des hom-
mes d'une pénétration profonde et d'une éminenle sagacité.
Une seule chose nous semble avoir échappé à celte curieuse
investigation d'un siècle fameux et d'une grande renom-
mée, c'est Machiavel lui-même; c'est l'homme dépouillé de
ce magnifique vêtement de gloire et de génie , l'homme dé-
barrassé de ce masque effrayant dont on l'a si long-temps
couvert, l'homme intérieur , l'homme de Perse , intus et in
cute. L'énigme que présente cette nature étrange et si fé-
conde en contrastes était pourtant fort simple , et peut-être
est ce sa simplicité même qui a empêché d'en dire le mot.
Ce mot, c'est que le grand écrivain n'était qu'un homme
REVUE DE PARIS. 227
vulgaire; c'est que, sublime par le génie, Machiavel était
petit par le cœur.
Dans cet homme , à bon droit si illustre , il y avait une in-
telligence profonde , une pensée hardie , des sentimens fiers,
et une honteuse servitude à tous les appétits grossiers. Il
fallait de l'or à Machiavel, parce qu'il était avide de toutes
les jouissances matérielles; vivre de peu , dans la paisible
solitude d'une campagne , dans les douces joies delà fa-
mille , dans un loisir studieux , c'était pour lui le comble de
l'infortune; homme de méditation , il aimait pourtant à vi-
vre hors de lui-même ; le mouvement des affaires , les ébats
de l'aisance, les folies de l'amour, c'était là le besoin de
sa vie ; à cinquante-cinq ans. en cheveux gris , vieil époux ,
père d'une nombreuse famille , il se plaisait à l'extravagance
de ces passions , folies d'adolescent. 11 fallait à Machiavel
la faveur des grands, parce qu'il avait besoin de l'éclat et de
la fortune qu'elle donne. Etre un grand homme était peu pour
lui, c'était tout de paraître quelque chose; il composait une
œuvre de génie , non pour la gloire . mais pour une place. Il
fallait des emplois à Machiavel pour repaitre une vanité com-
mune. Il avait horreur de lamédiocrilé et une faiblesse d'en-
fant pour tout ce qui lui rappelait ses dignités ainsi que la
modeste situation qui le désolait. Il se parait de son habit de
cérémonie et des marques de son ancienne dignité pour écrire
sur les Décades de Tite-Live ; il tombait dans un désespoir à
faire pitié en songeant que les années s'écoulaient, et que les
princes le laissaient languir dans son obscurité. Républicain
dans le secret de sa pensée et de soninclination.il imagine des
moyens de corruption pour flatter le penchant de Léon X à la
domination, et il l'engage àtromper Florence par d'bypocri-
tesinstitutions, qui, sous dcssemblans de liberté, donneront
réellement un maître à sa patrie. Enfin, un mot suffit à peindre
Machiavel : il fut mis à la torture par les Médici^ , il fut en-
suite oublié par eux; il ne sut pas supporter leur oubli.
Frappé des étranges contradictions que présente Machia-
vel , l'auteur de l'excellent article delà Revue d'Edimbourg
que nous avons cité , pense les expliquer en expliquant l'I-
talie : a C'est daus l'état des sentimens moraux des Italiens
de cette époque , dit-il , que nous devons chercher l'éclair-
223 REVUE DE PARIS.
cisseraent de ce qui semble le plus mystérieux dans la vie et
les écrits de cet homme remarquable. « Mais le tableau de
ce temps , si bien tracé par M. Macauley, ne donne pas l'ex-
plication qu'il cherche; il donne le secret de la moralité de
Machiavel , non celui de ses contradictions; cette dernière
explication, c'est en lui-même qu'il faut la chercher.
Et ce n'est pas Machiavel dans les emplois qu'il faut étu-
dier ; là son caractère propre tend à s'effacer au contact ,
et n'a plus les mêmes saillies ; c'est un diplomate rusé, péné-
trant, profond, qui est de son métier et de son siècle, el qui ne
se distingue de la foule des autres diplomates que parle gé-
nie. Mais nous allons le prendre lorsqu'il e.^t redevenu lui-
même, lorsque, dépouillé d'emplois, il n'est plushommed'état,
mais homme privé, lorsque n'ayant plus à s'occuper de la ré-
publique, il ne s'occupe que de lui. Nous allons le prendre, non
plusjoutant de finesse et d'habileté avec les rois et les minis-
tres, mais luttant avec un plus rude jouteur , l'adversité.
Machiavel entra dans les affaires publiques en 1494, quel-
que temps après l'expulsion des Médicis ; il avait alors vingt-
cinq ans. Après une espèce de surnumérariat d'environ qua-
tre années , il fut nommé secrétaire du conseil des Dix ,
suprême magistrature de la république. En celte qualité, il
prit part au gouvernement intérieur de l'état , mais surtout
aux affaires étrangères de Florence , qui le chargea de plu-
sieurs missions diplomatiques. Après quatorze ans d'exer-
cice , la restauration des Médicis vint , en 1512 , dépouiller
Machiavel de ses emplois; et la méfiance des princes nou-
veaux à son égard se mesura sur le zèle qu'il venait de dé-
ployer pour la république dans la lutte qui lui avait donné
des maîtres. Plus tard, et peu de temp-s avant sa mort , Ma-
chiavel verra la restauration de la république, el il sera égale-
ment dédaigné par elle, à son tour, pour avoir été solliciteur
trop pressant et courtisan trop assidu auprès des Médicis.
A peine la république est tombée, et la première pensée
de Machiavel est pour lui-même. Il n'y a pas moyen de sauver
la liberté, mais peut-être il pourra sauver son emploi. Il s'em-
presse d'écrire à une dame, qui, selon cette lettre, était
intimement liée aux Médicis , et qui même, s'il faut en croire
une conjecture du neveu de Machiavel , Julien de' Ricci ,
REVUE DE PARIS. 229
possesseur des manuscritsde son oncle, était Mme Alfonsine,
mère du second Laurent de Médicis , qui sera bientôt l'un
des oppresseurs de Florence. Voici les paroles de Machiavel :
« Très-illustre dame . puisque votre seigneurie désire con-
naître les nouveaux événemens arrivés en Toscane ces jours
passés , je me ferai un plaisir d'autant plus grand de vous en
rendre compte , qu'en satisfaisant à vos désirs , je vous mon-
trerai le triomphe de vos amis et celui de mes protecteurs
( padronimiei) ; deux circonstances qui suffisent pour effacer
tous les motifs de tristesse , quelque nombreux qu'ils soient ,
que la suite de mon récit va mettre sous vos yeux. î» Le récit
finit par la promulgation de « la loi qui rétablissait les Mé-
dicis dans tous les honneurs et dignités qu'avaient possédés
leurs ancêtres. » Et Machiavel termine ainsi : ^ La cité jouit
de la plus parfaite tranquillité; elle espère ne pas vivre
moins honorablement sous leur tutèle que dans les temps
passés, lorsque leur père, le magnifique Laurent, de glo-
rieuse mémoire, la gouvernait... Je n'ai pas voulu toucher
certaines choses qui pouvaient vous déplaire, ou de peu d'im-
portance ; si j'ai satisfait aux désirs de votre illustrissime
seigneurie , je suis assez récompensé ; dans le cas contraire,
je vous prie de me pardonner. »
Ceux qui considèrent Machiavel comme un républicain
austère et un grand citoyen trouveront peut-être qu'il s'est
un peu promptement consolé de la ruine de la république,
ils seront peut-être un peu étonnés de ce style. Quant aux
Médicis, ils en furent peu touchés. La lettre à la mère de
Laurent fut écrite en septembre , et le 8 novembre . un décret
prononça la destitution du secrétaire .et sa radiation du ta-
bleau des fonctionnaires. Deux jours après, un autre décret
le relégua dans un exil , et le soumit à fournir une caution.
Bientôt une conspiration ourdie contre les Médicis fut dé-
couverte; Machiavel , qui , selon toutes les apparences, n'y
avait nullement trempé , fut néanmoins jeté en prison et mis
à la torture. Il se montra fort au milieu des tourmens , et la
douleur ne l'accusa pas. Mais cette ame si fière en face des
bourreaux vint aussitôt s'abaisser devant le prince qui avait
armé les bourreaux ; et, encore tout brisé par la torture , le
républicain se mit à composer des vers supplians pour le
10 20
2S0 REVUE DE PARTS.
prince que les armes étrangères venaient de rétablir sur les
ruines de la république. Machiavel l'appelle buon padre, et
il charge les muses d'aller lui faire ses excuses , far mie scuse.
Une première pièce n'ayant produit que peu d'effet, Machiavel
en envoie une seconde. Il peint avec énergie et en paroles
de poète les souffrances du cachot infect où il languissait ,
et, au milieu de cette sombre peinture , il y a des traits tou-
chans, inspirés au poète par sa déplorable position, plus
que par son génie, peu enclin à l'attendrissement (').
M. Artaud dit , à cette occasion, que Machiavel u eut l'idée
bizarre d'adresser un sonnet à Julien;» et cette idée bi-
zarre, il l'approuve d'autant plus facilement qu'il attribue
aux vers du prisonnier la brièveté de sa prison. Une telle
approbation condamne encore. M. Artaud excuse Machiavel
comme on excuserait un homme ordinaire ; mais cette justi-
fication ne va pas à un républicain, à cet homme d'un carac»
tère si fortement lrempé;elle le range impitoyablement parmi
les hommes vulgaires. Julien de Médicis gouvernait alors
despotiquemcnt Florence ; la liberté descitoyens était livrée
à son caprice; il fait emprisonner et torturer Machiavel :
Machiavel lui adresse des verspour obtenir sa liberté. Quoi de
plus simple ? Il n'y a d'étrange ici que le nom du suppliant.
A peine sorti de prison, Machiavel ne perd pas de temps ;
il s'empresse d'écrire à Francesco Vettori, son ami, et qui
était dans les bonnes grâces des Médicis , afin d'obtenir
d'eux quelque emploi. Jean de Médicis, le frère de Julien, ve-
nait de monter au trône pontifical , sous le nom de Léon X,
et F. Vettori était alors ambassadeur du nouveau gouver-
nement de Florence auprès du pontife. L'occasion de solli-
citer était bonne; Machiavel ne s'en fait faute. Les termes
de sa lettre à Vettori sont pressans. « Je ne vous répéterai
(') M. Artaud a imprimé ces vers , qui ne se trouvent point dans
les éditions de Machiavel. Us lui ont été communiqués par un Flo-
rentin , AI. Aiazzi , qui les a trouvés écrits, de la propre main de
Machiavel , sur deux feuillets placé» dans un volume anciennement
imprimé. Le propriétaire du livre en tira copie et vendit ensuite
ces originaux à un Anglais. Ce précieux monument de l'histoire
de Machiavel doit être maintenant à Londres.
RE\UE DE PARIS. 2S J
pas la longue histoire de mon malheur ; il suffit de vous
dire quel'iûjure de la fortune m'a frappé de tous côtés ;
mais, grâces à Dieu , c'est fini. J'espère qu'à l'avenir je se-
rai à l'abri de pareille infortune . car je serai plus prudent
(più cauto)... Recommandez-moi , si vous pouvez, au sou-
venir du Saint-Père ; s'il lui plaisait de m'employer , lui ou
les siens , à quelque chose que ce fût , je suis convaincu que
je ferais honneur à vous et du bien à moi. » Cinq jours
après, Machiavel écrit encore à F. Veltori : «S'il convient à
mes protecteurs (les Médicis) de ne pas me laisser à terre,
j'en serai bien heureux , et j'espère me conduire de manière
qu'eux-mêmes auront des motifs de s'en applaudir. S'il ne
leur convient pas, je vivrai dans ce monde comme j'y suis
venu : je suis né pauvre, et , avant ma prospérité, j'avais
pris les leçons du malheur. » Cette généreuse résolution ,
Machiavel manqua de force pour l'exécuter. Sa correspon-
dance intime , pendant les années qui suivent, est remplie
di. s plus tristes lamentations ; c'est presque du désespoir.
Toutefois, avant de s'abandonner lui-même , il avait songé
à tirer parti de son expérience et de son génie. Les Médieis
venaient d'être restaurés; Julien était maitre de Florence :
Machiavel prend aussitôt la résolution de composer un livre
pour lui enseigner l'art de se maintenir au pouvoir. C'est la
véritable pensée du livre du Prince qui a été l'objet de tant
d'extravagantes conjectures et d'explications forcées, Dans
une célèbre lettre écrite au même F. Yettori , auquel il ra-
conte son genre de vie, après avoir parlé de ses lectures,
Machiavel ajoute : «J'ai note tout ce qui m'a paru important,
et j'en ai composé un opuscule : De Principatibvs. Je me
plonge profondément et de mon mieux dans les pensées du
sujet... Un tel ouvrage doit être apprécié par un prince, sur-
tout par un prince nouveau : c'est pourquoi je le dédie à la
magnificence de Julien... J'ai consulté pour savoir s'il est
bon d'en parler ou de n'en pas parler , de ledonner ou non,
et, dans le premier cas, s'il convient que je le porte moi-
même ou'que je vous l'envoie... C'est le besoin qui me pousse
à l'offrir; car je me consume, et je ne puis rester long-temps
dans cet état sans que la pauvreté ne m'expose au mépris.
Je voudrais bien qu'ensuite ces seigneurs Médicis commen-
232 REVUB DE PARIS.
cassent à réemployer , quand même ils devraient commen-
cer par me faire rouler une pierre; et si ensuite je ne par-
venais pas à gagner leur bienveillance , je n'aurais à me
plaindre que de moi... Chacun devrait tenir à se servir d'un
homme dont l'apprentissage est fait aux dépens des autres ;
et quant à ma fidélité , on n'en doit pas douter , car j'ai tou-
jours été fidèle. »
Cependant Julien ayant quitté le pouvoir pour vivre à
Rome , auprès de Léon X , son frère , ce fut Laurent , le fils
de ce Pierre, banni à la révolution de 1494, qui devint
maître de Florence. Aiors Machiavel change de pensée , ou
plutôt persévère dans la pensée d'offrir son livre à un prince
nouveau et qui puisse en faire son profit pour fonder soli-
dement sa domination. Ce n'est plus à Julien , c'est à Lau-
rent qu'il dédiera son livre , et il le lui envoie , en effet ('} ,
avec toutes les marques du plus humble dévouement : « Que
votre magnificence accepte donc ce modique présent, dans
le même esprit que je le lui adresse. Si elle l'examine et le lit
avec quelque attention, elle y verra éclater partout l'extrême
désir que j'ai de la voir parvenir à celte grandeur que lui
promettent la fortune et ses autres qualités ; et si votre ma-
gnificence , du faite de son élévation , abaisse quelquefois ses
regards sur ce qui est si au-dessous d'elle , elle verra combien
peu j'ai mérité d'être la victime continuelle d'une fortune
injuste et rigoureuse. » Cette dédicace était une pétition ; elle
n'eut point de succès. Il est probable que Laurent ne lut pas
le livre de Machiavel. A peine âgé de vingt ans, ce prince ,
qui fut le père de la Catherine de la Saint-Barihélemy, avait les
inclinations d'un tyran : il était ambitieux, méfiant , vindica-
tif ; c'étaient là ses principales qualités , et il n'était pas d'hu-
meur à rien faire pour un ancien serviteur de la république.
Machiavel cependant était trop habile pour exciter la
moindre défiance d'un pouvoir jaloux ; il s'était bien pro-
mis d'être prudent, et en effet, il poussa la prudence jus-
qu'aux limites de la pusillanimité. F. Yeltori l'avait engagé à
(') Quand il est question du livre de Principatibus , c'est tou-
jours du manuscrit qu'il s'agit. 11 ne paraît pas que Machiavel ait
songé à le faire imprimer; et il ne fut publié que quelque» année*
après sa mort, en i53a.
REVUE DE PARIS. 2S3
venir près de lui, à Rome; Machiavel lui répond : « J'irais
volontiers ; mais ce qui me retient en suspens . c'est que les
Soderiuisont à Rome, et qu'en y allant , je serais forcé de les
visiter et de leur parler. Or je craindrais beaucoup qu'à mon
retour, en croyant descendre chez moi , on ne me fit descen-
dre en prison. » Soderini , qui avait été le chef de la républi-
que et le protecteur de Machiavel , pouvait , en effet , être sus-
pect aux Médicis ; mais cette famille , à qui Machiavel n'ose
plus parler, il songeait encore à réclamer sa protection , six
mois auparavant, lorsque, malgré la chute de la république, il
croyait pouvoir encore en espérer quelque chose. Il écrivait
alors à F. Yettori : « J'apprends que le cardinal Soderini fait
force embarras auprès du pape. Donnez-moi un conseil :
est-il à propos que je lui écrive pour qu'il me recommande à
Sa Sainteté? est-il mieux que vous me rendiez le service de
parler vous-même au cardinal? ou bien faut il ne faire ni
l'un ni l'autre ? Répondez-moi deux mots à ce sujet. »
On voit comme Machiavel était alerte à saisir toutes les
occasions de se raccrocher à quelque chose , et avec quelle
dextérité il évitait tout ce qu'il supposait pouvoir le com-
promettre. Mais d'humiliantes supplications, des précau-
tions plus humiliantes encore , n'y faisaient rien ; ses livres
n'étaient pas lus , ses prières n'étaient pas écoulées ; l'intri-
gue ne réussissait pas mieux que le génie. C'est alors qu'un
profond découragement s'empara de Machiavel ; et ce n'est
point une conjecture que nous faisons ; c'est de sa bouche
même que nous en tirons l'aveu. Il écrivait à F. Vettori , le
10 juin 1514 : « Je resterai donc ainsi dans ma misère , sans
trouver une ame qui se souvienne de mes dévoués services
( délia mia servitù ) , ou qui pense que je puis être bon à quel-
que chose. Mais il est impossible que je reste dans cet état ;
car je me consume, et je vois que si Dieu ne prend pitié de
moi , je serai, au premier jour , forcé d'abandonner ma
maison et de me placer comme substitut ou greffier de quel-
que podestà (') , si je ne peux faire mieux , ou de me planter
(') C'est la traduction de M. Periès. Il y a dans le texte :
Repetitore o cancelliere dt un conestabile , et M. Artaud traduit
plus fidèlement : receveur ou secrétaire d'un conestabile. Ce»
10 20.
2S4 REVUE DE PARIS.
dans quelque pauvre pays pour apprendre à lire aux enfans ,
laissant ici ma famille , qui pourra bien me regarder comme
un homme mort. « Et, quelque tempsaprès , Machiavel , écri-
vant , en latin , à ce même Vetlori pour lui recommander un
ami , termine ainsi sa lettre : « Quant à ce qui me concerne ,
si vous m'aimez comme par le passé , vous n'apprendrez pas
sans indignation quelle vie obscure et misérable je mène
(vitœ rationem sordidam ingloriamque) ; mais ce qui plus me
tourmente et me désespère , c'est de voir qu'au milieu de tant
et de si grandes félicités de la magnifique maison des Mé-
dicis et de notre cité , je reste seul parmi les ruines de Per-
game. »
Mais si l'ame de Machiavel était abattue par son infortune,
son génie semblait y puiser de nouvelles forces. Ce fut alors
qu'il composa et son immortelle Mcaidragore et ses immortels
Discours sur Tite-Lrve. Ses divers ouvrages (dont aucun ne fut
imprimé de son vivant, hormis celui qu'il composa, plus tard,
6ur l'art de la guerre ) étaient toujours pour lui un moyen
de se ménager des protections , protections toujours impuis-
santes. Aussi son découragement ne faisait que s'accroître,
et il écrivait à un jeune homme nommé Vernaccia , qu'il ai-
mait et traitait comme son fils , avec cette confiance qui lais-
sait voir tout l'abattement de son ame : a Mon bien cher
Giovanni, si je ne t'ai pas encore écrit jusqu'à présent, il
ne faut en accuser ni moi ni personne ; ne t'en prends qu'aux
temps , qui ont été et qui sont tels encore qu'ils m'ont fait
perdre jusqu'au souvenir de moi-même {sdimcnticare di me
medesimo). r> Il lui disait une autre fois : « Les malheurs qui
m'ont accablé et qui m'accablent encore m'ayant forcé de
me confiner à la campagne , je suis quelquefois des mois en-
tiers sans me retrouver moi-même. Ce n'est donc pas mer-
veille que je néglige de te répondre. « Ceci était écrit en
1517; ainsi rien n'est mieux constaté : Machiavel ne trou-
vait aucune consolation à la douleur qu'il éprouvait de l'ou-
bli où le laissaient les nouveaux mailres de Florence.
Et ce qui ne mérite pas moins d'attention pour apprécier
mots désignent des fonctions qui n'existent plus aujourd'hui. La
ronestabile était un capitaine de deux ou trois cents homme»
d'infanterie.
REVUE DE PARIS. 2S5
fidèlement ce caractère , c'est qu'un homme comme Machiavel
cherchait constamment à étourdir son désespoir , non-seu-
lement dans le tumulte des passions, mais dans les distrac-
tions des voluptés banales et au milieu des passe-temps de
cabaret.
Dans cette précieuse lettre déjà citée, où il peint son genre
de vie. nous le voyons, aussitôt qu'il a pris en famille son mo-
destediner, courir à l'hôtellerie voisine. « Là sont ordinaire-
ment, dit-il, l'hôte, un boucher, un meunier et deux chaufour-
niers; je m'encanaille {minyog(ioffo) avec eux tous les jours,
en jouant à cricca, à trie trac; mille disputes s'élèvent, mille
paroles injurieuses sont lancées par le dépit : le plus souvent
c'est pour un liard ( un quatrino) que l'on se querelle , et on
nous entend crier de San-Casciano ( bourg voisin ). Ainsi
vautré dans celte bassesse ( viltà ) , je sauve mon cerveau
delà moisissure, je donne carrière à la malignité de la
fortune , satisfait qu'elle me foule aux pieds pour voir si
elle n'en aura pas honte. » Dans la lettre même où Machia-
vel annonçait à F. Vettori sa sortie de prison et la torture
qui lui avait été infligée, il lui dit : <* Chaque jour nous
allons chez quelque fille pour retrouver des forces ; et , hier
encore, nous avons été voir passer la procession dans la
maison de la Sandra di Pero. Ainsi, je profite du temps et
me livre à tous les plaisirs . jouissant de ce reste de vie qui
me parait un songe. * La plupart des lettres de Machiavel,
celles où il se lamente misérablement, celles où il discute
avec une admirable profondeur les problèmes de la politi-
que du temps , sont elles-mêmes remplies des témoignages
de cette vie licencieuse que menait l'ex-secrétaire en com-
pagnie d'une foule d'amis dont les mœurs, qu'aujourd'hui
nous appellerions infâmes, sont peintes par lui avec une
franchise qui ne décèle pas le moindre scrupule. A la vérité
Machiavel se défend de partager ces sales débauches qui ,
dans l'Italie moderne, semblent l'héritage de la corruption
de l'Italie antique ; mais elles sont à ses yeux sans dégoût
comme sans scandale.
Machiavel mêlait à ses passe-temps licencieux de pro-
fondes , d'ardentes passions. Et pour les raconter il échange
un instant sa plume vigoureuse et sévère contre la plume
^àG REVUE DE PARIS.
molle et prétentieuse de Marini : écoutez , et vous croirez
entendre le Caloandro fedele : « Il faut que je vous dise les
commencemens de cet amour , avec quels filets il me prit ,
où il les a tendus , et quels puissans filets c'étaient. Vous
verriez que c'étaient des filets d'or, tendus parmi des fleurs,
tissus par Vénus même , et si gracieux et si doux que je ne
voulus pas les rompre, un cœur sauvage seul eût pu le faire;
pour moi , je me plongeai dans leurs voluptés , si bien , que
ces fils si délicats sont devenus plus solides et se sont héris-
sés d'indissolubles nœuds Qu'il vous suffise de savoir que
déjà voisin de cinquante ans , je brave les ardeurs du soleil ,
la fatigue des chemins escarpés, et les obscurités de la nuit....
el quoique je sache très-bien que je me prépaie de grands
chagrins , j'y trouve tant de douceur , que pour tout au
monde je ne voudrais pas reprendre ma liberté. »
Mais l'âge, le malheur et l'amour lui-même ne pouvaient
détourner Machiavel de celte vie dissolue qui était pour lui
une seconde nature. A cinquante-six ans , il était encore le
boute-en-train d'une société (brigaia) d'amis libertins. Du-
rant un voyage qu'il fit à Venise, en 1525, pour les affaires
de quelques marchands de Florence, un de ses intimes ,
Filippo de' Nerli , lui écrivait : « Maintenant que vous êtes
absent, on n'entend plus parler ni de jeu, ni de taverne,
ni de certaines autres bagatelles... le plus souvent nous n'a-
vons pas d'endroit convenable ; il nous manque tantôt les
invitations , tantôt un tiers ; mais toujours notre société
manque d'un... parce que vous nous manquez. » Un mot est
effacé, il était leste, on peut aisément le suppléer. D'autres
mots ont ainsi disparu avant l'impression, les manuscrits
ayant passé entre les mains d'une personne timorée qui a
cru faire œuvre pie en les grattant.
Il parait au reste qu'à Venise aussi Machiavel menait
joyeuse vie : te Dépêchez-vous , lui écrit le même Nerli , car
ces marchands font grand bruit; ils se plaignent que vous
vous amusez à leurs dépens, dans la société de vos lettrés,
et ils ont besoin d'autres choses que de chanteurs de fables. »
On sait que c'était là une vieille habitudede Machiavel; am-
bassadeur de la république, il n'écrivait pas trois dépêches
sans demander de l'argent.
REVUE DE PARIS.
237
Dans une autre mission chez des moines de Carpi , on le
voit se délecter à la seule pensée des festins succulens , des
lits somptueux , et de toutes les délices au milieu desquelles
ils se sent tout ragaillardi {Pasti gagliardi, letti gloriosi i a
simili cose, dove io misonogià tre di rinfantocciato.)
Ainsi livré à tous les goûts de dissipation , de plaisir , de
bonne chère , il n'est pas étonnant que Machiavel criât tou-
jours misère. « Je suis habitué à la dépense , dit-il dans une
lettre à F. Yettori , et je ne puis vivre sans dépenser. » Aussi
était-il expert dans Fart de tirer de l'argent des princes; il
en a donné à Guicciardini , le célèbre historien, de curieuses
leçons. Guicciardini avait des filles à marier, il voulait leur
donner de grosses dots , et il avait grande envie de profiter
de la faveur dont il jouissait auprès de Léon X, pour tirer
quelque bonne lettre de change sur le trésor du pape ;
mais il ne savait trop comment s'y prendre décemment.
Machiavel lève ses scrupules : «Voici ma façon de penser,
lui dit il , c'est que l'on se trompe tout aussi bien par excès
de délicatesse que par excès d'indiscrétion , et même ce der-
nier défaut est bien souvent le plus profitable. J'attaquerais
le pape dans tous les sens, » ajoute-t-il; et puis il cite à
Guicciardini l'exemple de ceux à qui le pape a fait de pareils
dons ; il lui envoie le modèle de lettres qu'il serait bon de
faire écrire par des tiers secrètement, et sans que le pape
pût se douter de la ruse. Tout consiste , selon Machiavel ,
« à demander avec audace, et à montrer de l'humeur en
cas de refus. » II faut lire les diverses lettres écrites à Guic-
ciardini sur ce sujet pour se faire une idée de l'esprit de fi-
nasserie et de ténacité dont Machiavel fait preuve quand il
s'agit de mettre les princes à contribution.
Cependant il fit pendant plus de dix ans le métier de solli-
citeur sans rien obtenir pour lui-même. Il avait flatté Julien
de Médicis , il avait flatté Laurent , fort inutilement ; il réus-
sit mieux auprès de Léon X , qui dirigea le gouvernement
de Florence après la mort de Laurent. C'est alors que Ma-
chiavel fut chargé d'une mission insignifiante auprès des
frères mineurs de Carpi ; le rusé Florentin se moquait des
bons pères à leur barbe, et il y a peu de scènes aussi diver-
tissantes et d'un aussi bon comique que le récit qu'en fait
ÎS8 REVUE DF PARIS.
Machiavel. Il fut chargé , à cette époque , par le cardinal ,
frère de Léon X , d'écrire l'histoire de Florence ; on lui as-
signa un traitement pour ce travail , et l'on voit que son cou-
rage redoublait à mesure que le cardinal augmentait son
traitement.
Malgré les appointemens , Machiavel n'a pas sacrifié toute
son indépendance d'historien ; toutefois son embarras était
grand , et il a fait plus d'une capitulation avec la sévérité du
devoir. 11 écrivait en 1524 à Guicciardini qui était alors au
service de Léon X : « Etant sur le point d'aborder certaines
particularités, j'aurais besoin de savoir de vous si je ne cours
pas risque de déplaire soit en rehaussant , soit en rabaissant
les événemens ; au reste , je prendrai conseil de moi-même ,
et je m'ingénierai afin que , tout en disant la vérité, personne
ne puisse se plaindre. »
Cette résolution de plaire à tout le monde en racontant
des faits contemporains , les luttes des partis , et les vicis-
situdes des révolutions, est caractéristique de l'esprit de
Machiavel ; et c'est là, certes, une particularité dont ne se
doutent guère ceux qui pensent le mieux connaître ce carac-
tère singulier. Mais la tâche était trop rude , même pour un
homme aussi délié que le secrétaire florentin; la mort l'a
surpris avant qu'il se fût décidé à écrire l'époque où il
avait vécu ,et pour laquelle il avait pourtant réuni des ma-
tériaux.
Aussi bien que la conscience de l'historien, celle de
l'homme d'état était très-flexible chez Machiavel; c'est un
des traits les plus saillans , et jusqu'ici les moins accusés de
ce portrait toujours si infidèlement dessiné,
Après la mort de Laurent , qui n'avait point laissé d'héri-
tier, Léon X, qui voulait conserver sur Florence l'influence
qu'avait si long-temps exercée sa famille, demanda à Machia-
vel un mémoire sur les institutions qu'il convenait d'établir
dans cette vue.
Le mémoire que Machiavel composa pour le pape , et
qu'il intitula Discours , est un monument curieux de politi-
que cauteleuse. Il s'agissait pour Machiavel de tracer un plan
de gouvernement tel qu'il pût convenir au peuple de Flo-
rence , qui à la mort de Laurent avait de nouveau tourné
T.FYUE DE PARIS. 129
ses yeux vers la liberté ; et , en même temps , à Léon X qui
prétendait asseoir sur ce fantôme de république l'autorité de
sa famille. Machiavel s'acquitta de cette tâche avec une rare
dextérité. Et ce qui n'est pas moins remarquable, c'est la fran-
chise avec laquelle l'ex-répub!icain expose des principes
tout empreints de mensonge et de déception.
Machiavel commence par établir que si l'on consulte le
sentiment du peuple, une république seule est possible à
Florence; et puis, comme c'est une institution monarchique
que veut Léon X, Machiavel s'arrange de manière à mettre
la république dans les apparences, et la monarchie dans la
réalité : « Votre Sainteté verra , dit-il ai' pape, comment
dans mon Projet Je République , non-seulement je conserve
son autorité tout entière , mais je l'augmente encore. » II
expose son plan , et il ajoute: « Si j'examine ces diverses
institutions tandis que Votre Sainteté et monseigneur le car-
dinal ( le frère de Léon X ) existent encore , j'y vois une mo-
narchie véritable; car vous commandez aux armées, vous pré-
sidez auxjugemens criminels , vous avez l'initiative des lois ,
et je ne sais ce qu'un chef peut désirer de plus dans un état. »
El plus bas il insiste : « Votre Sainteté a clans ses mains les
armées et le glaive de la justice , les lois inpetto , et tous les
chefs de l'état sont à elle.» En effet, selon ce plan , les
grands conseils sont à la nomination du pape. Quant au
peuple , voici sa part : Il choisit pour représentant un con-
seil'des mille, et ce conseil nomme à tous les emplois, à tou-
tes les magistratures, excepté aux grands conseils; mais
cette apparente participation du peuple n'est qu'un leurre.
Machiavel ménage au pape une fraude au moven de laquelle
il nommera qui bon luisemblera: « Et pour que vos partisans
fussent certains d'être mis dans les bourses , lorsqu'il serait
question d'aller aux suffrages dans le conseil , Votre Sain-
teté pourrait désigner trois scrutateurs qui , dépouillant les
votes en secret , pourraient faire tomber le choix sur ceux qu'ils
voudraient. »
Une remarque nous reste à faire. Machiavel s'est appliqué
constamment à rechercher l'amitié et le patronage des hom-
mes les plus dévoués aux Médicis;et, par une déplorable
fatalité , ses protecteurs , avec qui il entretenait des liaisons
240 REVUE DE PARIS.
intéressées, étaient ou devaient être de cruels oppresseurs
pour sa patrie. Ainsi, nous avons vu ses intimités avec
F. Vettori et F. Guicciardini.Or, voici comme en parle l'au-
teur de Y Histoire des Républiques italiennes : » Ce furent eux
qui versèrent le sang et qui confisquèrent les biens des plus
vertueux citoyens , qui réduisirent à un exil perpétuel ceux
qu'ils feignaient d'épargner , qui ruinèrent par des taxes
arbitraires ceux qui avaient montré de l'attachement à la
liberté. » Enfin . dans une des dernières lettres que Machia-
vel ait écrites ( 1527 ), lettre adressée à son filsGuido,et
toute remplie de sentimens paternels, nous lisons : «Outre
les grandes amitiés que j'ai obtenues , j'ai gagné nouvelle-
ment l'amitié du cardinal Cibo , et si intime , que moi-même
je m'en étonne; tu en pourras profiter. » Or, ce cardinal
Cibo , neveu de Léon X, était alors un des triumvirs en sou-
tane qui exerçaient leur tyrannie sur Florence. Il avait été
adjoint par le pape Clément VII aux cardinaux de Cortone
et Ridolfi pour gouverner l'état au nom d'Hippolyte de Mé-
dicis , fils naturel de Julien, et à peine âgé de douze ans.
Voici en quels termes en parle M. Periès, l'historien de Ma-
chiavel : « Ces trois prélats, loin de chercher à gagner l'affec-
tion des Florentins par une conduite modérée, ne se ser-
virent du pouvoir que pour se livrer, sans obstacle , à la
licence et aux plus violentes extorsions. Assurés de l'impu-
nité , ils ne rougissaient d'aucun crime , et ils étendaient la
même impunité sur les violences de leurs partisans, v Voilà
où Machiavel choisissait des amis et des patrons , voilà où il
mettait son espoir.
Et ces traits épars que nous rassemblons pour en recom-
poser la figure de Machiavel, est-ce à un peintre jaloux ou
passionné, est-ce à un ennemi que nous les empruntons ?
Non , c'est Machiavel lui-même qui les a fournis , et si notre
portrait ne ressemble pas à ceux que l'on connait, c'est que
nous avons saisi l'homme intime , surpris dans le sanctuaire
de sa pensée, tandis qu'on s'est trop souvent contenté de
nous montrer l'homme dans sa vie extérieure et dans sa pen-
sée d'apparat.
Maintenant , croira-t-on avec J.-J. Rousseau (Contrat So-
eial), que « le livre du Prince est le rêve du républicain ! »
REVUE DE PARIS. 241
avec Roscoe ( Vie de Léon X) , que Machiavel « a supporté
son malheur comme un nouvel Aristide ; » avec Mackintosh
(Mélanges de Philosophie), que Machiavel « endura mille
maux pour la liberté de sa pairie... qu'il était le plus ardent
des républicains.... qu'il se dévoua pour le bien public —
que les doctrines du livre des Principautés ne lui furent in-
spiréesque par le mépris des hommes qui avaient trahi la li-
berté ;» avec M. Macauley (article delà Revue d'Edimbourg),
« qu'il est notoire que Machiavel fut, dans tout le cours de
sa vie, un zélé républicain; qu'il fut le martyr de la liberté —
que les misères n'avaient pu abattre son ame.... qu'un peu-
ple opprimé avait dû à sa patriotique sagesse sa dernière
chance de liberté.... qu'il mérite cette vénération qu'on doit
aux vertus d'une grande ame ; » avec M. Lerminier (Philo-
sophie du Droit), que Machiavel , qui était poète comique ,
qui â égayé Florence par la Mandragore , a bien pu conti-
nuer la comédie dans le livre des Principautés , et « froid
ricaneur, couronner son œuvre par un immense éclat de
rire ; * avec M. Artaud enfin, que a les joies , les amusemens
etlesfêtesde Machiavel n'étaient nécessairement qu'uneautre
série de travaux.... qu'il était parcimonieux et même un peu
avare ? »
Nous ne finirions pas si nous voulions réunir la plupart
des appréciations erronées qui ont été faites , par les plus
graves penseurs et les plus habiles écrivains, du caractère
privé de Machiavel; nous avons dû nous borner aux plus
récentes, à celles qui sont comme le résumé de toutes les
autres , et qui ont pour elles l'autorité de noms distingués
parmi les auteurs qui se sont spécialement occupés de Ma-
chiavel. Nous terminerons parce singulier passage de M. Ma-
cauley ■• » L'enthousiasme de Machiavel , banni de sa car-
rière de prédilection , semble avoir trouvé une issue dans
une légèreté désespérée. Il savourait un plaisir vengeur à
outrager les opinions d'une société qu'il méprisait. Il devint
indifférent à ces bienséances qu'on s'attendrait à voir res-
pecter par un homme si haut placé dans le monde littéraire
et politique. L'amer sarcasme de sa conversation rebutait
ceux qui aimaient mieux accuser sa licence que leur propre
dégradation, et qui étaient incapables de concevoir quelles
10 21
5-42 REVUE DE PARIS.
profondes émotions se cachaient sous ces gaietés d'un in-
fortuné , sous ces folies d'un sage.»
Tout cela est imaginé et loin de la réalité; on fait des tours
de force, de subtilité et de finesse pour arriver au faux; on
trouverait la vérité à moins de frais. La légèreté et la licence
étaient au fond du caractère et dans les mœurs natives de
Machiavel ; il était bien lui-même dans sa vie privée , et nul-
lement cet être de fantaisie que se compose à plaisir M. Ma-
cauley.
Restons dans la vérité ; elle est toujours plus instructive.
Abandonnons enfin cette éternelle fable de Machiavel répu-
blicain austère, martyr de la liberté, irréconciliable ennemi
des maîtres de sa ville, orné de toutes les vertus du grand
citoyen , et près de briser les chaînes de ses compatriotes.
Machiavel sera pour nous un homme de génie aux affaires
comme dans ses livres ; il sera bon père , ami dévoué , pa-
triote passionné pour l'indépendance italienne ; républi-
cain fort peu pratique assurément , il exposera pourtant
avec un admirable enthousiasme les théories républicaines
sous les beaux ombrages des jardins de Ruccellaï, entouré
déjeunes hommes ravis de cette noble éloquence , avides
des trésors de celle expérience du génie. Et puis , interro-
geant le secret de sa vie, nous trouverons un homme à qui
le patriotisme a dicté de belles pages et des pensées subli-
mes , sans lui inspirer les nobles actions et les beaux dé-
vouemens ; un homme occupé avant tout du soin de sa for-
tune , des vœux de son ambition; il aime la patrie, mais,
bien loin de lui faire aucun sacrifice , il ne demande pas
mieux que de profiler de ses désastres ; il désire la liberté,
mais quand la liberté est la proie des tyrans , il tâche, lui
aussi , d'emporter son lopin de l'oppression de Florence; il
cultive avec soin l'amitié des complices de la tyrannie, et
il n'ose venir dans une ville où il sera obligé de serrer la
main à un ami de la liberté. Enfin, le nom de Machiavel ré-
veille l'idée de l'austérité, et nous le trouvons, jusqu'à la
fin de sa carrière , ami de ses aises et des voluptés, libertin,
livré à toutes les illusions de l'âge de la folie, gémissant en
désespéré d'une disgrâce , ayant horreur de la médiocrité ,
dépensier, et professant l'art de demander aux puissans.
revue de Paris. 243
Ce n'est pas avec de telles mœurs qu'on brise les chaînes
des nations , ce n'est pas sans désintéressement , sans abné-
gation de soi-même qu'on mérite le titre de grand citoyen.
Lorsqu'on a bien étudié Machiavel , on ne s'étonne plus
qu'il ne se soit pas élevé au-dessus de la corruption de son
temps. Si son cœur eût été aussi noble que son génie était
sublime, il aurait plané bien haut par-delà cette fange ; il
aurait pu être l'oracle de la vertu . il n'a été que celui de la
politique ; et ce n'est pas sans justice qu'on a nommé pré-
cepteur des tyrans l'homme que , dans ces temps funestes ,
6on génie appelait au titre de bienfaiteur de l'humanité.
M- Avesel.
UNE VISITE
LA MERE DE L'EMPEREUR.
La semaine-9ainte de i834 sera mémorable à Rome.
Jamais, depuis Brennus, Rome n'avait vu autant de Gaulois : les
idiomes de la Seine, delà Loire, du Rhône, de la Durance,se
croisaient depuis le pont .£lius jusqu'au tombeau de la fille de
Crassus le Cretois. Au Capitole , les chiens et les oies nous regar-
daient amicalement passer sur la plate-forme où veillent Castor et
Pollux. Cette fois, il est vrai, nous ne venions pas incendier le tem-
ple de Jupiter Capitolin, ni massacrer les sénateurs sur leurs chai-
ses curules , ni bouleverser les sépulcres de Romultis et de Numa.
Pèlerins pacifiques et pieux , Gaulois dépouillés de l'anneau de fer
et de la francisque , nous arrivions à Rome sans chef, sans esprit
de conquête, ne nous souvenant plus de l'étendard du gui sacré au
coq essorant. Nous arrivions par centuries bourgeoises, avec un fra-
cas inouï de roues et de chevaux, par la route d'Anxur, parle lac de
Trasimène, par les gorges de rÉtrurie, par les antiques domaines de
Porsenna, et par la mer Thyrrénienne sur des galères à roues qui lu-
maient comme des volcans. C'était un concours immense comme
aux fêtes d'Olympie ; on eût dit que le monde entier était invité par
Rome à l'inauguration d'un cirque , d'une naumachie, d'un tom-
REVUE DE PARIS. 245
beau. Les hôtelleries regorgeaient de barbares , les étables man-
quaient aux chevaux; les plus indigens de ce pèlerinage universel
avaient établi leurs pénates d'argile sous les portiques des dieux.
Le jour que j'y arrivai, avec deux de mes meilleurs amis , Rome
n'avait pas uu seul lit à nous donner ; et cela me fit éprouver un
sentiment bien agréable : il me fut doux de penser que je ne profa-
nerais point mon arrivée à Rome par les soins vulgaires de la table
d hôte et de la chambre à coucher. Des hôtelleries , il y en a par-
tout à Rome j il y a dix lieues de chambres à coucher sous les ar
ches des aqueducs j c'est un dortoir généreusement offert au pre-
mier arrivant , un vaste caravansérail d alcôves ruinées plus soli-
des que nos monumens neufs. Ainsi mon souci d'arrivée fut bien-
tôt calmé. Si les mille maisons dont parle Ovide me refusaient
l'hospitalité d'une nuit , mon parti était pris ; je me couchais sous
un linceul de lierre , sur quelque matelas granitique tombé d'une
ruine, ou bien je montais au Capitule, je m'enveloppais de mon
manteau comme César , et je m'endormais , plus heureux que lui ,
malgré les ides de mars, à quelques pas de la statue de Pompée ,
sous l'alcôve que Michel-Ange avait bâtie pour moi.
Il était fort tard, et je me promenais dans Rome comme si je
l'eusse habitée toute ma vie, tant cette ville m'était connue. J'a-
vais laissé mon modeste matériel de voyage sous le péristyle d'An-
toninle-Pieux. Pardon, Antonin ! ta basilique est une douane!
Je n'avais gardé que mon manteau , car la nuit était fraîche , et ,
serpentant de rues en rues, j'étais arrivé sur la place de Venise,
au pied du Capitole. Là , je m'arrêtai.
Yoilà, me dis-je , la via San-Romoaldo , qui conduit à l'ambas-
sade française ; voilà le palais de \enise, édifice immense, bâti
avec une rognure du Colysée j et voilà... non , je ne me trompe
point à L'angle du Corso et de la place... voilà le palais delà
mère de Napoléon !
Et je me mis à regarder l'imposante prison où dormait la plus
illustre des mères , cette femme que la mort semble avoir oubliée ,
cette ruine vivante si majestueuse dans la ville des ruines! La
place était déserte ; la lune la remplissait de sa clarté douce : le
palais de Venise , moitié dans l'ombre, moitié blanchi parla lune,
avec son architecture sévère , ses sombres murailles à talus , sa
corniche de chàteau-fort , contrastait singulièrement avec l'élé-
gance italienne des autres édifices. Rien ne ressemblait moins à ma
10 21.
24G
REVUE DE PARIS.
ville de Rome que cette décoration de place publique. Un bruit àa
cloche descendit du haut d'une tour jusqu'à moi , c'était la cloche
di Capitole; le murmure de l'airain roula quelque temps le long
des murs du palais de Tenise ; un silence suhlime revint ensuite.
Ni la majesté de ce silence, ni la cloche qui me parlait du Capi-
tole; ni le fracas lointain des grandes eaux où Rome s'abreuve,
ni la pleine lune aimée de Rome , astre qui ne semble avoir été
créé que pour elle , rien dans cette première nuit tant désirée ne
me jeta dans ces rêveries d'antiquité , dans ces chaudes extases
auxquelles je m'étais préparé toute ma vie: je ne pensais qu'à la
femme qui fit Napoléon ; je sentais quelque orgueil à me dire que,
cette nuit , j'étais le seul homme qui prononçait le nom de cette
femme devant la maison où elle dormait, à l'heure où quelque
îêve lui montrait son fils vivant et son jeune petit-fils , malheureux
prince que la cloche de ce Capitole avait salué roi comme le ca-
non des Invalides. Par intervalles , quand les rayons de la lune ne
resplendissaient plus sur les vitres du palais, je suivais les mou-
vemens d'une lumière intérieure qui venait subitement éclairer
quelque magnifique salon , quelque boiserie éclatante , quelque
large cadre de tableau , ou faisait tournoyer au plafond l'ombre de
la rampe dans la nudité grandiose d'un immense escalier. Il y avait
bien du charme pour moi à cette curiosité d'enfant ; j'étais si heu-
reux de mon espionnage , que je craignais de voir s'entr'ouvrir une
des larges croisées et apparaître un fantastique majordome qui me
crierait le Perge viam en italien. J'avais peur des sbires aussi j on
m'avait tant parlé des sbires : ma station sur cette place , à heure
indue , devait être suspecte aux sbires ; les sbires ne parurent
pas. La liberté romaine me laissa rêver toute la nuit sur la place
de Venise. Noble veillée , qui me préparait à la visite du lende-
main !
Le jour que je quittai Florence , le prince de Montfort m'avait
remis une lettre de recommandation pour M. le chevalier Bohle ,
à Rome. Cette lettre m'était bien précieuse , parce que j'avais lieu
d'espérer qu'elle me donnerait accès auprès de la mère de l'empe-
reur. Je me rendis donc en toute hâte chez M. Bohle. Je trouvai
chez lui la cordialité la plus franche 5 il me dit qu'il se mettait à
ma disposition pour tous les services que je pourrais lui deman.
der. J'aurais pu vous en demander un hier, lui dis-je, mais il
♦•tait trop tard. J'ai trouvé Rome envahie par l'univers, et j'ai été
REVDE DE PARIS.
247
la victime de cette réaction : l'hospitalité romaine m'a fait dé-
faut 5 j'ai passé ma nuit à me promener. Aujourd'hui , mes amis,
mes compagnons de voyage ont découvert quelque chose qui res-
semble à un gîte 5 ils ont passé notre bail à vingt francs par jour.
J'accepterai bien tout ce que vous m'offrez de gracieuse hospita-
lité , mais je ne puis me séparer de mes amis. Il s'agit en ce mo-
ment d'une autre faveur que j'attends de vous: M. le prince de
Montfort , si affable, si bon pour tous les Français qui passent à
Florence , m'a donné droit d'espérer que je serai présenté à la mère
de Napoléon... — Comment! me dit avec chaleur M. Bohle,
c'est une affaire arrangée! vous verrez Madame mère aujourd'hui
même ; aujourd'hui ; non... mais demain, demain, vous pouvez
y compter j j'irai chez vous demain matin ; donnez-moi votre
adresse...
M. Bohle fut exact au rendez-vous.
En allant à la place de Yenise , il me dit une chose bien tou-
chante pour moi et dont je serai toujours fier comme Français :
Rome, me dit-il, est en ce moment visitée par toute l'aristocratie
voyageuse de la Prusse , de l'Angleterre , de l'Allemagne ; chaque
jour, des hommes de haute naissance sollicitent la faveur d'être
admis un instant auprès de Madame mère : mais dans l'état de
faiblesse où elle se trouve, vous concevez que tant de visites , la
plupart de curiosité, lui seraient accablantes. Aussi Madame mère
a pris le sage parti de ne recevoir personne 5 mais lorsque j'ai
prononcé votre nom , le nom d'un Français , elle s est empiessée
de me dire qu'elle vous recevrait avec le plus grand plaisir.
Nous arrivâmes à la place de Venise.
Ce qui me frappa d'abord en entrant dans le palais, ce fut le si-
lence qui régnait dans une aussi somptueuse demeure. L'escalier
était désert j je traversai des appartemens et des galeries solitai-
res. M. Bohle ouvrit une porte et m'introduisit , en prononçant
mon nom , dans un salou magnifique tout resplendissant de
soleil j à l'angle de la cheminée, une femme était couchée à demi
sur une chaise longue : c'était la mère de l'empereur ! Un sourire
éclaira sa majestueuse figure ; elle répéta mon nom et me désigna
un fauteuil à son coté gauche. Je m'assis.
— Tous venez de Florence , n'est-ce pas? me dit-elle ; vous
avez vu mes enfans, je le sais : Louis était malade : comment se
porte-t-il maintenant? — Le comte de Saint-Leu m'a paru asse?
248 REVUE DE PARIS.
bien se porter; je n'ai eu l'honneur de le voir qu'une seule fois. —
Et Julie? — Mme la comtesse de Survilliers est toujours souffrante,
sa maison est encore frappée d'un deuil si récent! — A.h ! oui,
pauvre Charlotte! veuve si jeune!... Et Jérôme, et Caroline?
— Le prince de Montfort, sa famille et Mme la comtesse de Lipona
jouissent d'une santé parfaite ; il n'est pas de maisons à Florence
plus agréables et plus hospitalières aux Français que les leurs. —
Je le sais, je le sais. . Comptez-vous séjourner longtemps à Rome?
— Hélas ! non , madame , deux ou trois semaines seulement : je
suis pressé d'arriver à Naples ; c'est un voyage que j'ai entrepris
dans l'intérêt d un livre auquel je travaille. — Le séjour de Rome
vous plairait beaucoup... on y vit long-temps, comme vous
voyez... Il y a vingt ans que je l'habite.
Je ne pus me défendre d'une exclamation comme si j'eusse
ignoré la grande date historique de la chute de notre empire.
— Vingt ans! répétai-je d'un air étonné. — Oui, monsieur,
vingt ans !
Et elle secoua la tête avec une expression de souvenir mélanco-
lique.
Dans un assez long intervalle de silence que je n'osai inter-
rompre, je descendis à quelques observations de détail.
Une seule dame de compagnie était auprès de Madame mère ;
elle travaillait à un ouvrage de broderie. Le salon était orné de
beaux tableaux représentant la famille de Napoléon ; ils étaient
signes par nos peintres célèbres , et avaient appartenu aux galeries
des résidences impériales. Rien ne m'a paru touchant comme cette
mère illustre privée de ses enfans et entourée de leurs portraits.
Immobile sur sa chaise, elle me parut souffrante, souffrante de ses
douleurs physiques, de sa vieillesse, de ses souvenirs , mais hé-
roïquement résignée. Sa robe, qui la serrait étroitement, laissait
deviner un état de maigreur extraordinaire ; ses mains étaient dé-
charnées ; sa figure n'avait conservé qu'un pâle épiderme : ses
yeux , bien ouverts , erraient au hasard, mais ne semblaient point
privés de l'usage de la vue. De la place que j'occupais, je voyais à
la fois et la tête immobile de la mère de Napoléon, et la haute tour
du Capitole. Quel assemblage de noms ! La grandeur de la chose
romaine luttait avec la grandeur d'une femme : le Capitole et la
femme avaient eu la plus étonnante part de puissance dans les
créations qui ne sont pas venue» de Dieu; et le hasard des révolu-
REVUE DE PARIS. 24 U
tions humaines avait fait asseoir la femme à l'ombre du monument
romain pour me les présenter ainsi associés, à moi , obscur pèle-
rin, qui n'avais reçu du ciel et de la fortune que des yeux faciles
aux larmes devant ce grand spectacle, et un cœur énergique pour
le sentir.
Lorsque ses lèvres se rouvrirent avec effort pour parler , elle
prononça le mot de France et le nom de son fils. Jusqu'à ce mo-
ment elle avait été une femme ordinaire, une mère chargée d'ans
qui demande avec simplicité au voyageur des nouvelles de sa fa-
mille absente. Mais après, à ses paroles, à ses gestes , à la mira-
culeuse énergie qui galvanisa tout-à-coup ce squelette de femme ,
je reconnus la mère de Napoléon. Un moment surtout elle me paru t
sublime. Non, il ne sera jamais donné à un autre homme d'enten-
dre ce qui fut dit par une femme brisée par l'âge, la douleur, l'exil,
et dit avec une fermeté d'accent , un bonheur d'expressions , une
vigueur de gestes qu'on admirerait dans une héroïne de vingt ans.
Je n'affaiblirai point ces paroles en les écrivant , parce que la froi-
deur de la lettre ferait tort au sublime de l'image, et que d'ailleurs
je ne crois pas avoir droit ni mission pour les publier. Si ces pa-
roles ont été prononcées pour demeurer secrètes, je me souvien-
drai que je les ai entendues à quelques pas du temple où
Rome avait placé la statue qui tenait un doigt levé sur ses lè-
vres.
J'avais besoin de retomber aux familiarités de la conversation,
car tout ce que j'entendais d'historique me faisait mal sortant des
lèvres de la femme dans le sein de laquelle l'histoire s'incarna. Il
me serait impossible de traduire mes impressions lorsqu'elle me
parlait de son enfant, lorsqu'elle entrait dans ces minutieux détails
de vie privée, d'anecdotes domestiques dont les histoires graves ne
parlent pas , et qui pour cela même ont tant de charme. Oh ! il faut
que le climat de celte ile de Corse bronze l'épiderme de ses enfans
et perpétue leur force intelligente jusqu'à l'heure précise de leur
mort; cari dans ce corps de femme où le mécanisme matériel du
mouvement semble s'être arrêté, bouillonne encore tant de sanc
* o
chaleureux, tant de puissance de facultés morales ! Les muscles se
sont affaiblis, les nerfs détendus ; la chair se dissout, parce que les
ressorts d'organisation physique ne jouent que leur temps donné ;
mais c'est merveilleux de voir chez cette femme combien l'esprit
est radieux de vigueur sur les ruines de la matière, combien la de-
250 REVUE DE PARIS.
crépitude se rajeunit sous la -virilité des idées , de la parole , de»
sensations, des souvenirs. Et en a-t-elle vu, de sa vie, de ces cho-
ses qui brûlent la vie! A-t-elle souvent tremblé pour des fils, quand
tous les boulets de l'Europe étaient lancés contre eux, à l'éter-
nelle bataille impériale de quinze ans! A-t elle parcouru l'échelle
complète des émotions dévorantes, inouïes jusqu'à elle dans les fas-
tes de la maternité, depuis le coup de canon du sacre impérial,
depuis le Te Deum de Notre-Dame, jusqu'au Dies irœ de Waterloo
et de Sainte-Hélène? L'autre jour encore, il n'y a pas bien long-
temps, elle avait mis la plus grande part de ce qui lui restait d'af-
fections sublimes sur le plus beau des enfans des hommes , sur le
fils de son fils ; elle , prisonnière sur le Tibre, lui sur le Danube ;
elle, envoyant chaque matin ses baisers maternels au roi de Rome,
par le vent qui souffle du Capitole. Il ne lui avait jamais été accordé
ce qui réjouit la vieillesse morose des aïeules , d'embrasser une
seule fois son petit-fils. On lui parlait de lui quelquefois à l'oreille;
on lui en parlait souvent , et elle tressaillait de joie , la pauvre
femme !
Un jour on ne lui en parla plus... C'est elle qui a pu dire
alors : « 0 vous qui passez par ce triste chemin , voyez s il est une
douleur pareille à la mienne ! » Niobé, Rachel, Marie, toutes les
mères inconsolables, voilà ses patronnes : et elle n'a pas fléchi sous
la douleur ! Plus virile que son fils sur le roc de Sainte-Hélène,
elle s'est cramponnée au roc Tarpéien; le désespoir ne l'en a pas
précipitée ; elle a voulu vivre long-temps , le front chargé de la
couronne du malheur: elle a voulu long-temps lutter avec les for-
tes ruines qui sont de l'autre côté du mont. La chair s'est éteinte j
mais la vie s'est réfugiée dans l'esprit. Chaque jour le génie rongeur
qui va donner son coup de faux à la colonne de Phocas, passe de-
vant la vitre impériale et s'incline. Pour cette femme, l'automne
n'a plus de fièvres , les marais Pontins sont à sec. On dirait que
Rome entoure de tout sa puissance de conservation la mère qui créa
le dernier des demi-dieux.
Je l'écoutais parler sous l'obsession de ces idées} elles ne m'ai-
nvaient pas une à une, méthodiquement formulées, mais toutes
ensemble, toutes d'un bloc, comme une flamme à mille rayons. Et
je me demandais par quelle fatalité heureuse je me trouvais là, le
dépositaire des réflexions suprêmes de cette femme 5 à quel titre j'é-
tais assis à sa gauche comme un confident, lorsque le pavé de la
REVUE DE PARIS. 25 1
place grondait sous le tonnerre continuel de tant debrillans équi-
pages qui avaient droit de s'arrêter partout dans Rome, hormis
devant le seuil de ce palais. Aussi, après plusieurs heures d'entre-
tien, je regardai ma visite comme excédant les bornes des conve-
nances, et je me levai pour sortir.
— Vous partez déjà? me dit-elle avec un accent plein de bonté;
vous allez sans doute aux fondions de la semaine-sainte? — Oui, ma-
dame , je vais à la chapelle Sixtine. — Avez-vous vu Fesch? — Je
n'ai pas encore eu cet honneur. — Ah ! je vous recommanderai à
Fesch ; vous aurez du plaisir à le connaître 5 il vous montrera sa
belle galerie de tableaux. Croyez-vous trouver une place à la cha-
pelle Sixtine ? — Je l'espère , en y arrivant un des premiers. — Si
vous aviez eu le temps de voir Fesch , il vous aurait fait placer,
mais il est un peu malade aujourd'hui ; je crois même qu'il n'ira
pas aux fonctions. — Je me ferai un devoir d'aller chez le car-
dinal Fesch après les fêtes de Pâques. — Oui, oui, il aura plus de
loisir.
Elle me salua de la main ; je m'inclinai en balbutiant quelques
mots décousus de remerciemens.Son secrétaire, officier français de
beaucoup d'esprit et de belles manières, M. Robagli, qui était en-
tré vers le milieu de notre conversation, m'accompagna jusqu'à
la porte et me dit : Eh bien ! comment l'avez-vous trouvée ? Je ne
répondis que par les signes expressifs de l'étonnement et de l'admi-
ration.
Délivré d'un bonheur qui m'était devenu cuisant , tant je suis
faible pour supporter des crises de ce genre , je remontais lente-
ment, et avec fatigue , la rue du Corso. En jetant au hasard les
yeux sur l'angle de la rue délie Murate , je vis une affiche de
spectacle. Elle annonçait la prochaine ouverture du théâtre di
Valle , et l'opéra VElixir d'amour , de Donizetti. Pour la pre-
mière fois de ma vie , je fus insensible à l'annonce d'une première
représentation d'un opéra nouveau. C'était un autre spectacle,
un autre théâtre qu'il me fallait. Par les rues sinueuses qui rayon-
nent du cirque agonale , je me dirigeai vers Saint-Pierre. Le jour
était propice aux douleurs d'un grand deuil ; Rome portait un
crêpe 5 ses mille cloches étaient muettes 5 son peuple courait aux
églises, c'était le Yendredi-Saint. Le hasard ne pouvait mieux
choisir mon jour : il me fallait toutes les lamentations de9 pro-
phète» , tous les gémissemeDs de la mélopée hébraïque pour accom-
232 REVUE DE PARIS.
pagner mes plaintes intérieures. Lorsqiie j'entrai à Saint-Pierre ,
un son lugubre de l'orgue répondit à ma pensée 5 une voix chantait
dans la chapelle du chœur, et, dans le cri de latinité sonore qui
roula sous les voûtes, je distinguai ce verset mélancolique : Elle
fleure , et personne ne vient pour la consoler i
MÏRT.
LE
DIABLE DANS UN BÉNITIER.
Ce château ruiné , qui se mire dans le Rhin , au-dessous de
Kaub , n'a pas toujours exclusivement servi de quartier-gé-
néral aux chouettes et aux corbeaux du Palaliuat. Sa cour
d'honneur , envahie maintenant par mille graminées sauva-
ges , n'a pas toujours ressemblé à une savane , ni la plate-
forme du donjon à une forêt vierge, où le frêne, le houx,
le coudre et l'arbousier surgissent capricieusement des in-
terstices delà pierre. Un vaste manteau de chèvre-feuille et
de lierre n'a pas toujours enveloppé l'abside de cette cha-
pelle, où près d'un porche saxon , cintré , massif, écrasé ,
s'élançaient les sveltes piliers de l'architecture des croisades.
Cette enceinte désolée brilla long-temps de toute la pompe
des solennités du culte ; elle passe aujourd'hui pour un pied
à terre infernal ; c'est à peine si la hleuse attardée ose y jeter
un regard furtif : elle craindrait trop d'y voir les fées danser
au clair de lune, boire la rosée suspendue aux feuilles du
nénufar , et dresser le couvert sur le chapeau des champi-
gnons. — C'est que , voyez-vous , le positif de la vie n'a pas
encore ruiné, dans ces contrées, les superstitions fantasti-
ques, si puissantes sur nos aïeux. Sauf les villes à esprits
forts, l'Allemagne croit encore aux lutins . aux fées . aux
dames blanches (iciiteivitcen)] et dans nombre de villages, on a
grand soin de leur faire politesse en arborant quelque linceul
blanc dans la chambre des accouchées. Les daines blanches
10 22
554 REVUE DE PARIS.
présagent encore les événemens politiques , et tous les pay-
sans du Guggisberg vous diraient qu'en 1830 , une appari-
tion annonça la révolution de juillet , comme une autre avait
pronostique , seize ans auparavant , la chute de Napoléon.
Partout on vous raconte l'histoire de la dame blanche de Ro-
senberg, qui ne manquait jamais de se montrer lorsque
quelque grande maison était à la veille de perdre un de ses
membres! Elle se produisait encore à l'occasion des mariages
e*. des naissances , mais tout en blanc ; tandis que pour
annoncer la mort elle portait des gants noirs. Erasme assure
qu'un comte de Rosenberg s'étant allié aux quatre maisons
souveraines de Brunswick , de Brandebourg , de Bade et de
Bernstein , la dame blanche favorisa ces maisons de ses pré-
sages , dont on tirait vanité , de même que les chefs de clan
s'enorgueillissaient de l'apparition du Bodag-glass, dont la
prande figure prêle un intérêt si sombre aux derniers mo-
yens de Mac-Ivor. La dame blanche de Rosenberg, fort
bonne princesse du reste , ne se permettait d'autres espiè-
gleries que d'ouvrir et de fermer quelquefois les portes avec
fracas pendant la nuit. Pourvu qu'on ne la maltraitât pas
en paroles , lorsqu'elle parcourait le château , un trousseau
de clefs à la ceinture, elle faisait des révérences fort gra-
cieuses à ceux qui se trouvaient sur son passage. Elle poussa
même la courtoisie jusqu'à aller avertir le prieur des jésuites
de Neuhaus d'apporter le viatique à Ralph de Neuhaus , que
venait de frapper une apoplexie foudroyante. A une autre
époque , elle fit un vacarme effroyable , jusqu'à ce qu on eut
distribué aux pauvres le repas de la bouillie , espèce de re-
devance octroyée aux serfs de la châtellenie, pour les dédom-
mager d'avoir concouru à la construction du manoir. Enfin,
un soir qu'une baronne de Neuhaus demandait l'heure a sa
femme de chambre qui la déshabillait, la dame blanche,
sortant de la boiserie , répondit : Minuit, ma chère. La ba-
ronne en mourut de peur, mais on n'en admira pas moins
tant de prévenance et d:urbanité.
Qu'on ne croie pas , du reste , que ces trad.tions merveil-
leuses soient étrangères à la France du dix-neuvième siècle.
Au fond de plus d'une de nos campagnes , ces magiques épo-
pées dont on berça notre enfance existent encore comme
REVUE DE PARIS. 25"8
au moyen âge , et , quoique cédant insensiblement au temps,
elles constituent toujours une véritable mythologie , qui a
ses dieux et son culte de terreur. Dans nos campagnes de
l'Alsace, de la Bretagne et de la Normandie , le lutin ser-
vant , le capricieux Gobelin, visite chaque nuit les écuries ,
caressant son cheval favori, dont il tresse les crins et grossit
la ration aux dépens de ses voisins. Arthus et ses piqueurs
infernaux parcourent à grand bruit les vallons des Pyrénées.
Les kéryons, nains difformes , blottis sous les pierres drui-
diques de la Bretagne , surgissent de ces retraites séculaires
pour former leurs rondes inégales au sein des brouillards;
et, nouvelle Titania , la reine Habonde commande à ce
peuple de farfadets. — Avec tant d'élémens d'intérêt, avec
cette ferveur moyen-âge qui nous a valu, depuis quelques
années, tant d'ogives, de ballades et de moustaches , c'est
même une singularité que la mythologie toute traditionnelle
qui créa l'Olympe des romanciers de cette époque , attende
encore un historien. Quoique reposant sur un sujet futile en
apparence , ce panthéon aurait cependant plus d'un résultat
désirable; le poète et le romancier y trouveraient de nom-
breuses traditions orales , comparables , pour l'intérêt et le
vaporeux , aux légendes que Walter Scott a jetées avec tant
de bonheur dans Waverley,le Monastère, la Fiancée de Lam-
mermoor et V Officier de fortune. Le dramaturge serait certain
d'y rencontrer des sujets aussi frais que saisissans ; le peintre
y puiserait de curieux motifs ; le philologue, l'observateur
des mœurs , y suivraient enfin , dans leurs filiations variées,
ces idiotismes singuliers , ces fables bizarres , dont le type
se retrouve sur les rives du Gange, comme au bord des lacs
d'Ecosse et dans les gorges du Kinast.
Je reviens à mes ruines.
Donc, en 1504, ces ruines étaient un « fort châtel a
à deux fins k moitié casque et moitié froc , » dit assez irré-
vérencieusement la chronique d'Hildesheim. Résidence du
prince évêque de Gluckstadt, munie de reliques célèbres,
cette enceinte avait vu long-temps affluer un immense con-
cours de fidèles et de pèlerins accourus de tous les coins de
l'Allemagne , pour présenter aux puissances du ciel des péti-
tions que celles de la terre n'avaient pas pu apostiller , mais
2l6 REVUE DE PARIS.
grâces aux fatigues et aux excès de la route , ces excursions
produisaient souvent un effet un peu différent de celui que
s'en promettaient les intéressés. Tel allait demander à
quelque bienheureux de rétablir ses finances , qui avait
mangé son dernier kreutzer à la première halte. Plus d'un
borgne était revenu aveugle, plus d'un boiteux cul-de-jatte.
Telle vierge folle avait vu s'éteindre dix fois sa lampe au
milieu des hasards de cette excursion pénitentiaire : aussi la
ferveur diminuait sensiblement, et quoique Luther n'eût
pas encore publié ses quatre-vingt-quinze propositions , cet
indice , joint à mille autres , présageait déjà le moment où
il suffirait d'un moine crapuleux pour bouleverser l'Europe,
briser l'œuvre de Charles-Quint, et faire chanceler la tiare
au front de Léon X. D'un autre côté, les prétentions de
quelques seigneurs laïques du voisinage , l'exercice de ce
singulier droit public , qu'on appelait naïvement le droit
du poi>'& (der faustrecht) , c'est-à-dire du plus fort , le demi-
désordre qui précéda le moment où l'appel au futur concile
retentit du Rhin à l'Oder comme un coup de tam-tam . tous
ces motifs obligeaient le prélat à entretenir, outre son
contingent fédéral , un corps nombreux d'archers. Quand
il sortait c'était
Précédé d'un porte-croix.
Suivi de plus d'une lance.
Ainsi, dans les murs de Gluckstadton voyait confondus
la lance et le goupillon . l'élole et la cuirasse. Le chanoine
coudoyait le landskennet ; l'office succédait à l'exercice,
l'orgue à la trompette : singulier mélange , amalgame
bizarre, qui faisaient tout à la fois de l'édifice une caserne et
un monastère.
Le maître spirituel et temporel de ce domaine, Gédéon de
Stolberg. onzième évêque de Glucksladt, venait de se met-
tre au lit par un soir d'automne. Il murmurait une dernière
prière, quand il entendit tirer brusquement les rideaux de
drap d'argent de la couche épiscopale.
— Sus! Gédéon de Stolberg, dit une voix métallique...
Su5... Les patenôtres sont bonnes, mais on peut les rc-
REVUE DE PARIS. 2î)7
mettre à demain sans crainte qu'elles ne refroidissent.
— Sed lilera nos à malo , dit l'évèque ; et il se signa , en
ouvrant la bouche pour appeler son premier heyduque.
— Un moment donc , reprit la voix métallique. Tout à
l'heure tu appelleras ton grand vicaire et le capitaine de
tes archers ; mais écoute avant ce que je viens tout exprès
t annoncer. Le comte de Ruthweil vient de faire passer son
frère de vie à trépas , et , au moment où je te parle , c'est à
peine s'il essuie sa dague sur son gantelet de chamois.
— Ruthweil a tué son frère ! dit le vieil évêque tout trou-
blé de l'avis et de la manière dont il arrivait.... Le malheu-
reux ! Mais qu'y ferais-je ? Après celle de Dieu, c'est l'affaire
du corps germanique...
— C'est la iienne , Gédéon de Stolberg.
— La mienne?
— Oui, la tienne. Ne vois-tu pas que le comte va être mis
au ban de l'empire et que ses domaines appartiendront au
premier occupant?... Et que dirais-tu, Gédéon de Stolberg,
s'il le survenait ainsi pour voisin quelque palatin comme il
y en a tant entre la Meuse et le Rhin , un de ces Philistins
sans foi ni loi, qu'on ne cautionnerait pas pour les œufs
d'un poulaillier ? Avant huit joursils arrêteraient etrançon-
neraient tes pèlerins, chasseraient tes daims à ne pas te lais-
ser une peau pour couvrir ton rituel , et pécheraient tes vi-
viers jusqu'à la dernière carpe , quoique prêtre sans poisson
soit comme poisson sans eau. Tu me diras peut-être que ton
vidame et tes archers pourraient les mettre à la raison :mais
tu sais, comme moi. que ces détrousseurs-là ne craignent
guère plus les soldats de l'Eglise que ses excommunications. . .
— Il n'est que trop vrai, dit l'évèque, ces renards de
Satan ne se gênent guère pour manger les raisins de la
vigne du Seigneur ; mais qu'y faire ?
— Quy faire ?... Etre le premier occupant et t'emparer
des domaines du fratricide avant que personne ait eu le
temps d'y songer... Ce ne sont pas ses schivartz-reiters qu'il
laissait mourir de faim, eux et leurs chevaux, qui pour-
raient faire résistance, ils sont trop las de ce service ; ses
landskennets ne sont pas mieux disposés , et tes gens pren-
draient le château de Ruthweil à coups de goupillon ; mais
10 22.
2o8
REVUE DE PARIS.
hâte-toi , don Kyrie-eleison... le flambeau qui va devant
éclaire toujours mieux que celui qui suit !
— Soit , reprit l'évêque , tout-à-fait décidé ; mais toi , qui
que tu sois, païen ou chrétien, clerc ou gendarme, homme
ou vision, je t'adjure par le sel du baptême de me dire «
comment tu te trouves à ce moment en cette chambre.
— Je suis Leskin, reprit la voix, lutin servant du comte
de Ruthweil. Voilà treize mois que je suis près de sa per-
sonne, et j'y serais encore sans le beau coup de dague qu'il
a fait cette nuit ; mais je ne me soucie pas de relever de
chréliens qui soient plus diables que moi : j'ai voulu changer
de condition, et , comme de tous les palatins du voisinage
aucun ne vaut guère mieux que le Ruthweil , j'ai songé à
toi, Gédéon de Slolberg , et, pour payer ma bienvenue. je
me suis pressé de venir te donner un bon avis.
— Serf de Satan, dit l'évêque, je te connaissais déjà pour
appartenir au comte ; mais sous quelle figure oserais-tu te
présenter devant un prince de l'Eglise ?
— Sous celle-ci.
Et une lueur bleuâtre éclairant par degrés l'appartement,
l'évêque vit dans la ruelle un adulte aux yeux gris, aux che-
veux roux, à la peau cuivrée, et vêtu dun tabar mi-parti
rouge et noir; à son bras gauche brillait l'écusson de la
maison de Ruthweil. Tout-à-fait rassuré, l'évêque, prenant
le sifflet d'argent pendu à son chevet, appela l'heyduque ,
donna des ordres, et le soleil n'était pas encore levé que la
bannière épiscopale flottait sur la tour de Ruthweil. Le
comte, effrayé de son propre crime, s'était enfui à travers
champs comme un homme privé de sa raison ; et depuis on
n'entendit pas plus parler de lui que du dernier manant qui
se serait noyé au passage d'un gué. Il n'en fut cependant
pas moins mis au bande l'empire, et ses domaines échu-
rent à l'évêque, qui reconnaissant du bon office de Leskin,
l'admit au nombre de ses serviteurs. L'embarras fut de lui
trouver un emploi.
On le mit d'abord aux écuries; mais aucun des chevaux ne
voulait se laisser approcher du nouveau palefrenier ; tous
ruaient, hennissaient , comme s'ils eussent flairé l'enfer :
il fallut quitter l'écurie.
REVUE DE PARIS. 259
A la vénerie , les chiens ne parurent pas disposés à vivre
en meilleure intelligence avec Leskin. Il parvint cependant
à se mettre dans les bonnes grâces de l'écuyer , en lui pro-
mettant d'apprendre la lecture et le plain-chant à un loup
qu'il élevait au château ; l'écolier parut d'abord assez bien
profiter de ses leçons. Il prononça bientôt l'A d'assez bonne
grâce ; mais , à la lettre qui suivait, ce fut bien autre chose.
A force d'entendre son maitre lui répéter BBB , il crut être
en un parc , et , prenant les enfans de chœur qui revenaient
du catéchisme pour un troupeau de moutons frais tondus , il
se jeta dessus et , du premier bond , en étrangla deux. Ou le
chassa de la vénerie et on voulait le chasser du château ;
mais le bon évêque , qui l'avait pris en amitié , voulut qu'on
lui fit essayer de nouvelles fonctions.
Il enlra aux cuisines comme pourvoyeur.
Là , le maître-queux s'amusa d'abord assez de le voir re-
tourner les charbons ardens avec ses doigts, écumerla mar-
mite avec sa main et attiser le four avec son pied ; mais un
beau jour , à la suite d'une querelle, il lui arriva de débar-
bouiller un marmiton avec de l'eau bouillante , et toute la
cuisine se déchaîna contre lui, parce qu'on était jaloux de
lui voir faire en une heure la besogne d'un jour.
« Ses légumes sentent le soufre , dit le maitre-queux ; il
va bien sûr les chercher au potager du diable , à cheval sur
une baguette de coudrier.
« Il a fait servir l'autre jour au prince-évêque une ome-
lette d'oeufs de corbeau et de graisse de pendu, dit le
maitre-saucier.
» Ses fruits sont pleins de vers et de limaçons , reprit le
maître d'office.
« Et sa venaison provient de la chasse infernale, s'écrie
le hâterôt , car tous ses chevreuils ont uiie patte noire et les
naseaux fendus. »
Si bien qu'un jour que l'évêque était convié au festin du
chapitre de Benfeld , on saisit le pauvre Leskin qui dormait
dans le four , et on le mit à la broche après l'avoir piqué et
lardé comme un quartier de chevreuil ; puis , croyant bien
le tenir, on le fit tourner devant un feu à rôtir en trois tours
le veau d'Éphraïm et les sept vaches grasses de Pharaon.
2ûO REVUE DE PAUIS.
Peine perdue! Toute cette valetaille oubliait qu'autant valait
essayer de faire cuire une Salamandre. Aussi Leskin ne fai-
sait que s'ébaudir à la flamme , et, profitant d'im moment
où un seul marmiton était resté à tourner la brocbe , il dé-
gagea doucement son bras gaucbe , et saisissant un gros
brandon ardent , il en frappa au front le marmiton , qui
tomba à la renverse dans une friture de carpes du Rhin
qu'on venait de retirer des fourneaux. Aux cris de l'infor-
tuné marmiton, tout le monde d'accourir; mais Leskin s'était
déjà débroché. Faisant de la broche une lance et delà lè-
chefrite une rondache , il maintint ses ennemis à distance
en même temps qu'il battait en retraite vers la porte du châ-
teau. Cette habile manœuvre allait réussir ; il avait déjà
traversé la cour d'honneur et franchissait le pont levis,
quand il se trouva sur les bras, ou, pour mieux dire , sur
les talons toute une légion de nouveaux ennemis.
C'était la meute du château qui, alléchée par le bon fumet
des bardes de lard demi-cuites, accourait gueule béante pour
s'endonner curée. A elle se joignirent bientôt tous les mâtins
du voisinage, et ce fut avec cette escorte que Leskin traversa
l'avenue seigneuriale, au moment même où l'évêque y arri-
vait , de retour de son banquet de Benfeld. Or à ce banquet,
tout en portant les santés d'usage à la prospérité de leur
hôte , messieurs les chanoines avaient quelque peu glosé de
ce qu'un prince de l'Eglise tenait à son service un vassal de
l'enfer, et l'évêque , poussé à bout , avait promis de s'en dé-
barrasser par les armes spirituelles. Aussi , du plus loin
qu'il aperçut Leskin , il rassembla toute sa force d'esprit
pour trouver quelque puissant exorcisme; mais il resta
court , soit qu'il hésitât à expulser son favori , soit que mes-
sieurs les chanoines lui eussent fait trop largement boire
de ce vin thèologiqîie que les vignobles du Rhin réservaient
pour l'Église. Mais son grand- vicaire qui n'avait guère vidé
que deux cruches de vin de Volixheim , tira immédiatement
son élole , et , de la voix grave d'un dominicain espagnol
qui chanterait le Salve rcgina sous la potence , il entama le
psaume : Exsurgat Devs.
Leskin n'en attendit pas davantage. Espérant encore
échapper au redoutable grand-vicaire, il alla se jeter dans
REVUE DE PARIS.
261
une mare voisine couverte d'algues de conferves et de len-
ticulaires. Là , blotti dans la vase jusqu'aux oreilles , et n'a-
longeant que de temps en temps le nez au milieu des ro-
seaux . il croyait avoir dépisté ses ennemis bipèdes et qua-
drupèdes. Tous avaient en effetperdu sa trace, et renonçaient
à le poursuivre, quand un bruit singulier paru de la mare
appela de ce côlé toute leur attention. Leskin avait avalé par
mégarde une grenouille , et les efforts qu'il faisait pour s'en
débarrasser venaient de le trahir.
L'intrépide grand-vicaire, bien sûr alors détenir son ad-
versaire, s'approcha du bord de la mare, et, étendant la
main sur les eaux, il les bénit en prononçant ces paroles
du samedi-saint :
<c Je le bénis , créature d'eau , par le Dieu vivant, par le
Dieu véritable, parle Dieu saint, par le Dieu qui, dès le
commencement du monde , te sépara d'avec la terre par
une seule parole ; par le Dieu dont l'esprit était porté
eur toi.
» Amen , dit l'assistance. »
A ces mots , qui faisaient de la mare un bénitier , on vit
Leskin se débattre convulsivement au milieu de ce bain
lustral \ on entendit des hurlemens affreux , on vit la mare
se couvrir d'une écume rougeâtre, et, quand on voulut y
repêcher le lutin , on ne retrouva que la broche et la lè-
chefrite qui furent placées en guise d'ex-voto dans la cha-
pelle de Glœkstadt.
^- Comme, en pareille matière , il importe de citer ses
autorités, je dirai que ces faits sont attestés par un grave
annaliste , l'auteur de la Chronique flirsavgienne. Becker
les rapporte fort au long dans son Monde enchanté. Puis ils
m'ont été confirmés traditionnellement par un vieux briga-
dier trompette de l'armée de Mayence , qui ne comprenait
pas qu'on pût les révoquer en doute , car on lui avait montré
la broche et la lèchefrite à Kaub.
Emile Morice,
LE TRÉSOR DE NUMISMATIQUE
ET DE GLYPTIQUE.
Le Trésor de Numis?natique et de Glyptique^ en est déjà à sa
vingtième livraison. L'opinion peut se former en connaissance de
cause sur cet immense ouvrage qui excita, en apparaissant, le vif
intérêt de tous les hommes occupés d'art et d'histoire , et qui a con-
quis depuis leur sympathie la plus ardente; il est temps que la cri-
tique s'en occupe et vienne le signaler au public.
Un procédé de gravure a été découvert au moyen duquel M. Col-
las, son inventeur, peut graver toute espèce de bas-relief avec une
exactitude si scrupuleuse, une fidélité de reproduction si extraor-
dinaire , que ce n'est plus une copie, mais un véritable fac-similé
qu'il obtient! Il est si peu de personnes aujourd'hui qui n'aient
pas vu quelque épreuve de cette merveilleuse gravure, que nous
n'avons plus à dire son inconcevable effet de relief. La mécanique,
cette puissance nouvelle que je suis parfois tenté d'appeler divine,
cette force étrange qui envahit le monde et le couvre de bienfaits ,
surpasse ici , dans ses limites , tout ce que l'expérience , l'habitude
et le génie ont pu enfanter de plus beau; admirable précision,
détails d'une parfaite délicatesse , jeu de lumière même, aucune
des meilleures conditions de l'art ne manque aux résultats de la
gravure Collas.
Une semblable invention ne pouvait exister long-temps, on le
pense bien , sans qu'on en tirât parti : le Trésor de Numismatique
fut conçu , et l'entreprise est telle que c'eût été folie d'oser même
la tenter , si la découverte de M. Collas n'était venue la rendre fa-
REYUE DE PAKIS.
263
elle; il ne s'agit rien moins que de reproduire tout ce qu'on con-
naît d'intéressant en médailles, pierres gravées, ciselures, etc., etc.,
c'est-à-dire, de renfermer dans deux ou trois volumes in-folio,
peu dispendieux , tous les trésors de l'Europe en ce genre.
L'œuvre est commencée , et elle se poursuit avec un si beau suc-
cès , que certainement elle s'accomplira.
Les éditeurs ont divisé leur travail en trois classes , monumens
antiques , monumens du moyen âge et de 1 histoire moderne, puis
monumens de notre histoire contemporaine, c'est-à-dire choix de
médailles antiques, de camées et de pierres gravées , iconographie
grecque et romaine puisée aux sources les plus pures , collection de
8ceaux et de monnaies depuis les Mérovingiens jusqu'à nous ;
enfin, recueil de toutes les médailles de la révolution et de rem-
pire. On voit qu'il n'y avait pas d'exagération de notre part à
avancer que cet ouvrage est immense : ajoutons que son utilité est
peut-être plus grande encore. Vest-ce pas , en effet , une excellente
chose que cette série de pièces, lumières infaillibles dispersées
dans les dépots publics ou dans des cabinets particuliers en France
et à l'étranger , et qui vont être rassemblées de façon à ce que cha-
cun les puisse posséder dans sa bibliothèque et consulter à son
aise ? N'est-ce pas réellement un trésor ouvert aux plus pauvres ,
un trésor versé à pleines mains sur notre ignorance que ce recueil
de monumens authentiques, portant tous leur date précise inscrite
de la main même des siècles les plus reculés ? Comme source de
renseignemens historiques, c'est donc une œuvre d'une incontes-
table utilité qu'un pareil ouvrage : il ne l'est pas moins comme
renseignemens d'art, puisqu'il fournit la contre-épreuve de l'ori-
ginal avec ses défauts , ses beautés , son ensemble et, chose plus
précieuse encore , avec son faire } ainsi qu'on dit dans les ateliers,
ou, pour nous exprimer autrement, avec la manière inlime dont il
est traité. — Par le temps de recherches et de fouilles investiga-
trices où l'on est si heureusement arrivé de nos jours, les avantages
d'une telle exactitude sont inappréciables.
Dans les vingt livraisons que nous avons sous les yeux, nous
remarquons que les éditeurs ont publié plusieurs morceaux que ne
possède pas la Bibliothèque royale ; nous citerons particulièrement
dans ce nombre plusieurs médailles du Pisan et une grande quan-
tité de pièces delà révolution française. Il parait certain qu'ils ont
poussé leurs recherches jusqu'en Allemagne et en Italie , et il est à
264 REVUE DE PARIS.
notre connaissance qu'ils ont aussi obtenu plusieurs pièces inédites
appartenant à des particuliers dont leurs grandes relations et
leurs instances pleines d'amour de l'art pouvaient seules leur faire
gagner une épreuve. On sait en effet que les faiseurs de cabinets
n'ont point en général des idées fort larges; ils poussent le sen-
timent de la propriété jusqu'à son excès le plus mesquin , et la
gloriole singulière qu'ils attachent à posséder une pièce unique, à
pouvoir dire dans leur joie d'égoïste : « Moi seul j'ai cela, » les
amène souvent à enfouir chez eux des monumens d'une extrême
utilité. — Il n'est pas, hélas ! de bonne passion qui n'entraîne
son vice avec elle. — Ces hommes , qui méritent tant de recon-
naissance pour avoir découvert des reliques d'un prix infini, qui
auraient été sans eux dévorées par la poussière et l'oubli, man-
quent au dévouement que nous devons tous à la société , en gar-
dant, comme des avares jaloux, sans les montrer à peine, les
richesses qu'ils doivent à leurs savantes investigations. Le Trésor
est parvenu à vaincre quelques répugnances de cette nature , en
sorte qu'il ne donnera pas seulement les médailles que contiennent
tous les cabinets publics 5 mais aussi plusieurs pièces cachées dans
les collections particulières , pièces authentiques, nous le répé-
tons, qui pourront peut-être bien mettre sur les traces de la vérité
de points d'histoire encore contestés.
Nous avons déjà dit comment cet ouvrage est divisé en trois
grandes classes : subsidiairement chaque classe a encore été divisée en
plusieurs séries qui sont toutes indépendantes les unes des autres à
raison de ce qu'elles contiennent des ouvrages tout-à fait distincts.
11 est annoncé que l'on peut souscrire séparément à chacune des
séries. Ainsi , pour donner un exemple qui nous fasse comprendre
du premier coup de tous les lecteurs , ceux qui voudraient avoir
l'Iconographie grecque pourront se dispenser de souscrire à l'Ico-
nographie romaine , de telle sorte que celui qui n'aura pas la
faculté d'acheter ce vaste répertoire de toutes les sciences et de
tous les arts , aura di; moins celle de se procurer à peu de frais un
recueil complet de tous les monumens qui se rattachent à son
genre d'étude spéciale. Idée généreuse, terme de publication loyal
que nous aimons voir introduire dans le commerce , et qui sont
loin de ces honteuses pratiques an moyen desquelles on compromet
trop souvent les souscripteurs dans des dépenses qu'ils ne pou-
vaient prévoir.
REVUE DE PARIS. 265
Il nous vient ici le besoin de demander qu'on ne s'étonne pas de
nous voirdescendre, contrenos habitudes, à ces questions de détail,
et enregistrer complaisamment les moindres mérites de la nouvelle
publication. C'est que, il faut l'avouer avec franchise, nous vou-
drions que notre voix servît à la répandre partout, car elle nous
semble destinée , en appelant l'attention générale sur les chefs-
d'œuvre de la gravure en médailles , à relever un art que nous
avons toujours aimé de prédilection , un art trop dédaigné de nos
jours , et qui, tombé sous l'empire dans la dégradation , ne pourra
bientôt plus se relever , quoi qu'il fasse, si l'on ne vient prompte-
ment à son secours. Déjà la gravure sur pierres fines , une de ses
plus belles parties, est complètement perdue , et vous ne trouve-
riez qu'à grand'peine aujourd'hui en France un homme capable de
vous tailler un cheval ou des lambrequins dans une cornaline.
Mais, puisque l'occasion s'en présente, interrompons-nous pour
dire un mot de la gravure en médailles. C'est une chose qui ne
sera pas sans intérêt de rechercher quelles sont les causes de sa
décadence, et quels moyens on peut employer pour y mettre un
terme. Le Trésor nous guidera dans cette entreprise ; avec sa rapide
machine, il nous a déjà mis en quelques pages presque toutes les
pièces sous les yeux.
Je voudrais bien ne pas avoir l'air de remonter jusqu'au déluge,
mais je suis cependant obligé de parler des Grecs. Depuis ces types
de médailles qu'ils nous ont laissés , types qui ne furent jamais sur-
passés , même par les Romains, la gravure déclina jusqu'au quin-
zième siècle, où elle commença à se relever, comme pour appor-
ter sa pierre au splendide édifice de la régénération universelle.
On n'en trouve que des traces à peine perceptibles au moyen âge,
dont toute la numismatique estrenfermée dans de fragiles emprein-
tes de sceaux qui nous occuperont tout-à-l'heure. Durant le quin-
zième siècle, on vit se multiplier les médaillons fondus et ciselés.
L'art d'enfoncer les coins dacier, art connu des Grecs et des Ro-
mains, était encore perdu 5 ce ne fut qu'au commencement du sei-
zième siècle que Victor Camelio le retrouva , et qu'on se servit du
balancier. Les principaux événemens et les grands personnages du
temps furent ainsi représentés par des hommes dont les noms , pour
la plupart , sont restés ignorés. Les artistes alors daignaient à peine
signer leurs œuvres : c'était le siècle qui travadlait. Il semble qu'ils
ue s'en considérèrent que comme les ouvriers. On sait d'un autre
10 23
266 REVUE DE PARIS.
côté que , dans la force primitive et toute- puissante de leur génie ,
ils étaient souvent à la fois peintres, sculpteurs, poètes, architec-
tes , musiciens. Nous pouvons donc penser qu'ils firenttous desmé-
dailles, et il n'y a plus à s'étonner que les plus belles se trouvent
signées par le Pisan , qui était peintre , et par ce terrible spadassin
Benvenuto Cellini, qui était oifévre, sculpteur , joueur de flûte et
admirable écrivain. Plusieurs années après, l'histoire de nos com-
patriotes Dupré et Varin, dont le génie égale celui des Italiens,
nous enseigue que la gravure en médailles était devenue un art
spécial ; mais il n'importe. Toujours est-il qu'il suffit de consulter
les planches du Trésor pour voir que les uns et les autres , connus
ou inconnus , produisirent des chefs-d'œuvre.
La France, autant que nos études aient pu nous en apprendre,
était la seule nation qui fit encore de belles médailles au dix-sep-
tième siècle. Les graveurs de Louis XIV vinrent ensuite , mais fu-
rent peu dignes de l'école d'où ils sortaient. Ils renoncèrent aux
médaillons ciselés , et aimèrent mieux profiter des perfectionne-
mens du balancier, qui leur permettaient de frapper de grandes
médailles. La décroissance de talent qui commence à se faire sen-
tir dans leurs ouvrages , et qui a continué avec une effrayante ra-
pidité jusqu'à nous , ne provient pas seulement du goût qui s'était
perverti sous l'étouffante protection du grand roi, mais aussi des
changemens introduits dans la manière d'exécuter. D'abord , eu ne
demandant plus aux graveurs les médaillons ciselés que faisaient
les maîtres, on leur enleva des mains leur plus noble outil, le oi-
selet , celui avec lequel ils fouillaient le bronze pour y chercher la
vie, et par suite ils perdirent l'occasion fréquente de voir, d'étu-
dier et de copier la nature; puis Louis XIV, qui voulait que tout
se fit avec apparat sous son règne, même le travail des artistes,
ordonna que les compositions de médailles leur seraient données
par l'Académie. Il supposait apparemment que l'Académie réunie
en séance solennelle trouverait de bien plus beaux motifs pour re-
tracer ses hauts faits, qu'un graveur livré dans le silence à l'inspi-
ration de son génie. — On aurait peine à croire à cet ordre absurde
et visiblement imprégné de l'orgueil le plus fou, si toutes les œu-
vres d'art de ce temps-là ne portaient le cachet de pompeuse con-
trainte qui les éloigne tant de l'humanité. — Quoi qu'il en soit ,
les graveurs abandonnèrent bientôt le dessin, devenu inutile pour
eux j et rien ne paraît plus simple qu'une fois réduits à cet état d'i-
BEVUE DE PARIS. 267
lotisme , ils se soient laissé gagner peu à peu par la paresse, et que,
devenus tout-à-fait étrangers à l'étude , ils aient fini par demander
leurs figures en relief aux sculpteiirs, se contentant d'achever les
coins, et changeant ainsi leur bel art de graveurs en un métier de
coupeurs d'acier.
Nous ne savons point expliquer autrement l'incroyable imper-
fection des médailles de la révolution que nous offre le Trésor. Ce-
pendant vers cette époque , Duvivier, l'ancien et le nouveau Dupré
sortirent de ligne. Ce dernier fut un homme du plus rare mérite»
et, pour en donner un témoignage facile à vérifier pour tous,
nous rappellerons seulement un de ses moindres ouvrages, le ra-
vissant génie de la loi qui décore les pièces de 3o sous. Par mal-
heur, un artiste ferme et fier comme l'était Dupré ne pouvait con-
venir au petit despote naissant qu'enfantait la république ; il fut
renvoyé après une visite du premier consul à la Monnaie, et M.Tiol-
lier prit sa place. Il n'est pas nécessaire d'avoir vu beaucoup de
collections pour savoir que l'art retomba plus bas que jamais sous
le consulat et l'empire. Les médailles de cette époque ne sont plus
de la gravure , c'est quelque chose comme de la mauvaise bijou-
terie bien grattée, bien frottée , bien polie j il était digne de l'A-
cadémie d'appeler dans son sein ceux qui excellèrent dans ce mi-
sérable métier, tandis qu'il fallut que Dupré s'entêtât à vivre jus-
qu'à quatre-vingt-quatre ans pour recevoir la croix avec Henriquet
Dupont, peu après la révolution de juillet , quand , sous l'impres-
sion des belles générosités du peuple , on se préoccupait encore d'i-
dées de justice pour décerner les récompenses. Et vérité, il y a des
gens qui doivent avoir de singuliers vertiges et être pris par d'é-
tranges fous rires lorsqu'ils rentrent en eux-mêmes , sondent les
profondeurs de leur nullité , et voient les honneurs qu'on leur dis-
tribue dans le monde. Je suis sûr que plus d'un académicien se
moque de la société , et prend pour elle un large mépris lorsqu'il
se regarde assis sur les bancs de l'Institut à la place de gens de mé-
rite. — Les graveurs de l'empire furent Galle, Andrieu , Brenetj
Droz , Gatteaux père, et aussi Jeufroy , qui leur était bien supé-
rieur à tous , mais pas assez cependant pour ne point mourir étouffé
sous leur médiocrité.
Ce ne fut que vers le commencement de la restauration qu'on
vit quelques nouveaux graveurs prendre leur art au sérieux.
MM. Gayrard et Depaulis lurent les premiers qui osèrent négliger
268 REVTJK DE PARIS.
la manière convenue pour s'occuper de dessin et de modelé. Beau-
coup d'autres les imitèrent , parmi lesquels survivent glorieuse-
ment Barre etDomarre. Il nous reste ainsi trois ou quatre hommes
de mérite qui sont en état de rendre à la gravure sa splendeur ,
si on veut leur donner du travail et les encourager. Malheureuse-
ment le public ne peut rien pour eux; à peine suffit-il, aujourd'hui
que nous sommes devenus si modestes que l'on n'a plus le droit
de faire faire son médaillon à moins d'avoir un nom , à peine suf-
fit-il pour alimenter la belle galerie que fait M. David. Nous avons
beau avoir plus de grands hommes que jamais , il n'y a pas de quoi
faire vivre quatre graveurs, ^ous verrez qu'il faudra que le peuple
s'en mêle encore. On a bien eu, il y a quelques années , le caprice
de médailles , et ce fut alors qu'on publia les collections métalli-
ques des grands hommes français et des grands hommes universels;
mais cela passa comme un caprice et ne servit qu'à ajouter au mal
en faisant de tous les graveurs de cachets du Palais-Royal autant
de graveurs de médailles qui demandent à être de l'Institut , et
qui en seront , si Dieu leur prête vie. La masse du public a repris
son dédain pour les médailles; des gens même qui ont des cabi-
nets de tableaux , les regardent à peine comme des jetons bons à
marquer les points à la bouillote. Grande erreur que ne justifie
pas à nos yeux l'état d'infériorité où elles sont long-temps restées.
En effet , ia gravure en médailles est un art aussi éminent que la
sculpture ou la peinture. Cela ne peut être mis en doute, aucun
artiste ne viendra le nier. Il faut qu'un graveur fasse de la chair,
de la barbe , du cuir , des étoffes avec du bronze, comme un sculp-
teur avec du marbre. Les difficultés sont les mêmes. Le génie né-
cessaire pour les vaincre demande autant de force, et les beautés
qu'il enfante ne charment pas moins tout ce qu'il y a dans l'homme
de sensible aux délicieuses conventions artistiques. 11 est donc ur-
gent , si l'on ne veut pas laisser retomber cet art dans la médio-
crité , qu il soit spécialement encouragé. Au lieu de cela, disons-le,
41 trouve aujourd'hui moins d'aide que jamais dans le gouverne-
ment. La chambre , en liant , par une de ces décisions inconsidé-
rées qu'elle laisse échapper avec une aimable nonchalance, en
liant , dis-jc , le musée des médailles à la monnaie des espèces ,
en l'attachant ainsi au ministère des finances comme à un corps
mort , l'a voué à sa perte. Les graveurs ne savent plus où s'adres-
ser. A quelque porte qu'ils frappent , eux qui ont plus besoin que
REVUE DE PARIS. 269
tous autres d'être soutenus par l'état , puisqu'ils exercent, comme
nous venons de le démontrer , un art sans gloire dans le public et
sans dédommagement pécuniaire, on leur répond : « Nous n'avons
pas d'argent pour vous. » D'un autre côté, je vous laisse penser
si le ministre des finances, leur protecteur naturel , comprend un
mot à ce qu'ils lui disent pendant qu"il cherche à se tirer d'affaire
avec son milliard.
Le fait est que depuis la révolution de juillet, on n'a commandé
que trois médailles!
Il est à désirer que la chambre revienne vite sur son vote , et
que la gravure rentre dans le département des beaux-arts pour
vivre à son budget. Il ne faut pas la laisser périr; c'est par elle
que les principaux événemens d'un pays se transmettent à la posté-
rité. Les médailles sont des extraits du Moniteur frappés en or,
des allégories où les nations qui suivent savent trouver un sens
parfaitement clair, une histoire métallique que l'on vient consul-
ter quand le temps a dévoré quelque partie de celle écrite dans les
livres. Nous regardons la numismatique comme tellement essen-
tielle , que nous voudrions qu'on s'en occupât spécialement. D'a-
bord, il faudrait la détacher de la monnaie des espèces ; le directeur
de la Monnaie n'a rien à faire avec les médailles , c'est un fermier
exploitant le balancier de l'état ; pas autre chose. Pourvu qu'il
frappe beaucoup , peu lui importe ce que ce soit, boutons de cu-
lottes ou médailles ; il n'y voit et ne doit naturellement y voir que
ce qu'il en Tetire. Une autre amélioration encore serait d'arracher
au gouvernement le droit qu'il s'est arrogé de frapper seul des mé-
dailles , sous on ne sait quel vain prétexte de garantie.
Après la révolution de juillet, chacun reprit la faculté de frap-
per à son loisir , et l'administration ne dit mot 5 mais aujourd'hui
que tout ce peuple révolté est rentré dans l'ordre , on prétend qu'elle
s'occupe de regagner son ancien privilège. Nous voudrions qu'elle
pût seulement stipuler que ses commandes seraient frappées à l'Hô-
tel des Monnaies. Il n'y a pas plus déraison pour que le gouverne-
ment garde le monopole du balancier, qu'il n'y en aurait pour qu il
gardât celui des presses à imprimer ou à lithographier. C'est une
absurdité de prétendre que cela est exigé par la tranquillité publi-
que ; une médaille n'est pas plus dangereuse qu'une brochure ou un
dessin , et les tribunaux , que l'on ne ménage guère pour ces sortes
d'affaires, condamneraient tout aussi bien qu'un article du National^
10 23.
270 REVUE DE PARIS.
le coin qui tendrait au renversement du gouvernement du roi. Si
l'on vient dire que l'état perdra alors le droit , qu'il né doit certai-
nement pas perdre , de vérifier le titre de l'or et de l'argent em-
ployés dans les médailles, nous répondrons que cette vérification
ne sera pas plus difficile que celle du métal des bijoux , et pourra ,
sans aucune espèce d'inconvénient, s'exercer de la même manière.
Il se présente ici d'ailleurs une question de bonne foi , car il ne
faut pas perdre de vue que le monopole exercé par le fermier de la
Monnaie le met à même , non-seulement de soigner aussi peu une
médaille que nos pièces de 100 sous , mais encore d'en taxer la fa-
brication au prixqui lui convient. A ce propos , nous demanderons
où l'administration prend le droit de retenir pour les bibliothèques
de S. M. Louis-Philippe, sur toutes les médailles que l'on fait
frapper , six épreuves en sus des quatre épreuves voulues par la loi ;
il nous semble qu'elle use un peu de l'argument du loup.
Nous pourrions fournir, pour motiver les encouragemens à don-
ner à la gravure, des raisons d'une importance presque politique»
il ne s'agit pas uniquement de la dignité du pays, faible considé-
ration pour nos hommes d'état qui auraient honte sans doute de
transmettre par la numismatique leurs actes àla postérité , il s'agit
aussi de la sécurité publique et commerciales Un gouvernement
financier ne devrait pas ignorer que les monnaies , les billets de
banque, les poinçons, les timbres, les contrôles d'or et d'argent
sont du domaine de la gravure en creux , et que plus les artistes
auxquels ces travaux sont confiés seront habiles , plus les contre-
façons seront difficiles.
Avant d'en finir sur ce sujet, nous exprimerons le vœu que l'on
établisse au Musée une collection d'empreintes de médailles antiques
et modernes, où le public et les artistes pourront aller s'inspirer et
s'instruire, comme dans les galeries du Louvre , parla statuaire et
la peinture. C'est sans doute parce que l'on s'est toujours si peu
occupé chez nous de faire connaître l'art numismatique , que le
public l'apprécie aussi mal. M. Ch. Leuormant a déjà commencé à
la Bibliothèque une collection dans le genre de celle que nous dési-
rons ; mais elle est bornée aux possessions de la Bibliothèque et
nécessairement incomplète ; elle n'est d'ailleurs connue que du
petit nombre d'initiés admis dans le sanctuaire , dont on cache les
plua précieuses reliques les jours où Ton veut bien permettre au
public fl'aller voir} il faut ajouter aussi que la valeur de toute*
REVUE DE PARIS^ 271
ces pièces, presque toutes d'or ou d'argent , les rend d'une com-
munication fort difficile , tandis qu'un cabinet de belles empreintes
en plâtre ou en soufre offrirait à tout le monde des moyens d'étude
qui nous sont refusés. N'oublions pas de faire remarquer, en ter-
minant, que ces monumens de tous les âges, depuis l'antiquité la
plus reculée jusqu'à nous, donneraient des renseignemens exacts
sur le costume et les personnages historiques dont les médailles
représentent l'effigie. Il est à craindre que la parcimonie et l'insou-
ciance ne nous privent longtemps des avantages qu'aurait la réa-
lisation d'une pareille idée j le Trésor de Numismatique y sup-
pléera pour les particuliers , et il aura le mérite de renfermer dans
un volume peu considérable tous les matériaux qui , disposés chro-
nologiquement dans un Musée, occuperont , nous l'avouons , une
très-grande place.
Nous voici revenus au Trésor. Il est en pleine marche , il a atta-
qué ses trois grandes catégories :1a première, par la série des bas-
reliefs du Parthénon , la seconde, par la série des sceaux et des
médailles françaises et italiennes ; la troisième, par le recueil de
celles de la révolution. La beauté de travail des médailles françai-
ses et italiennes est extraordinaire; ce sont là de nouvelles et su-
perbes choses , généralement ignorées du public , et dont nos mé-
dailles contemporaines ne peuvent, comme nous l'avons dit, donner
aucune idée. Ces pièces ont d'autant plus de prix, que chacune
d'elles est accompagnée de son revers. Or, le revers est la partie
capitale d'une médaille; c'est dans la composition de ces sortes de
tableaux que l'artiste peut donner carrière à son génie, se livrer
à son imagination et montrer les ressources de son savoir. Avec
une certaine habitude de métier, on peut arriver à tailler conve-
nablement une tête; mais il n'en est pas de même d'un revers : il
faut là de l'invention et de l'exécution libre ; aussi est-ce toujours
là que se dévoile le talent des uns et l'impuissance des autres. Ce-
pendant on ne s'occupe en général que des têtes, parce qu'elles
sont portraits. Pour vingt faces que l'on trouve dans une collec-
tion , il n'y a quelquefois pas deux revers , et encore ne sait-on
souvent pas à quels personnages elles appartiennent; les éditeurs
ont compris ce qu'il y avait d'inexact , de fâcheux, dans une sem-
blable méthode , et ils donnent leurs médailles complètes. Ce soin
prête à l'ouvrage un attrait que nous ne nous attendions pas à y
trouver ; il y a tel revers qui a presque un parfum de chronique
272
REVUE DE PARIS.
la flatterie de l'artiste ou la vanité du modèle y sont écrites d'une
manière indélébile. N'ont-ils pas osé, par exemple, comparer
Henri III à Alexandre , et dire de Charles IX qu'il serait plus grand
qu'Hercule? Les siècles ont beau passer, les bommes restent les
mêmes !
La série des sceaux rendra fort heureux ceux qui , dévoués aux
recherches de l'art, trouvent des jouissances infinies à étudier ses
premiers pas dans les œuvres antérieures. La reproduction de ces
magnifiques ouvrages est réellement merveilleuse ; les exquises
finesses que les artistes du moyen âge prodiguaient dans leurs
moindres travaux, sont rendues comme par miracle, et ont tant
de relief qu'il vous semble parfois avoir une empreinte sous les yeux.
Ainsi que nous le disions tout à l'heure dans l'espèce d'histoire
de la gravure que nous avons essayée, on trouve , entre les mon-
naies des empereurs d'Occident et les médaillons du quinzième
siècle , une lacune qui ne peut être remplie que par les sceaux ;
c'est là qu'il faut aller prendre la numismatique du moyen âge. —
L'usage des sceaux remonte à la plus haute antiquité : c'étaient d'a-
bord des cachets employés pour conserver le secret des lettres ou
des portes sur lesquelles on les apposait; puis ils devinrent une re-
présentation de l'autorité ou de la foi de celui qui scellait j les
Francs adoptèrent cet usage, et le Trésor donne des empreintes qui
remontent de la manière la plus autbentique jusqu'à Thierry III
( Tèoderik) , année 670, c'est le plus ancien sceau que l'on ait
découvert. Rois , évêques, abbés , comtes, monastères , communes ,
chevaliers, tout le monde eut un sceau, et l'on conçoit que des
recherches faites avec habileté dans les archives des provinces et
des couvens puissent fournir une suite nombreuse de pièces entiè-
rement inédites, aussi utiles pour l'histoire que pour l'art. Sous ce
point de vue , nos chancelleries et nos archives sont des mines
encore vierges et abondantes , malgré les pertes énormes en ce genre
que nous avons faites de toutes les manières. On sait qu'au temps
des malheurs de la patrie, que je ne voudrais pas rappeler , les
Russes se chauffèrent pendant trois jours avec la cire des chartes
de la ville de Dijon.
Il n'y avait que les bulles de papes , d'empereurs et de rois, qui
fussent en or , toutes les autres étaient en cire , et M. Depaulis est
le premier , je pense , qui , songeant à l'intérêt que pouvaient avoir
ces monumcne, se soit occupé de conserver, par le Boula; c, les pré-
REVUE DE PARIS. 2.1ï>
cieux restes que leur fragilité fait disparaître chaque jour ; il &
aussi rassemblé tout ce qu'il y a de plus curieux, comme person-
nages historiques, costumes, blasons et détails d'omemens. Le
Trésor , avec ses vastes relations , poussera plus loin encore ses
investigations, et il commence, en attendant, par donner les
seaux de tous les rois et reines de France. Ceux de Thierry, de
Clovis III , de Childebert III et de Chilpéric II , sont des têtes de
face à longue chevelure , et, quoiqu'ils soient du travaille plus
sauvage, nous les préférons à ceux de Charlemagne et de ses suc-
cesseurs, qui ne sont autres que des pierres antiques , dont ces
princes , de leur autorité de barbare- , ont tout simplement fait
leurs portraits ; ce qui donne à croire que les germes d art aperçus
sous les premiers conquérans, avaient péri faute d'êtres fécondés.
On est forcé d'en venir à Robert , second roi de la troisième race ,
pour trouver un sceau du temps et du pays. C'est donc de 996
qu'il faut dater la mise en marche de l'art national , et encore
sommes-nous obligés de reconnaître qu'il a tout-à-fait le style du
Bas-Empire jusqu'à Louis YUI. La plus belle période de notre
gravure en creux commence à Louis IX 5 elle se développe tout-à-
coup magnifiquement, et l'on verra que les sceaux de Philippe-le-
Hardi et de Philippe-le-Bel possèdent un caractère de simplicité
et de grandeur admirables \ ceux de Marie , femme de Philippe III,
et de Jeanne, première femme de Philippe IV, ont tant de pureté
dans les poses , tant de grâce dans les ajustemens, qu'il est im-
possible de rien voir de plus charmant au monde. Nous nous sou-
venons ici que M. Depaulis, lorsqu'il nous montrait sa collection,
nous fit remarquer, en nous mettant nombre de preuves sous les
yeux , que les œuvres d'Angleterre , d Allemagne et d'Aragon , ri-
valisaient alors de grand goût avec la France. C'est effectivement
à cette époque que l'art chrétien était à son apogée, et que le
treizième siècle envoyait par toute la terre ces colonies de prodi-
gieux ouvriers qui, en bâtissant les cathédrales de Cologne , de
Milan, de Strasbourg, d'Anvers et de Cantorbéry , laissèrent
tomber dans les miniatures sculptées dont nous nous occupons ,
tout ce que le gothique a d'élégance et de suavité.
Plus tard, le style conserve de la noblesse; mais il se fait moins
large et moins sévère à mesure qu'il approche de Louis XIV et de
Louis XV, sous lequel il devient faux et maniéré.
Rien de plus attrayan à suivre que ces phases diverses de l'art
274 REVUE DE PARIS.
français; c'est une étude où nous avons réellement trouvé du charme.
On s'attache à ce travail , auquel tant de siècles viennent apporter
leur tribut ; on vit ainsi dans le passé, et pour moi je rends par-
ticulièrement grâce au Trésor d'avoir donné les empreintes telles
que le temps les a transmises , usées ou non , dans toute l'intégrité
de leur naïve facture. Ceux qui veulent de l'amusant partout se
plaindront peut-être d'avoir quelques planches où l'on distingue
à peine une tête ou une draperie ; il n'y a pas à les écouter. 11 eût
été bien facile , il est vrai , de faire des restaurations ; mais heu-
reusement les éditeurs ne l'ont point osé , ou plutôt , disons mieux,
à en juger par le beau sentiment dont leur ouvrage est relevé, ils n'en
ont pas été tentés ; ils voulaient faire œuvre d'artistes et non d'arran-
geurs, lis gravent la médaille fruste, floue, effacée, ou conservant à
peine de trace selon qu'elle arrive àleurs mains, telle qu'elle est enfin;
et ce respect religieux pour tous les morceaux qu'ils publient fera du
Trésor de Numismatique un ouvrage réellement infaillible, et que
l'onpourra consulter comme renfermant la vérité absolue.— Toute res"
tauration dans les choses d'art n'est toujours et ne peut toujours être
qu'une conjecture, et lorsqu'on songe à l'imagination exubérante des
artistes du moyen âge , ou à la majestueuse solidité des anciens, on
reconnaît qu'il est déraisonnable de vouloir se mettre à leur place.
Il faut regretter amèrement ce qui est perdu , mais il faut garder
sans y porter une main sacrilège ce qui est conservé. — On ne pou-
vait donc mieux comprendre que l'ont fait les éditeurs du Trésor,
et leur propre intérêt, et celui de l'art; cela est si vrai, que la
série des bas-reliefs du Parthénon est la moins intéressante de tou-
tes, malgré le magique effet de son exécution. Les restitutions
consommées en Angleterre sur ces admirables marbres sont souvent
trop défectueuses , et nous sommes persuadé que si l'on avait opéré
une réduction exacte des bas-reliefs purs, la publication de cette
série aurait eu une valeur qu'elle est d'autant plus loin d'avoir,
qu'elle n'offre en définitive que la copie d'une copie.
Il nous reste à parler des médailles de la révolution; elles sont
plus précieuses comme souvenirs contemporains que de toute autre
manière. Sous le rapport de l'art , nous avons déjà dit ce que nous
en pensons , c'est par leur extrême imperfection qu'elles excitent
la curiosité. D'après toute apparence , chacun faisait alors une pe-
tite médaille à son usage particulier , selon que l'événement du
jour ou le rêve de la nuit l'inspirait, et il faut convenir que leur
REVUE DE PARIS. 275
grossièreté une fois admise, elles ont une grande valeur historique.
Quoi de plus étrange que le buste d'un père Duchesne royaliste', car
il y eut beaucoup de pères Duchesne. Quoi de plus étrange que
celui-là, une hache sur l'épaule, un pistolet dans la ceinture, une
pipe à la bouche, et portant pour exergue : « Le père Duchesne,
f , bon patriote ! n Ou bien encore cet homme couché devant
la Bastille , et disant , en se dégageant des fers dont il est chargé :
« Ma finte, il était temps que je m'éveilise , car l'opresion de mes
fers me donions le cochemar ! n Beaucoup de ces pièces sont en
plomb provenant de la Bastille; d'autres sont de véritables pam-
phlets coulés en bronze, où l'instinct populaire éclate avec énergie
et se révèle par des saillies d'une trivialité fort originale , comme
dans celle frappée sans doute à propos des états-généraux , qui
montre d'un côté les trois ordres représentés par un guerrier , un
prêtre et un laboureur , et de l'autre des chats qui se battent , avec
cette légende : « C'est ici que les chats se peignent! >- C'est de
l'histoire en veste.
Si aucune critique n'est venue se mêler à nos éloges, c'est que le
7Vtfsornous paraît réellement remplir toutes les conditions du bien;
d'ailleurs quelques détails manquant parfois de finesse, une trop
grande uniformité de ton, quelque chose d'un peu monotone et plombé
dans l'aspect général, sont les seuls reproches qu'on puisse lui adres-
ser; mais de tels défauts ne sont-ils pas inévitables , ne tiennent-
ils pas aux perfections même de ce genre de gravure; n'est-ce pas le
vice fatalement attaché à toute qualité , le cachet de notre misère
humaine qui ne laisse rien sortir de complet de nos mains, un
nouveau témoignage enfin de l'infirmité native qui se montre dans
les moindres œuvres de l'homme . et qui ne lui fait toujours ache-
ter le bien qu'au prix du mal ? Aurait-on pu sauver ce qu'il y a
de désagréable dans l'inflexible rigidité de la mécanique, en impri-
mant d'une teinte différente les pièces d'un métal différent ? Nous
n'en savons rien , et nous nous contentons de livrer cette observa-
tion à l'examen réfléchi des éditeurs. Après cela , il nous reste une
dernière remarque à faire : chaque planche est accompagnée d'un
texte explicatif de son contenu ; or , de la nécessité où l'on était
de se borner à des notices très-succinctes , il est résulté une sé-
cheresse et une aridité que nous aurions voulu voir pallier da-
vantage. Heureusement le texte n'est qu'une partie très-secondaire
d'un pareil ouvrage, et doit être regardé comme une table raison-
^76 REVUE DE PARIS.
née des matières. Au reste, c'est peut-être parce qu'on a voulu faire
plus que de besoin , qu'il est devenu fautif. M. Ch. Lenormant
atteindra mieux le véritable but , en ménageant son incontestable
savoir, en se gardant , par exemple , de citer le trailé d'équitation
de Xénopbon à propos des bas-reliefs du temple de Minerve.
Résumons-nous : nous considérons le Trésor de Numismatique
comme cligne d'être placé à côté des livres du siècle d'Henri Es-
tienne ; la pensée de libéralité artistique avec laquelle il est dirigé
répond à toutes nos sympatbies, et la baute intelligence que l'on
y sent présider assure un véritable monument élevé a l'art de tous
les temps et de tous les pays. Nous nous félicitons qu'il ait été
conçu et qu'il s'exécute dans le nôtre, et nous nous réjouissons
surtout que la découverte de M. Collas permette de mènera fin,
pour un prix proportionnellement très-modéré , une entreprise
utile , essentielle , excellente, que les vingt premiers graveurs de
l'Europe réunis n'auraient pu même aborder.
T. ScHOBLCHER.
JACQUELINE DE BAVIERE,
DRAME EPÏ COQ ACTES
Deux faits littéraires, fondemens d'un art belge, se sont
produits simultanément : un drame national et un public
national. Le drame, l'intelligence d'un seul , qui n'est qu'un
accident, était moins difficile à rencontrer que le public, 1 in-
telligence de tous, qui est une civilisation entière.
Nous disons l'intelligence de tous : l'artiste trouvera désor-
mais, dans son pavs, la sympathie qui vient de l'appréciation :
il y aura réaction électrique entre la fuule et lui : il ne s é-
puisera plus à donner son magnétisme sans en recevoir. Cette
réciprocité, cette correspondance entre celui qui crée l'impres-
sion et ceux qui la leçoivent, entre l'ame législatrice de l'artiste
et les âmes obéissantes des masses , est pour nous , il faut le
dire , une innovation sociale.
En Belgique la population francisée, l'élément littéraire
grossit de jour en jour et tend à déborder complètement l'élé-
ment qui n'a que de l'esprit naturel : leur borne de séparation
que l'instruction déplace sans cesse . marque les empiétemens
graduels de ce public qui a prodigué au drame nouveau
reconnaissance et estime. La population des non-liseurs dimi-
nue , la population des salons, des cabinets de lecture, des
cours du musée augmente dans une proportion relative. L'im-
primerie en ajoutant à l'une, le temps en retranchant de l'au-
tre, travaillent en concurrence pour la civilisation.
Avec la majorité qui s'en va , l'appui cherché par l'écrivain
n'était pas possible. Un mot moderne manque dans son dic-
10 24
278 REVUE DE PARIS.
tionnaire, celui de producteur immatériel et surtout de pro-
ducteur littéraire : que la pensée poétique puisse frapper ses
banknotes, avoir sa monnaie légale, il faudrait toute une révo-
lution intellectuelle pour en pénétrer son entendement. Cette
majorité comprend le producteur avocat, marchand, militaire,
mais le producteur homme de lettres est à ses yeux plus qu'une
fiction, c'est un non-sens , disons plus, une déloyauté. L'idée
que l'esprit puisse être une création de valeurs , dérangeant
toutes ses notions sur les échanges , la voiture de M. Scribe ,
le tilbury de M. Janin doivent lui sembler à la lettre de véri-
tables larcins , des délits contre la propriété. Aussi le belge
des anciens jours regarde-t-il l'homme de lettres , le comédien
et l'escamoteur non autorisé par M. le bourgmestre , comme
trois variétés de la souche parasite : il va jusqu'à leur appliquer
une épithète identique , vague dans son esprit , mais qui doit
cependant avoir à peu près la signification des Bohémiens de
Béranger : agréable mélange de la vie aventureuse, inconsi-
dérée et désavouée des individus dont le rôle se joue sur
les grandes routes et dans les carrefours, et sedénouesur la place
publique. Cette épithète est celle de poète, jwët en flamand.
L'homme qui montre le diorama, celui qui ramasse un gros sou
avec la bouche , Talma , Vilmain ou Paganini (si son imagina-
tion pouvait se peindre ces trois derniers ) sont pour lui indis-
tinctement des poët. Poè't est l'expression !a plus avancée de
son mépris , comme avocat est l'expression la plus avancée de
son admiration , l'étiquette qu'il place sur toutes les grandeurs
humaines. Parlez-lui de Bonaparte : Oh! Bonaparte, répon-
dra-t-il , c'était une forte tête j c'était un avocat !
Pendant que se préparait cette transformation nationale ,
un jeune belge , avec cette audace que donne une vocation,
accomplissait , dans l'isolement de sa pensée, l'œuvre qui de-
vait mettre ce public à l'essai. A cette hardiesse il en ajoutait
une autre, celle de demander un succès à un parterre usé
d'émotions, au moyen d'une intrigue peu pathétique, d'une
principale passion prise dans la réalité, mais dans Texceptionj
en un mot , à l'aide d'un intérêt plutôt poétique que populaire.
Acceptant le drame nouveau, avec sa société complète, sa
bigarrure de rangs , de sentimens et de langages , ses nouvelles
études historiques, la virilité plus forte de ses caractères et ses
REVUE DE PARIS.
279
grand s mouvemens de scène , mais faisant des portraits plutôt
que des bas-reliefs , mettant l'analyse du cœur au-dessus de ses
tortures , caractérisant l'action au lieu de Fincidenter , en un
mot, s'inspirant plus de Victor Hugo que d'Alexandre Dumas.
Cette épreuve faite , il a pu se dire : Au lieu de surprendre le
cœur de mon public, j ai captivé sa tête j donc je sais peindre
les hommes et colorer ma pensée : pensée et style , c'est tout
un artiste. Quelques mots sur le mécanisme de son drame
prouveront qu'en effet il n'a pu se placer au-dessus du charla-
tanisme des émotions fortes, qu'à la condition de savoir ima-
giner , observer et écrire.
Il y a dans cette pièce un amour et un événement politique :
l'événement politique a pour fond le tableau des mœurs con-
temporaines. Les mœurs chevaleresques et municipales de l'é-
poque j l'intervention de la cité , des corporations , dans les
démêlés des princes , la peinture de cette bravoure prodiguée,
de ce mépris de la vie des autres et de la sienne , espèce de
tempérament typique de ce temps et d'antithèse du nôtre:
tout ce pittoresque, toutes ces dépenses de l'imagination étaient
indispensables pour attacher à une action qui touche peu le
spectateur. Au fond il lui est assez indifférent, dramatique-
ment parlant, que les états de Marguerite deviennent la proie
du Bavarois ou de Philippe de Bourgogne. Le spectateur n'en
veut pas non plus beaucoup à l'époux de Marguerite. Au théâ-
tre les poltrons ont tort , c'est vrai ; mais au fond le duc est
un sybarite assez aimable , un élève anticipé du 19e siècle,
qui croit que la vie humaine n'a que deux pivots, une maîtresse
et un cuisinier ; il est saint-simonien et gastronome , vroilà
tout. Mais ce contraste ingénieux entre la femme virile et
1 homme efféminé , ce contre-sens de sexes aide à la vraisem-
blance du véritable nœud de la pièce, qui réside dans la pas-
sion partagée de Marguerite|et Franz de Borsell, dans les vicis-
situdes de cet accord un peu métaphysique entre deux âmes
qui se séduisent mutuellement par leur force.
Ce caractère fondamental de Franz démontre les similitudes
détalent qu'a l'auteur avec Victor Hugo plutôt qu'avec Alexan-
dre Dumas. Dans Borsell, le chevalier est théâtral et en dehors,
un peu Porie-St. -Martin ; mais au fond se trouve une pas-
sion d'analyse, des révélations de notre nature intime, qui res-
280 REVUE DE PARIS.
semblent bien plus aux procédés microscopiques de Marivaux
qu'aux grands coups de brosse de nos faiseurs de noir. Aux
grands coups de brosse . les émotions des masses.
La popularité des caractères de Dumas est bien plus grande
aussi que celle des caractères de Victor Hugo ; non qu'ils l'em-
portent en vérité , mais en généralité commune ; tout le monde
s'est passionné comme eux et peut se passionner comme eux.
Tout au contraire des personnages de Victor Hugo. Une sym-
pathie sincère avec eux vient de ce que soi-même on a vécu,
pensé , souffert , aimé , à part de la foule. Prenons pour
exemple lune de ses moindres créations , Tribou'et.
Triboulet est pris dans l'humanité, mnis dans l'humanité
exceptionnelle : on trouve de ces sensibilités maladives et, pour
ainsi dire , clandestines; de ces malheureux qui ont tout cau-
térisé de leur cœur . excepté un seul point sur lequel la vie
refoulée tout entière, agit avec une énergie de concentration
effrayante. Cyniques , insensibles sur le reste , touchez le point
excepté de la mort générale, le point qui aime, qui souffre, qui
s'exalte , et vous réveillez les sentimens les plus sublimes et
les plus redoutables. Victor Hugo a mis des paradoxes vrais sur
la scène , comme Rousseau a mis des paradoxes vrais dans
les livres. Chez Victor Hugo , il y a plus de profondeur , plus
d'intimité, plus de nouveauté dans les passions et lescaraotères,
plus de poésie , en un mot. Chez Dumas , il y a des alternati-
ves plus terribles sur la scène, plus d'an.viélé dans la salle,
plus de drame enfin. M. Noyer a préféré le pinceau de l'au-
teur de Cromwell.
Nous ne dirons rien de l'action politique de la pièce à la-
quelle l'intrigue de passion s'incorpore et s'individualise pour
l'échauffer et la faire mouvoir, parce que nos confrères ont
rempli cette tâche et parce que le drame de M. Noyer étant
un début , nous nous sommes occupé bien plus de son talent
que de son œuvre : car il y a dans cet œuvre , plus encore d a-
venir que de succès. C'est pourquoi nous avons tâché de mon-
trer qu'il a soutenu l'intérêt plutôt avec les] seules ressources
de l'art qu'avec les ressources d'un sujet passionné. Ses ta-
bleaux du passé amusent constamment l'imagination , ses
développemens du cœur humain attachent toujours la pensée :
fc'il n'attendrit pas à un égal degré , c'est qu'il ne l'a pas voulu.
REVUE DE PARIS. 281
Nous sommes charmé pour l'auteur qu'il en soit ainsi. Il fera
sangloter quand il le voudra , sûr de savoir, dans tous ses
sujets , se montrer peintre et écrivain. Quant au stvle , nous
répéterons un jugement qui nous paraît juste et complet. Sa
manière est la couleur de sa pensée : il est pittoresque sans
cesser d'être naturel.
10 24.
CHRONIQUE DE PARIS.
— 2 4 AOUT. —
Nous avons parlé, dans notre précédent volume, de l'attaque du
Constitutionnel contre M. Villemain. Yoici comment s'y est pris
ce journal , pour procéder à cette nouvelle immolation à ses dieux
classiques.
Le Constitutionnel a supposé qu'il avait vu, le 19 août 1834
une femme pleine de grâce dans l'esprit et dont les jugemens
sont d'une justesse exquise. Que le Constitutionnel , lui consti-
tutionnel qu'il est, ait vu pareille femme et l'an de grâce 1834,
c'est pure supposition , vous le pensez bien. Toutefois , la fiction
admise , écoutez quel colloque eut lieu entre cette femme pleine
de grâces et le Constitutionnel. La scène eût fait à elle seule la
fortune du vaudeville-monstre.
La femme pleine de grâces, je vous en dois prévenir, nourrissait
quelque estime pour le talent de M. Yillemain. Afin de la guérir de
ce travers , voici la ruse à laquelle eut recours le malin Constitu-
tionnel.
— «Vous avez, dit-il d'abord avec bonbomie, entendu parler,
madame, de boutiques d'épiciers, n
Le Constitutionnel, qui a sa droguerie rue Montmartre , de-
mandant en la même année de grâce 1834 si l'on a entendu parler
de boutiques d'épiciers, n'est-ce pas impayable? Mais laissons-le
poursuivre.
— «Vous avez entendu parler, madame, de boutiques d'épi-
ciers ! Eb bien ! un de mes amis a découvert , non pas dans une
boutique, mais dans le fond d'une vieille armoire, un manuscrit
autographe des Précieuses Ridicules qui renferme deux scènes
REVUE DE PARIS. 283
de cette pièce , que Molière a retranchées avant sa représenta-
tion. »
Certes , vous ne le nierez pas , les boutiques d'épiciers venaient
bien inutilement dans la ruse du Constitutionnel, et on voit claire-
ment qu'il n'en a parlé que par pure sympathie pour elles.
Quoiqu'il en soit, la dame pleine de grâces et de curiosité aussi
demanda instamment que le manuscrit de Molière lui fût com-
muniqué.
— « Je ne l'ai pas sur moi , dit le Constitutionnel.
— Mais vous devriez savoir au moins les deux scènes, reprit la
dame pleine de grâces et d'impatience.
— J'ai mauvaise mémoire, répondit le Constitutionnel, ou-
vrant sa tabatière, je me rappelle seulement quelques mots de Ma
delon qui m'ont frappé.
— Voyons, voyons , s'écria la dame ne se possédant plus.
— C'étaient ceux-ci , je crois , dit le Constitutionnel , se frap-
pant le front. «La religion a ajouté une corde de tristesse à notre
ame. >» — «La poésie est plus une ame qu'un langage. » — ((Le
» roman de "Walter Scott, l'Abbé, est plus vrai que l'histoire.»
Et il se mit à se moquer de ces phrases avec toute la finesse de
raillerie qu'on lui sait. Puis il se tut.
— Que Madelon eût dit que la religion avait ajouté une corde
de tristesse à notre ame, et que la poésie est plus une ame qu'nn
langage, c'étaient là de belles et simples pensées qui ne pouvaient
scandaliser bien fort M^e fll#>> ( La. femme pleine de grâces est
Mme M... maintenant. ) Que Madelon eût dit aussi du temps de
Molière que l'Abbé de "Walter Scott était plus vrai que l'histoire .
peut-être la chose semblait-elle plus singulière à Mrae M... 5 mais
elle n'y paraissait point songer , et sans doute elle se demandait
où le Constitutionnel en voulait venir. Mais elle se taisait aussi.
Ce double silence durerait peut-être encore à l'heure qu'il est ,
si le Constitutionnel n'avait pas souri. Or (il l'avoue lui-même ) ,
il devait y avoir dans son sourire plus d'embarras que de triomphe.
Mm« ]^ ># s'en aperçut et lui en demanda la cause.
Le Constitutionnel n'eut pas la force de dissimuler davantage.
— Eh bien: oui , madame , dit-il se levant, je souris du succès
de ma supercherie. Les mots qui vous ont paru avec raison si
étrnnges ne se trouvent point dans une pièce inédite de Molière,
\u
REVUE DE PARIS.
mais bien dans le cours de littérature de M. Yillemain , pages a 4 .
3o et 35.
A cette foudroyante déclaration , M^e M... , observe le Consti-
tutionnel , fut interdite d'étonnement.
Cette bonnête dame qui , malgré son intimité avec le Constitu-
tionnel, n'est pas, j'imagine, totalement dépourvue de tact et
d'esprit, dut être étrangement surprise en effet de ce que son vieil
ami eût pris de si perfides détours pour se défaire deM. Yillemain,
et surtout de ce qu'il eût cboisi comme argumens décisifs contre
lui les trois plus belles lignes peut-être qu'ait jamais écrites cet
habile professeur.
Dans cette inestimable conversation , dont je vous ai seule-
ment extrait la substance , le Constitutionnel a bien encore
trouvé moyen de donner, chemin faisant, quelques coups de pied
a MM. \ictor Hugo et Lamartine , cruauté fort gratuite de sa part
selon moi; attendu qu'il avait déjà tué , de longue date , ces deux
chétifs poètes! Mais où lb Constitutionnel a prouvé le moins de
finesse , c'a été au dénouement de son feuilleton dramatique,
lorsque, résumant ses griefs contre l'auteur du Cours de Littéra-
ture , il lui a ingénuement fait un crime d'avoir cherché à ra-
baisser et à effacer les grands écrivains que la France possédait à
l'aurore de la restauration , et de n'avoir point alors combattu pour
des principes et des renommées qui lui devaient être également sa-
crés. Ah ! Constitutionnel , vous avez montré là un bon bout d'une
bien longue oreille ! C'est vrai , si M. Yillemain eût dit en Sor-
bonne que la littérature impériale avait ajouté une corde d'inspi-
ration à notre poésie ; — que Joconde était plutôt une élégante
moralité qu'un opéra-comique grossièrement obscène ; — que Ma-
mus a Minturnes ou Germanicus étaient plus vrais que l'histoire ,
ou quelque chose d'approchant , vous n'eussiez point assimilé cela
au langage de la Madelon des Précieuses ridicules , vous n'eussiez
point brûlé sans pitié M. Yillemain sur le même bûcher où vous
aviez fait un si magnifique feu de joie de toute la littérature ro-
mantique.
RÉIMPRFSSION DE CLAUDE GUEUX.
Quelques semaines après la publication de Claude Gueux, nou»
avons reçu la lettre suivante :
REVUE DE PARIS. 2b5
a Dunkerque, le 5 o juillet i834.
Monsieur le Directeur de la Revue de Paris ,
» Claude Gueux, de Yictor Hugo , par vous inséré dans votre
» livraison du 6 courant , est une grande leçon j aidez-moi , je
» vous prie, à la faire profiter.
» Rendez-moi. je vous prie, le service défaire tirer autant d'exem-
» plaires qu'il y a de députés en France, et de les leur adresser
r> individuellement et bien exactement.
» J"ai Fhonneur de vous saluer.
» Charles Carlier , négociant. »
Pour nous , ces quelques lignes constatent un fait immense, le
progrès des idées. Ce que tant d'esprits prévenus avaient qualifié
jusqu'ici de rêves et d'utopies , parait vouloir se réaliser. Les idées
marchent et pénètrent.
Nous croyons inutile de faire observer la noble simplicité qui
règne dans la lettre de M. Carlier. Il a raison, Claude Gueux est
une grande leçon. Mais sa lettre est peut-être une leçon plus grande
encore. M. Carlier a mis son titre de négociant au bas d'une sé-
rieuse et digne chose j il a signé l'alliance de deux forces toutes-
puissantes.
Le grand poète auteur de Claude Gueux, a étéjustement flatté
de cette nouvelle marque de la sympathie qui escorte tous ses tra-
vaux. C'est en effet le plus beau triomphe qui soit réservé à l'é-
crivain . que de voir la pensée qu'il sème , s'élever aussi vite et
porter des fruits aussi inattendus. Tant de théories justement loua-
bles ont passé dans ce monde sans obtenir l'attention, et encore
moins les honneurs de la pratique , qu'on doit ne pas considérer
comme un médiocre événement , l'accueil empressé qui se fait au-
jourd'hui à toutes les intentions loyales et pures de réformer et d'a-
méliorer, de sauver et de conserver.
Les idées resserrées jusqu'ici dans un cercle inflexible , gagnent
de tous côtés. Considérées jusqu'à présent comme le domaine de
quelques-uns, on n'avait garde d'y porter la main. On se plaisait,
pour s'en venger peut-être , à les laisser à l'état de vapeur. Mais
une révolution préparée depuis long-temps s'accomplit de fond
286
REVUE DE PARIS.
en comble. Chaque classe sent qu'il est de son honneur de ne pas
Tester étrangère désormais à ce vaste mouvement de l'intelligence
de notre siècle. Chaque classe sent que la véritable philantropie
ne réside pas dans tous ces vains projets , dont l'ont bercée d'avi-
des charlatans) mais dans une prompte et sage propagation des lu-
mières qui instruisent, conseillent et moralisent. Mettre chacun à
portée d'une science réelle et conforme à son état, c'est nous mettre
tous à portée du bonheur.
Il appartenait à une des classes de la société , qui n'ont pas tou-
jours témoigné une vive sympathie à ces nobles et bienfaisantes
ambitions , de donner à cette heure une marque aussi précieuse de
son retour vers les intérêts spirituels. La lettre de M. Carlier est
véritablement une grande leçon, un avertissement important. Dans
ce moment surtout, où les membres des deux Chambres se vouent
si exclusivement aux intérêts matériels, cette lettre d'une négo-
ciant qui montre une si vive et si touchante sollicitude pour une
pensée , ne saurait manquer de frapper et de faire beaucoup réflé-
chir ceux qui ont l'œil fixé sur le pays. Ce négociant est électeur t..ns
doute; et n'est-ce pas un progrès nation? 1, inmens? , lorsque ceux
qui font les législateurs , voient plus loin que les législateurs eux-
mêmes?
C'est aussi un symptôme curieux de la haute influence que con-
quièrent chaque jour les capacités. Si ceux qui gouvernent, et parmi
lesquels nous reconnaissons avec plaisir des volontés fortes et intel-
ligentes , daignent y nrendre garco, ne is ne do-. tons pas qu'ils ne
; , comme nous, dans ce simpie fait, la nécessité d'ouvrir leurs
raaga des hommt rue la Fiance adev .e d'elle-même , et si large-
iient. Il ne faut pas oublier que l'intelligence aussi nomme ses dé-
| utés , et qu'il serait plus habile encore que généreux, d'absorber
dans un centre commun, pour les diriger et les cidtiver, ces royau-
tés qui s'exercent au dehors, la plupart du temps dans un but hos-
tile ou individuel.
Pour notre part , nous remercions sincèrement M. Carlier de la
tonfiance dont il a bien voulu nous honorer. Ce qu'il attend de
nous, nous l'accomplirons religieusement. Nous aussi, nous com-
prenons que notre rôle n'est pas d'être spectateur , que nous avons
beaucoup à faire) et que dans un temps où les pouvoirs sont si mal
définis , s'il est vrai que chaque voix de la presse peut autant pour
le bien que pour le mal, notre devoir, à nous, est d'écarter le»
REVUK DE PARIS. 2ô7
tentatives coupables et de coopérer, en les aidant de notre publi-
cité, à tous les efforts généreux des hommes intelligens.
C'est chose assurément curieuse que de considérer ce qu'est de-
venue l'histoire entre les mains de certains fabricans en gros qui
font dans le drame historique. Yoici une pièce nouvelle, intitulée
Charles III et l'Inquisition , que vient de nous donner la Porte-
Saint-.Martin , une pièce , non pas en dix tableaux , mais en quatre
bons actes, dont la représentation ne dure guère moins de cinq
heures; en somme, une pièce de l'aunage ordinaire de celles de
ce théâtre. Charles II l et l'inquisition! certes , le champ était vaste
et digne d'être exploité! Et il ne s'agissait pas ici d'une époque
obscure et lointaine , où l'écrivain , qui va chercher les matériaux
de sa fable , peut s'autoriser de la distance et de l'incertitude des
faits pour leur substituer parfois le caprice de son invention! Char-
les III, après avoir occupé le trône d'Espagne vingt-neuf ans, est
mort en 1788 , à la veille de notre révolution. C'est bien la vrai-
ment de l'histoire contemporaine, et il ne faut même pas être oc-
togénaire comme M. de Tallejrand , que nous avons très-vivant à
Paris à l'heure qu'il est , pour avoir suivi du regard les mouvemens
politiques de ce règne. Nous comptons en notre chambre des pairs
et en notre chambre des députés , toute jeune que soit cette der-
nière , bon nombre d'honorables vieillards qui vous conteront vo-
lontiers quelle surprise causa en notre France très-chrétienne encore
alors l'expulsion des jésuites du territoire de l'Espagne très-catho-
lique , par un fils de Philippe V, en 1767 , et bien d'autres évé-
nemens de même date accomplis sous leurs yeux au-delà des Pyré-
nées.
Il était donc raisonnablement permis d'espérer que la Porte-
Saint-Marlin , après tant de fantastiques excursions dans le do-
maine historique, en abordant le siècle dernier, daignerait nous
montrer enfin un peu de simple vérité; et, quoique l'on sût d'a-
vance qne louvrage nouveau qu'elle nous allait produire avait été
manufacturé sous la raison d'Epagny et compagnie, nous n'avions
pas absolument renoncé à y trouver quelque chose qui ressemblât,
tant mal que bien , à Charles III.
Cet honnête Charles III, si vous avez vu par hasard quelque
*83 REVUE DE PARIS.
portrait ou quelque statue de lni , ou bien seulement une pièce de
monnaie où ne soit point trop effacé son profil, certes, ses traits
seront demeurés profondément gravés en votre mémoire. Son nez
surtout, ce nez démesurément long, trompe véritable, qui lui eût
été si funeste s'il eût vécu en un temps de souveraineté populaire
et de liberté de la caricature , son nez sera venu vous visiter sou-
vent en vos nocturnes cauchemars.
D'ailleurs, malgré cet interminable nez et ces gros jeux à fleur
de tête qui la font , au premier aspect , si grotesque, vous aimez
cette excellente physionomie où se peint toute la bonté ingénue
du caractère de ce prince.
Charles 111 ne fut nullement un philosophe, ainsi que Tont si légè-
rement prétendu certaines éruditions à la violette. S'il se laissa entraî-
ner à quelque prévention contre quelques ordres des moines, il s'en
fallut de beaucoup qu'il se prit d'aversion pour l'espèce en général.
Cène fut pas sans de longues hésitations, sans une résistance pro-
longée qu'il sacrifia les jésuites à leurs ennemis. Ses penchans hu-
mains et clémens ne s'accommodaient guère de l'esprit cruel et en-
vahissant de l'inquisition ; fit-il pourtant contre elle beaucoup plus
que n'avait fait son prédécesseur et que n'ont fait ses héritiers? Il
l'empêcha, comme eux, de rallumer les bûchers , voilà tout ; mais
osa-t-il toucher à son tribunal et ouvrir ses cachots ? Jamais. Loin
de là . il la laissa suivre publiquement ses procédures. Il lui livra
ceux mêmes qu'il avait choisis pour coopérateurs dans ses plans
de réforme administrative et philantropique. Ce fut ainsi qu'il
souffrit qu'Olavide , son agent et son protégé, le fondateur delà
Caroline et des autres colonies de la Sierra- Morena , fût saisi par
elle , jugé , condamné et relégué dans un couvent ! Et tout le crime
de cet homme avait été de ne point admettre de couvent dans ces
oasis d'industrie et d'agriculture qu'il avait semées sur le sol fé-
cond, mais inculte delà Haute-Andalousie. N'admirez-vous pas
aussi avec quelle ingénieuse équité le saint tribunal avait appliqué
en l'espèce, la loi du talion ? Mettre en un cloître celui qui n'avait
pas voulu mettre de cloître en ses villes. C'était le mieux punir
qu'en le brûlant !
Non, l'inquisition n'a point été frappée à moTt par Charles III.
Trois révolutions populaires l'ont trouvée debout encore en ce
siècle sur le sol de la Péninsule, et il est bon d'attendre l'issue
de la lutte qui s'v livre maintenant pour savoir si le glaive Ban-
REVUE DE PARIS. 289
glant planté par saint Dominique au pied de la croix à côté de
l'olivier, est bien tout-à-fait déraciné.
Non , Charles III ne fut non plus rien moins qu'un esprit fort.
Étudiez un peu sa vie privée, vous l'y trouverez constamment de
foi scrupuleuse et de dévotion étroite, plein de confiance naïve aux
reliques et aux miracles. Je vous conterais ici , si j'en avais le loisir ,
tout ce qu'il dépensa de trésors pour la châsse de san Isidro , ce
bienheureux laboureur, le patron de Madrid , auquel il avait voué
un, cuite de prédilection.
Les saints authentiques espagnols bien constatés dans la Lé-
gende, quoique le nombre en soit certes fort raisonnable, ne lui
suffirent même pas toujours, tant il se sentait le besoin de ces in-
tercesseurs sacrés! Il y eut plus d'une vénérable personne en bonne
opinion, en buena opinion, qu'il prit sous sa protection de leur
vivant , et qu'il n'épargna rien pour faire placer au ciel après leur
mort.
Ce serait une bien divertissante histoire à tous dire que celle de
ce frère lai , le saint de son temps à la canonisation duquel il mit
le plus d'effort et d'amour-propre, l'ne nomination de saint, tous
ne tous en doutez point, ne s'obtient pas d'embléeen cour de Rome.
Cela coûte fort cher d'abord. On passe vénérable plus aisément et
à meilleur marché. Et puis, pour peu que Ton soit desservi près du
saint-siége , on a beau avoir de l'or et des protections, on n'arriTe
jamais. Ce fut le sort du frère lai , le candidat de Charles III. L'af-
faire se traita longuement et par ambassadeurs. Jamais tant de
courriers n'aTaient été expédiés à Rome. Toute cette diplomatie ne
mena à rien. Le roi de l'Espagne et des Indes ne put obtenir du
pape pour son frère lai un exequatur de saint dans le ciel.
Ce furent au surplus les jésuites qu'on accusa d'avoir entravé
les négociations 5 et plus tard ce grief habilement exploité les per-
dit peut-être à Madrid.
D'ailleurs, c'est justice de le reconnaître, Charles III est le seul
prince de la dynastie des Bourbons qui ait fait à l'Espagne que'que
bien matériel un peu durable. Que si , TOyageant en ce pays de
communication difficile, au milieu de ses chaînes de montagnes
continues tous allez sûrement ( sous le bon plaisir des voleurs tou-
tefois) , par une route solide taillée dans le roc vif, et suspendue
sur les précipices 5 si , au lieu d'en être réduit à passer un torrent à
la nage, vous le pouvez traverser sur un beau pont de granit, re-
10 23
290 REVUE DE PARIS.
rnerciez hardiment Charles III. Les vieux chrétiens , — los cristia-
nos viejos , — s'écriaient en ces dernières années que Ferdinand "VII
avait perdu le pays en y souffrant l'introduction des diligences.
Charles III alors est le grand coupable ; c'est lui qui avait frayé
cette voie de perdition en faisant des ponls et des chemins.
Le Charles III de MM. d'Epagny et Desyeux est un écervelé moi-
tié fanatique moitié philosophe dans lequel il serait assez malaisé
de reconnaître notre véritable Charles III. Mais ce personnage si
inconsistant sera-t-il au moins quelque peu dramatique ? Nous ver-
rons bien.
Le voici d'abord en un beau palais gothique tout doré, bien quo
le palais royal de Madrid , bâti par Philippe Y , soit rigoureusement
moderne , et qu'aucun édifice gothique , si ce n'est l'église du cou-
vent de San-Geronimo , n'ait survécu en cette capitale à l'extinc-
tion de la dynastie autrichienne. Mais ceci n'importe guère : les
palais gothiques ne sont pas encore tout-à-fait hors de mode au
théâtre ; pourquoi donc Charles III n'aurait-il pas comme un autre
son palais gothique ?
Charles III s'est soudain trouvé si vivement épris de l'inquisi-
tion, qu'il a congédié son premier ministre, dont tout le tort était
de ne point partager cette sympathie. Mais à qui va-t-il confier à
présent le portefeuille? On lui apprend qu'un jeune homme passe
justement dans la rue , condamné à mort , et mené au supplice,
pour avoir tué un moine. \oici précisément le premier ministre
qu'il fallait à Charles III. Le condamné reçoit à la fois sa grâce et
le portefeuille.
Qu'arrive-t-il pourtant? Ce que le roi eût bien dû prévoir, s'il
eût eu l'ombre du sens commun. Ce jeune tueur de moines n'a pas
le moindre goût non plus pour l'inquisition , et au contraire se
prononce contre elle plus rudement encore que son prédécesseur.
Le roi se fâche de cette résistance, mais il se calme prompte-
ment : son caprice d'inquisition lui passe aussi vite qu'il lui était
venu. Manuel , le nouveau président du conseil , est comblé par
son maître de titres et de dignités. Le roi le fait coup sur coup
noble , duc , grand d'Espagne de première classe. Un laise-înain
est même improvisé à son bénéfice, baisVmain, par parenthèse ,
fort incorrect, attendu qu'à la cour espagnole, où l'on ne plaisante
pas sur l'étiquette , on n'a jamais baisé les mains royales debout
et cavalièrement, comme fout messieurs les hidafgos de la Porte-
REVUE DE PARIS. 291
Saint-Martin. Ce n'est qu'a genoux et arec contrition que de nos
jours encore à Madrid on est admis à cet honneur. '
Mais une femme vêtue de noir avait assisté à cette cérémonie.
Cette femme, c'est Mariana , qui fut la première maîtresse de Char-
les III , et la mère de Manuel. Mariana reconnaît Manuel ; Manuel
reconnaît sa mère; Charles III reconnaît sa maîtresse et reconnaîtra
plus tard son fils ; triple reconnaissance dont votre imagination
peut évaluer la somme d'intérêt et de pathétique.
Le roi ne se possède plus de contentement. Il répudiera sa femme
pour épouser sa maîtresse! Il déshéritera son fils légitime , l'infant
don Philippe, et lui substituera Manuel, son fils naturel.
Ce n'est pas là toutefois le compte du grand-inquisiteur don Te-
lesforo, qui était aux écoutes et a tout entendu. L'infant doD Philippe
est frappé depuis son enfance d'imbécillité; mais il a grandi dans la
crainte de Dieu et d l'inquisition. Ce ne serait pas l'inquisition qui
souffrirait que don Manuel usurpât les droits de ce saint enfant.
Aux grands maux les grands remèdes. Une conspiration est im-
médiatement organisée par le grand-inquisiteur et le grand-cama-
rero du palais.
Nous voilà transportés dans les redoutables souterrains de l'in-
quisition , au milieu des roues , des chevalets et de l'appareil com-
plet de la torture. La conspiration marche. Les inquisiteurs et leurs
familiers, grands d'Espagne et autres , sont réunis en comité géné-
ral. L'infant don Philippe est introduit et couronné. On se défera
de don Manuel au moyen d'un ingénieux cachet qui perce d'une
piqûre empoisonnée la main qui s'en sert pour fermer une lettre.
Charles III, sa maîtresse et son fils couraient de gros risques,
n'eût été un certain Diego, brave Andalou , qui, poursuivi de
toits en toits pour avoir tué son moine aussi. est tombé dans les caves
de l'inquisition par un de leurs soupiraux. Diego, caché derrière une
horloge , est devenu le confident involontaire de toutes ces trames.
C'est par lui qu'elles seront révélées et punies. A défaut de plume,
d'encre et de papier, avec son poignard, trempé dans sa veine,
il écrit rapidement un billet au roi sur un lambeau qu'il arrache
de la bannière de l'inquisition. Un second soupirail, communiquant
à la rue, est la boîte aux lettres à laquelle Diego confie son bil-
let qu'un passant ramasse et porte à son adresse. Charles III , averti
à temps , accourt, suivi de sa garde. Toute la conspiration est
traquée et prise en son souterrain comme en une souricière. Est-c
£93 REVUE DE PARIS.
là tout? non pas. Manuel se pique bien encore en se servant du
cachet, mais il n'en meurt pas , attendu qu'on avait oublié d'y
mettre le poison. Diego, afin de compléter ses bonnes œuvres de
la journée , éventre le grand-inquisiteur d'un coup de poignard.
Le grand-inquisiteur éventré , il est évident que l'inquisition ne
pouvait plus subsister en Espagne, et voilà pourquoi Charles III
achève la comédie, en décrétant l'abolition à perpétuité du saint
tribunal.
Cette pièce, en somme, si scandaleusement absurde et injurieuse
à l'histoire qu'elle soit , ne manque pas d'un certain agencement
vulgaire, d'une sorte d'habileté de contexture 5 avec un style pas-
sable , peut-être eût-elle été du goût de cette portion de public
honnête qui se réjouit sincèrement encore à la peinture des crimes
d'un prêtre. Mais le moyen, telle philosophie que l'on ait , de
prendre au sérieux un pareil drame écrit et joué surtout comme il
est! S'il en veut décidément tirer quelque parti, je ne vois , quant
à moi , pour M. Harel, d'autre ressource que de faire franchement
de Charles III et l'Inquisition un second tome à l'Auberge des
Adrets.
— Le Fils du Prince, qui s'est joué à l'Opéra-Comique le len-
demain de la représentation de Charles III et l:Ixquisition , n'a-
vait pas au moins annoncé par son titre beaucoup de prétention
historique; aussi le public n'en a-t-il rapporté nul désappointe-
ment. Le fils du prince ! quoi de plus vague ? Le fils de quel prince ;
Le fils du prince que vous voudrez. Choisiss^z vous-même.
Destiné par son père à un illustre mariage de convenance, ce
fils du prince c'est épris d'une pauvre bergère , et l'a en secret
épousée. De son côté, le neveu du prince ne se sent pas le moin-
dre penchant pour une autre grande dame à laquelle on a. pi omis
sa main. Il n'a pas toutefois dérogé comme son cousin , car c'est
la fiancée de ce dernier qu'il aime et dont il est aimé.
Avant que les quatre amans aient réussi à désarmer le courroux
du prince et à se marier heureusement selon leur inclination , ainsi
qu'il convient au dénoûment de tout véritable opéra-comique ,
mille petits incidens surviennent qui embrouillent tellement l'ac-
tion que chacun est bien en vérité de l'avis des acteurs lorsqu'ils
se mettent à chanter tous ensemble vers la fin du second acte un
fort joli morceau où l'on n'entend autre chose que : Quel est
donc ce i.iystère ? O^uel est donc ce mystère ? Avez-vous vu jamais ,
REVUE DE PARIS. 293
dites-moi, en votre vie, un opéra-comique où Ton ne chantât pas
en quelque finale : Quel est donc ce mystère ?
Féréol, dans le rôle d'un gouverneur bouffon, a égayé parfois
cette petite pièce , conduite et intriguée avec adresse, mais où
l'on n'a guère retrouvé la gaieté douce et fine que M. Scribe sème
d'ordinaire si abondamment en ces légers ouvrages.
La musique , qui est de 31. le duc de Feltre , n'a pas non plus
toujours satisfait complètement. Gracieuse et vive parfois, bien
étudiée dans ses accompagnemens, on y eût désiré en général plus
de verve et d'originalité. C'est là cependant un noble début d'a-
mateur.
— Le petit théâtre du Palais-Royal, qui sait son public insa-
tiable de nouveautés , vient encore de découvrir à la fois toutes
ses batteries , et nous a donné coup sur coup trois vaudevilles nou-
veaux en moins de huit jours. La chance n'a fait défaut à aucun
d'eux. Les deux Borgnes , ia Femme , le Maki et ee Yoleur ont
réussi sans opposition , et fourniront très-décemment leur carrière "
de quatre ou cinq semaines.
Une vogue plus durable est assurée à Jitdith et Hoeopherne ,
que les dilettante ont classé tout d'abord au niveau des chefs-d'œu-
vre du genre.
Un nombre raisonnable de gaillardises aussi peu vêtues que
possible 5 M^e Déjszet , fort légèrement vêtue elle-même , et mon-
trant de son mieux sa fine jambe, Mlle Déjazet en Judith, ne
voilà-t-ii pas en effet réunis tous les élémens d'un éclatant et solide
succès au Palais-Royal ? e. e.
LA DUCHESSE DE CHATEAUROUX , PAR 5£me SOPHIE GAT.
A part tout le mérite littéraire et historique de cet ouvrage .
on y trouve , il me semble, une courageuse volonté de réhabilita-
tion bien rare de nos jours.
Dès long-temps , il était assez généralement convenu dans un
certain monde, que tout roi qui avait une maîtresse, était un
tyran, un débauché , un Sardanapale, et que toute maîtresse de roi
était de nature un monstre d'avarice , d'ambition et d'impureté.
Ce qu'il y a d'assez étrange, c'est que généralement aussi ceux
qui écrivaient ces belles choses, et vitupéraient si furieusement
la corruption des cours , menaient d'ordinaire une vie fort re-
10 25.
29-i REVUE DE PARIS.
prochable , et qu'ils n'allaient pas chercher leurs maîtresses dans
les meilleurs lieux.
Je ne sais qui , le premier, a fait cette burlesque distinction de
l'homme politique, de l'homme privé , et de l'écrivain. Mais cela
m'a toujours paru aussi absurde qu'immoral.
Je suis encore à comprendre comment on peut être malhon-
nête homme privé, et honnête homme public ; et je voudrais sa-
voir quelle autorité morale peut imposer l'homme public , quand
on sait toutes les turpitudes de sa rie privée ; quelle foi on peut
avoir dans l'indignation de l'écrivain contre le vice ou la tyrannie
des grands , quand on sait que cet écrivain est brutal et crapuleux ,
et qu'il écrit sur ce thème comme il écrirait sur tout autre.
Ces réflexions me viennent au souvenir des pamphlets dégoù-
tans qui ont sali la France vers le milieu du XVIIIe siècle, au
sujet des amours de Louis XV , et particulièrement de la duchesse
de Châteauroux.
Dieu sait de quelle sorte ces méchans livres se faisaient. Un de
ces pamphlétaires compilait quelques ordures contre la favorite f
il s'en allait en Hollande, et de là envoyait un manuscrit, mena-
çant d'imprimer , si on ne lui donnait quelques écus. Ordinairement
on lui donnait quelques écus, et il imprimait malgré cette aumône-
Le livre se répandait , se vendait en France sous le manteau , et
l'opinion se formait de telle sorte qu'à Metz, par exemple, les ha-
bitans furent sur le point de massacrer Mme la duchesse de Château-
roux , lors de la maladie de Louis XV.
Je n'entends pas par là qu'on nie ou qu'on excuse les faiblesses
des rois. Seulement je voudrais, par une pensée toute libérale et
constitutionnelle, qu'ils rentrassent un peu dans le droit commun,
et qu'en les jugeant, on se rappelât davantage ce mot de M. de
Montmorency (je crois )à son perruquier pendant la terreur : Mais
citoyen , nous sommes égauxl
Je sais que de notre temps cette hardiesse est rare , et qu'on est
mal venu de parler de passions royales et d'amours poétiques et
chevaleresques, à notre bonne grosse bourgeoise d'époque qui s'en-
tend à cela comme Mme Jourdain aux galanteries de Dorante; mais
il est d'un esprit élevé de dire fièrement : Levraiest ce qu'il peut,
et de ne s'inquiéter du reste.
Or, le nouvel ouvrage de Mme Gay est conçu dans cet esprit
d'indépendance; Louis XV y est montré tel que le montre l'histoire,
RKVUK DK PAHIS. 20o
non l'histoire d'antichambre , mais l'histoire vraie , authentique ,
et mise en œuvre avec une haute intelligence et une noble im-
partialité.
Mme de Châteauroux est un de ces êtres d'exception à qui rien
ne manque , depuis les plus grandes joies humaines jusqu'aux plus
désespérantes douleurs. Elle a de hautes vertus pour accomplir de
nobles choses, et une faiblesse pour avoir un sacrifice à faire, et
des remords à souffrir Elle est adorée d'un roi beau , spirituel
et brave et elle est presque foulée aux pieds par la populace de
Paris. Elle est belle à être idolâtrée, et elle meurt toute jeune
Elle meurt d'une mort affreuse ou sublime, par le poison , ou par
le saisissement d'un bonheur trop imprévu..,.. Mais dans cette vie
aussi , rien de pâle, rien de vulgaire Joies et peines , tout est
immense. Parfois elle souffre bien elle pleure des larmes bien
cruelles Mais aussi pouvoir se dire : C'est grâce à moi que le roi
règne : c'est parce que je l'ai aimé qu'il est roi par lui-même au
lieu de l'être pas ses ministres ! J'ai failli mais la France le bé-
nit... Les miens me reprochent ma faiblesse mais 'Europe ad-
mire et redoutele roi de France !
Que cela est magnifique, quelle grande et forte résolution dans
cette jeune femme si jolie , si délicate , dans cette ravissante tète à
longs cheveux blonds et tout cela avec cet air si doux, si touchant
et si noble à la fois et tout cela sans conseil que son cœur et son
instinct; et tout cela d'elle seule , la pauvre veuve orpheline , re-
tirée chez cette fière duchesse de Mazarin.
Après cela, après cette admirable figure que le génie humain
n'aurait pas inventée, il y a quelque chose de bien touchant aussi,
c'est l'amour du roi. Maintenant que j'ai lu ce livre, je ne crois
pas qu'il y ait au monde quelqu'un de plus malheureux qu'un
prince qui aime avec délicatesse! Que de craintes de bles-
ser par un faux semblant d'autorité ! Quelle frayeur que ces dépits,
ces caprices, ces boutades inséparables d'un violent amour, ne
passent pour l'expression d'une tyrannie arrogante et brutale
et puis enfin, quelle arrière-pensée écrasante que celle-ci ce
n'est pas à moi c'est au roi qu'on a cédé !
Encore une fois ; lisez , lisez ce livre , et vous souffrirez de tous
les chagrins de Louis , obligé de contraindre ses pensées , de sa-
crifier aux lois de 1 étiquette de cour , ces sentimens de préférence
10 25..
2Cfi
K EVITE DE PARIS.
si doux à témoigner, de faire, pour ainsi dire, oublier son amour
et de trouver un prétexte à ces fêtes splendides qui étaient pour
elle seule, et qu'il semblait donner à d'autres à ces grâces, à
ces faveurs qu'il étendait sur toute une famille, afin de pouvoir lui
faire agréer un souvenir de lui.
Il y a surtout l'histoire d'un simple éventail d'ivoire , et d'un
bouquet d'héliotropes qui est un chef-d'œuvre de grâce et de dé-
licatesse. Et cette belle scène si pure et si chaste de la nuit de
Choisy , et ces soupers ravissans faits en tiers avec le duc de Riche-
lieu , ce libertin si fidèle ami, ce roué si plein de cœur, si dévoué
pour une femme dès qu'elle n'était pas sa maîtresse; Richelieu si
grand seigneur et si spirituel là type vivant et vrai comme Tol-
taire , ccmme M. de Noailles , comme le cardinal , comme ce vieux
chevalier de Mailly si brusque et si bon comme cette pauvre
M ile Flebert , comme comme tous les personnages qu'on trouve
dans cette histoire naïve et vraie d'une époque si élégante et si
splendide.
Car, après tout, le nouvel ouvrage de Mme Gay n'est pas un roman :
c'est un beau fragment de l'histoire de France, une représentation
pittoresque, animée, de quelques-unes des plus belles années du siè-
cle de Louis XY.
Une dernière louange nous reste à faire, puérile selon les uns
peut-être, mais importante suivant nous : presque tous les écrivains
qui ont placé la scène de leurs œuvres dans les hautes régions de
la société ont rarement connu ce monde, ou défait, ou par tradition.
Souvent, les contre-sens les plus grotesques, les inconvenances
les plus ridicules , la plus complète ignorance des usages , viennent
contrarier l'intérêt. Dans ce livre de Mme Gay, au contraire, tout
est de si bon goût , de si haute et si excellente compagnie
7 SEPTEMBRE.
LES VACANCES. — LA BOURSE.
Passe encore pour les écoliers. Ce n'est pas que nous approu-
vons, même en leur faveur, les vacances universitaires. Leurs étu-
des ne sont pas tellement fortes le long de l'année , qu'une indem-
nité de repos leur soit due. L'ignore-t-on? On met moins de temps
à oublier qu'à apprendre, et deux mois de vacances sur douze,
c est plus d'un sixième d'année perdu pour l'instruction. Je dési-
REVUE DE PARIS. 297
reraÏ9 que les professeurs de mathématiques d'Henri IV et de Louis-
le-Grand comprissent cette vérité. Cependant, et ceci peut passer
pour une raison, il est juste que les enfans de la province reçus
dans nos collèges revoient une fois par an leurs familles, et trou-
vent dans leurs foyers un écho encourageant de leurs triomphes à
Paris : la couronne n'a de prix qu'au clou domestique. Accordons
ceci.
Mais quelle couronne de houx ou de chêne remportent les ju-
ges, les avocats , la justice, je le demande, pour que les avocats,
les juges, la justice , entrent en vacance pour deux mois ? Yoyez-
vous ce vieux président, qui sent le besoin d'aller respirer ses
foins et de refouler le raisin dans le pressoir. Thémis fait vendange.
Et, comme par contre-coup, une fois la justice absente, l'avocat,
ne peut décemment exercer , l'avocat va aussi , lui. rêver à l'ombre
des hêtres, le Code pénal sous le bras, pêcher dans les étangs ou tuer
la canard au vol.
C'est l'âge d'or, s'il y a encore de l'or. Que veulent de plus les
poètes , s'il y a encore des poètes ? Que fait ce juge ? il chasse aux
papillons 5 ce substitut? il bine ses allées 5 ce procureur du roi ?
il vanne ; ce bâtonnier ? il émonde. Soyez bénie j ô nature du temps
de fthée ! demain les ruisseaux de lait couleront dans les plaines ;
les Faunes danseront avec les membres de la Cour de cassation,
ceux-ci avec leurs robes , ceux-là avec leurs cornes. L'avocat Co-
rydon adorait Alexis.
Fatalement ces réminiscences mythologiques ne nous sont pas
rendues complètes ; les traducteurs et les hommes ont tout gâté.
L'âge d'or a été fondu à la Monnaie , le lait s'est aigri dans les ca-
naux; on a mangé les Satyres en guise de chevreuils. Mais l'homme
du moins est-il resté meilleur? Oui , en tant que juge, procureur
du roi, auditeur , conseiller, substitut , président; non , comme
marchand , négociant , trafiquant, actif ou inoccupé. Le juge est
pur , virginal ; mais l'homme , combien ne s'est-il pas corrompu !
Il trouble la famille par l'adultère , par l'inceste , par le parricide ,
parle fratricide ; la société par le vol , par le brigandage, par
l'assassinat sous toutes les formes. Donc l'équilibre s'est rompu :
le juge est du temps de Romulus , 1 homme du temps d'Hélioga-
bale; voilà pourquoi je ne comprends pas les vacances judiciaires.
Ah ! si le voleur respectait vos montres , vos épingles d'or , vo»
foulards des Indes , le9 serrures de vos coffre-forts , le ressort de
2£8 REVDK DE PARIS.
vos portefeuilles , si le voleur entrait en vacance le ier septembre j
bien ! Si encore l'adultère faisait trêve à la pureté du toit domes-
tique , au lit conjugal , jusqu'au i5 octobre ; admirable ! — Si le»
assassins de grandes routes fourraient leurs couteaux dans la gaine
et prenaient du bon temps sur l'herbe tendre , cinquante jours du-
rant: divin ! — S'il n'y avait plus de sang répandu , plus de poi-
son versé, plus de faux billets de banque, plus de fausses nouvelles
à la Bourse; incomparable ! — Je dirais dans ce cas : Allons tous
aux cbamps folâtrer sous la treille, juges et bandits , procureurs
du roi et bigames , présidens et infanticides ; ou plutôt je dirais :
Ne retournons plus à la ville , ou plutôt encore passons- nous de
procureurs du roi , comme nous nous passons de voleurs et de ju-
ges, puisque nous n'avons que faire des scélérats.
Le contraire étant; le voleur volant pendant que M.Séguier fait
ses confitures de mirabelle, l'assassin égorgeant au moment même
où M. Dupin joue aux ricochets sur la Nièvre; Paris étant livré
comme de coutume aux industries des truands, tandis que les avocats
bêlent et paissent, je soutiens que les vacances sont une perfide
lacune où nous pouvons laisser la fortune , la vie, l'honneur , ou
tout au moins nos montres.
Il y a plus : tous les prévenus ne sont pas coupables; tous les
coupables ne sont pas criminels ; tous les criminels ne le sont pas
au même degré. Pourtant même renvoi de la justice pour tous jus-
qu'à l'expiration des vacances. Je puis être innocent, Dieu m'en
tiendra compte dans l'autre monde , mais dans celui-ci ,il faut que
j'attende pour mon acquittement que Pan ne carresse plus Syrinx ,
que les naïades timides soient glacées dans leurs canaux; que le
juge , pour m'absoudre , que l'avocat , pour me défendre , soient de
retour des champs. Rendez-moi ma liberté ! — Patience î Le juge
rapporteur est aux eaux de Baden-Baden. —Réhabilitez mon hon-
neur ! — Modérez-vous! La cour et aux eaux des Pyrénées. —
Faites-moi justice! — Laissez d'abord faire le vin doux à la cour
d'assises en vacance.
Sérieusement parlant , c'est une chose barbare , sauvage , hon-
teuse, que ces vacances de la justice pendant cinquante jours,
dans un pays où chaque heure a son crime.
De quel si grand labeur après tout se repose la justice ? A moins
que ce ne soit de la rendre , que répondre? La plupart des magis-
trats ne siègent jamais , beaucoup s'asseient sur le velours trois
REVUE I>E PARIS. 299
mois sur douze. Les plus occupés sont ceux qui dorment pendant
neuf mois. Est-ce que les maçons se reposent? est-ce que les négo-
cians, le teinturiers , les marchands ont des vacances ? 0 goutteuse
justice éclopée comme la vengeance !
La littérature imite la toge sans lui céder. Les bibliothèques
publiques ferment : quelle fatuité ! Comme si elles étaient jamais
ouvertes !
Il semblerait que ces dépôts , où l'on engraisse à loisir des élèves
de l'école des chartes, contens d'être fermés quatre jours sur sept,
dix-neuf heures sur vingt-quatre ; satisfaits d'avoir régulièrement
quatre jours de réparation dans le mois , deux autres de démolition
pour cause majeure , une vingtaine dans l'année pour célébrer la
Saint-Philippe, le Vendredi-Saint, Pâques , Noël, le Nouvel-An ,
Quadragésime et Sexagésime, car rien n'est catholique , paresseux
et romain comme un bibliothécaire ; il semblerait , disons-nous ,
que ces dépôts devraient avoir la pudeur de repousser le bénéfice
des vacances , pour le laisser aux écoliers de quatrième et à la jus-
tice. Le bibliothécaire ne repousse rien, excepté le lecteur. En rè-
gle générale, un bibliothécaire n'a jamais l'ouvrage qu'on lui de.
mande. Dès que vous le regardez , il vous dit: « Non, monsieur, m
On peut définir une bibliothèque un collège où sont élevés des
jeunes gens de quarante à soixante ans aux dépens du budget et
des contribuables. Ces messieurs s'instruisent: celui-ci sait le
chinois à nos dépens, celui-là dévore du moyen âge dans le trou
où il se cache j cet autre prend des indigestions de sanscrit. "N oyez,
ils sont tous gras comme des moines! Ce sont des moines, nons
mendions a la porte de leur couvent. Par un sachez les autres.
Qui a vu une bibliothèque les a toutes vues. La bibliothèque Ma-
zarine n'a qu'un livre à votre service , c'est Y Encyclopédie , ran-
gée autour de sa sphère grise , mappemonde des mouches j l'Arse-
nal a un poète l'hiver, et M. S... l'été sur son balcon. Nous excepte-
rons pourtant de l'anathème la bibliothèque de la Tille, toujours pro-
pre , toujours officieuse , bien fréquentée : aussi n'a-t-elle pas de
livres. On se borne à l'enrichir chaque année de YAmanach royal
et de la Liste du Jury du département de la Seine.
Pour justifier l'utilité des vacances affectées aux bibliothèques
publiques, on se rejette sur le départ des étudians pour la pro-
vince, et sur la nécessité d'épousseter les livres ; deux prétextes
peu spécieux, les étudians composant la classe la moins assidue aux
800
REVUE DE PARIS.
séances des bibliothèques, et les livres n'étant jamais déplacés,
par la raison qu'ils ne sauraient l'être. Ni deux mois ni deux ans
ne suffiraient à une telle besogne.
A côté de l'avantage particulier que retirent des vacances mes-
sieurs les bibliothécaires , mettons les nombreux inconvéniens
dont les études sont frappées par cette suspension trop prolongée.
On ne fait des livres malheureusement qu'avec des livres , de la
science qu'avec la science, des tableaux ou'avec les dessins légués
par les maîtres. Livres, manuscrits, estampes, sont à la Bibliothé-
que-Royale , dont je m'occupe ici plus particulièrement. Si l'on
mure la Bibliothèque pendant deux mois , l'on paralyse les travaux
de l'intelligence pour un temps égal. Je pose en fait que cinq cents
ouvrages au moins dans tous les genres demeurent accrochés par
cette mesure. De là il résulte, la conséquence est forcée, que l'auteur
arrêté arrête son libraire , que le libraire se voit gêné dans ses
publications , et que tout le commerce en souffre. Je parle d'ar-
gent, écoutez-moi. Comme l'écrivain, le peintre, privé de recher-
ches , laisse son tableau inachevé : ruine pour l'art, dommage
pour l'existence. Nous ne tenons pas compte des dégoûts que pro-
duit infailliblement cette lacune dans un travail de suite et d'ins-
piration. Les meilleurs esprits ne se refroidissent pas impunément ;
que sera-ce donc des autres , de la foule si prompte à se dé-
courager !
Ensuite il est honteux , je le crois du moins, de fermer les portes
de nos archives nationales aux étrangers , au moment même où la
belle saison les attire à Paris. Combien ne viennent nous visiter
qu'après avoir mis en ligne de compte le plaisir intelligent de par-
courir nos bibliothèques, de lire quelques manuscrits rares , d'em-
porter un document dont l'autorité est indispensable à une grande
publication! La politesse, la raison, le goût , exigeraient qu'on
sacrifiât le bibliothécaire sybarite , amateur des pipeaux et des
prairies , à l'étranger, à l'Allemand, à l'Anglais, au Russe, qui a
traversé les mers , souffert le froid ou le chaud , pour s'asseoir à
la Bibliothèque du roi , cette Mecque de l'Occident , ce tombeau
du prophète ; car la science est aussi une pierre noire adorée.
Les maisons de jeu sont ouvertes depuis janvier jusqu'en décem-
bre; la loterie royale de France ne chôme pas; les maisons de
prostitution ne ferment jamais ; mais en France la justice a deux
mois de vacance , les bibliothèques ont deux mois de répit.
REVUE DE PARIS.
SOI
«T'admets un cataclysme : tout disparaît les histoires et les hom-
mes. Un voyageur découvre au milieu des ruines de Paris un monu-
ment, il le croit un temple grec d'abord ; mais des tuyaux de poêle
et des paratonnerres l'avertissent de son erreur. Ce fut une église,
6uppose-t-il ensuite ; et il cherche une croix et un bénitier : pas
de trace de ce qu'il cherche. C'était un musée, ajoute-t-il; mais
où placait-on les tableaux? une demeure royale ; mais où sont les
appartemens du roi ? un tombeau | où estl'épitaphe? et l'archéolo-
gue se damnera de ne pouvoir assigner une destination à ce monu-
ment, si beau et si nul ; si grand et si incommode, si grec et si
français.
Plus heureux, nous avons un nom pour ce monument, nous en
avons même deux : Bourse et Tribunal de commerce.
La Bourse est donc , quant à la forme , un monument qui tient
de l'église , du temple , du palais , quant au fond , c'est une halle.
Deux divisions composent la Bourse ; le parquet et la coulisse ,
double sanctuaire , où les femmes, par une interdiction peu cour-
toise, n'ont pas le droit de pénétrer , la banqueroute étant inter-
dite à leur sexe. Un beau jour le tentateur leur ouvrit la porte du
mal par l'entrée du tribunal de commerce , et elles s'introduisirent
dans ses salles sous le prétexte légal d'assister aux séances et aux
assemblées de faillites. De concession en concession, on les vit
bientôt établir le siège de leurs spéculations dans la galerie du pre-
mier étage de la Bourse, et l'usurpation fut constatée. C'était
Sixte-Quint jetant ses béquilles. Elles arrachèrent leur gants,
relevèrent leur manches , et s'écrièrent : << Et nous aussi, nous
jouons î )>
C'est vers cette époque qu'on vit venir à la galerie Mme Dulistel ,
ce type avec lequel une actrice célèbre s'est si bien identifiée , en
esprit , sur la scène française. Mme Dulistel n'était pas, dans ces
momens'de préoccupations financières , la femme élégante et belle ,
la coquette perlée , que M'le Mars cous a fait applaudir sous ses
traits : c'était une façon d'agent de change en robe sombre , à l'œil
terne, aux lèvres convulsivement agitées, jouant le drame avec
beaucoup plus de bonheur, s'il est permis de le dire, que son in-
terprète delarueRichelieu.il est vrai qu'elle ne s'occupait pas
du parterre , de l'art de l'attendrir par un coup d'œil. On n'atten-
drit personne à la Bourse. Elle s'informait avec une anxiété banale
et le naturel d'une cuisinière du 5 , du 5 pour cent , de l'emprunt
302 REVUE DE PARIS.
du pape, de celui des cortès et de celui du roi légitime Ferdi-
nand VII. Mme Dulistel , comme beaucoup d'autres dames , avait
un état-major de petits jeunes gens , pages ou icoglans , rangés en
cercle autour de son foyer de spéculation. Point de distraction ,
point d'hommages silencieux 5 c'était la géométrie en communica-
tion avec l'algèbre 5 on soupirait chiffre, et on pleurait différence.
Ces jeunes gens étaient tout dressés pour avoir les cours, porter
les ordres, les recevoir , pour commander leur report , pour les dé-
lier, pour acheter ou vendre à prime : là se bornait leur office.
On sait ce que sont le parquet et ses soixante agens de change avec
leur charge de 700,000 fr. et leur caution de ia5,ooo 5 on sait du
fil à la corde ces véritables gentilshommes de la féodalité financière,
hauts-barons des écus, titrés pour ruiner les banquiers . les jeunes-
gens de famille , ou se ruiner eux-mêmes faute de mieux. Pour
700,000 fr. ils n'achètent pas , comme autrefois cela s'achetait , le
droit d'avoir haute et basse justice sur des vassaux ,1e droit d'être
jujje au parlement et de faire donner la question aux prévenus 5 ces
messieurs n'en veulent ni à nos épaules , ni à nos os ; ils sont plus
humains 5 ils se contentent, après nous avoir vidé les poches, de
nous laisser brûler nous-mêmes la cervelle au pied du grand esca-
lier de la Bourse. C'est presqu'un titre j tel haut-banquier peut dire
à son confrère : j'ai eu, dans l'exercice de ma charge, dix cervelleg
brûlées ; et vous?
Nous ne dirons pas non plus les coulissiers, espèce d'officiers de
fortune de la Bourse, faisant la fausse nouvelle sans patente de
700,000 fr. , ne relevant de personne , si ce n'est du procureur du
roi 5 gens qui ont gazé le mot de banqueroute sous celui de malheur.
Lors de leur premier malheur ils ont marié leur fille j ce fut à l'é-
poque de leur second malheur qu'ils achetèrent le château où ils
passent l'été. Mais le 'parquet et la coulisse sont connus. Passons.
La galerie des femmes, dont nous avons montré l'introduction
frauduleuse , se composait de sages-femmes retirées, de portières,
de ravaudeuses , d'épouses de cochers de fiacres , au milieu des-
quelles tranchait le madras de la femme de chambre, venue là pour
le compte de sa maîtresse, et pour lui rapporter , entre trois et
quatre heures, ce qu'avait fait monsieur leur agent de change ou
leur courtier maron affidé. Quel abut de la femme de chambre ! Et
faut-il vivre dans notre siècle pour être témoin de cette décadence'
La femme de chambre , cette figure charmante de notre société fran-
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caise, qui nous représente à l'étranger comme autrefois les maîtres
de danse et les perruquiers ; la femme de chambre , cette copie gra-
cieuse de la maîtresse, quand elle n'en est pas la copie flattée ; qui
s'habille sans désavantage des robes de sa maîtresse ; qui essaie ,
lorsqu'elle est sortie, les diamans , les bonnets, et quelquefois les
amans de sa maîtresse ; cette héritière des traditions de rouerie des
femmes de chambre deFaublas , et qui n'a rien perdu du legs du
dix-huitième siècle , si ce n'est la poudre et les paniers ; toujours
bonne, un peu faible, compatissante et sensible, eh bien! la
femme de chambre allait à la Bourse se débattre , dans les intéiêts
de sa maîtresse, pour 5 centimes, pour tui quart] 0 Louvet de
Coupvray ! qu'a-t-on fait de tes femmes de chambre ? 11 est vrai
que Mmede Lignolles n'eut guère plus de dignité dans l'affaire des
piastres j histoire de larmes, de ruines et de désespoir, que cette
affaire des piastres ! Demandez à Mmc Dulistel 5 elle en verse des
pleurs qui ne sont pas joués.
Glorieuse et superbe comme une Castillane qu'elle est, la pias-
tre, dans ces derniers temps, avait pris un mouvement ascensionnel
extraordinaire, elle avait touché le cours de 80) c'était toucher le
ciel. On bénissait alors la piastre , qui , ayant long-temps été à 5o,
55 , donnait alors 10 pour 100 d'intérêt, les femmes actionnaires
s'étaient passionnées pour les piastres, comme les femmes se pas-
sionnent pour tout. On achetait la piastre de toutes mains ; pour
en avoir, on vendait des propriétés au soleil et des portraits enri-
chis de diamans ; le souvenir du cœur tournait à la piastre d'une
manière effrayante. Tout y passait 5 on aurait converti l'amant en
piastres, si les amans étaient de quelque valeur sur la place. Dix
pour cent ! c'étaient des actions de grâce sans fin pour l'Espagne ,
cette patrie des piastres, cette patrie où elles naissent , mais oùelle9
ne vivent pas ; on souhaitait encore de longs jours à la reine Chr s-
tine, à son règne qui en a tant besoin ; car on disait , pour la
durée de bonheur de la piastre, que la reine Christine était heu-
reuse; que le peuple était heureux sous Christine , laquelle serait
appelée, dans l'histoire delà finance, Christine-la-Piastre , pour
la distinguer des autres Christine. On disait aussi , et c'était la pause
première de cette joie, que don Carlos était prisonnier en Angle-
terre, d'où il ne sortirait jamais. Non; le bonheur des femmes
actionnaires ne se rend pas. Les sages-femmes, devenues çranùes
dames, ne voulurent plus faire des accouchemenSj les ravaudeuses
S04
REVUE DE PARIS.
allèrent aux eaux d'Enghien, près Paris; les femmes de chambre
furent sur le point de prendre des caméristes 5 les portières payè-
rent des commissionnaires pour tirer le cordon.
La joie est passagère , et la piastre est trompeuse. Qu'un grain de
sable se place dans l'urètre de Cronnvell , et Charles Ifr est sauvé ;
Cromwell meurt , dit Pascal. Le grain de sable , don Carlos, se place
dans l'urètre de la politique, et vous allez voir.
On apprend que Carlos est débarqué en Espagne , à Elisondo ;
M. Jauge publie en même temps sa fameuse lettre dans les jour-
naux. La fortune chancelle , tout « se confond , la victoire se lasse ,
» la paix s'éloigne , le courage des femmes actionnaires est abattu
» parla douleur et ranimé par la vengeance; toute la Bourse de-
« meure immobile. » Ce n'est plus qu'un cri , et cri de femme, cri
de lionne : « Jauge le scélérat ! Jauge l'infâme ! à mort Jauge!»
S'il se fût présenté, on l'eût mangé comme un Torreno. On arrête
M. Jauge ; mais on ne peut arrêter la baisse. Et ce fut ensuite un
triste spectacle de voir ces femmes , naguère si satisfaites, se tordre
et pleurer. Les cuisines furent désertes , les chevaux de fiacre er-
raient à l'aventure ? privés de la main de leHrsÀutomédons, ruinés
par leurs épouses. J'ai nommé Torreno , ce Jauge espagnol. Son
décret fut une apoplexie universelle : si bien que lorsqu'on deman-
dait à un portier : « Monsieur tel , quel étage ? » il répondait :
k 45. »
Terminons par l'arrêt brutal du président du tribunal de com-
merce , rendu contre les femmes actionnaires. Fatigué de leur
voisinage bruyant , comme si les courtiers marons étaient des ros-
signols pour l'harmonie , monsieur le président défendit aux dames
de stationner dans les galeries du haut. Il fallut vider le lieu de
céans. Ce fut un exil, l'expulsion d'un peuple. Où aller? Les affai-
res commencées ne pouvaient, à cause du caprice d'un président,
rester en suspens. On s'établit d'abord dans la rue , pierre augu-
laire de toute révolution. La chaîne se forma 5 les femmes se nouè-
rent par la main , et ces jeunes gens officieux dont nous avons
parlé plus haut parcoururent la ligne, donnant le cours de la
Bourse , où en qualité de mâles, il avaient le droit salique d'en-
trer.
Mais survint la pluie, l'orage , et il fallut chercher un abri. Quel
abri ? L'hôtel de Niort était là offrant son n° 56 , rue No-
tre-Dame des-Yictoires. On s'installa dans l'hôtel de Niort d'où
REVUE DE PARIS. 805
l'on se mit en communication directe avec la rue des Filles
Saint-Thomas et la Bourse ; et naturellement l'esprit de l'arrêt du
tribunal de commerce fut violé.
Il y a trois hommes auxquels nous ne conseillons pas de sortir
la nuit: M. Torreno , si jamais il vient à Paris pour y courtiser de
nouveau les doublures delà Comédie-Française ; M. Jauge, quand
il ne sera plus en prison j enfin , monsieur le président du tribu-
nal de commerce. La femme ne redoute pas l'homme , la femme
actionnaire l'étrangle. L. G.
*~s*
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TABLE DES MATIERES.
Pages.
Compiègne , par M. Nestor Roqueplan 5
Suzanne , par M.. Eugène Guinot 25
Le journaliste franco- belge , simple histoire de critique
littéraire. — Polémique, par M. Jules Janin. ... 48
Jacques , de Georges Sand , par M. A Granier de Cas-
sagnac - 67
Moyen âge espagnol. — Bernard de Carpio , par M. Da-
mas - Hinard 88
Cœlina , par M. Frédéric Soulié 105
Poésie. — L'avenir, par M. Antony Deschamps. . . . 129
Une Vente à Mesnières, par M. A.Roger de Beauvoir. . 131
Souvenirs de voyage, les Pyrénées , par M. X. Marinier. 150
Lettre à la reine Hortense , par Mme Campan. . . . 171
Chronique musicale, par M. Castil-Blaze. . . - . . 179
Bulletin littéraire , Par M. A. Granier de Cassagnac. . 195
Machiavel (§ II) , par M. M. Avenel 211
Une visite à la mère de l'empereur, par M. Méry. . . 244
Le diable dans un bénitier, par M. Emile Morice. . . 253
Le trésor de Numismatique et de Glyptique, par M. V.
Schoelcher 262
Jacqueline de Bavière , drame en cinq actes. . . . 277
Chronique 282